thumb|upright=1.5|alt=Texte écrit sur une feuille|Fac-similé du graffiti de Goulston Street selon un rapport du Metropolitan Police Service (document reçu le par le Home Office).
Le graffiti de Goulston Street est un élément d'enquête de l'affaire des meurtres de Whitechapel survenus à Londres. Découverte en 1888, l'inscription se trouvait sur un mur près d'un fragment de tissu ayant appartenu à l'une des victimes présumées de Jack l'Éventreur. Le graffiti, interprété comme une accusation contre les juifs, aurait pu provoquer une émeute dans le quartier. Le chef du Metropolitan Police Service, Charles Warren, préféra qu'il fût effacé au plus tôt même s'il pouvait s'agir d'un indice concernant le meurtre. Depuis, aucun consensus ne s'est dégagé ni sur le lien présumé du graffiti avec le meurtre ni sur l'interprétation de son contenu, et il continue à alimenter les controverses.
Découverte
vignette|gauche|Charles Warren examine le graffiti. Dessin publié dans The Illustrated Police News, . Les événements rapportés se situent dans le contexte des meurtres de Whitechapel, une série d'assassinats commis du au dans le district de Whitechapel de Londres. Onze femmes en furent victimes.. Cinq de ces meurtres sont le plus souvent attribués à Jack l'Éventreur, soit ceux de Mary Ann Nichols, Annie Chapman, Elizabeth Stride, Catherine Eddowes et Mary Jane Kelly.
Le Metropolitan Police Service (MPS) découvrit la victime Catherine Eddowes dans la nuit du sur Goulston Street, dans Whitechapel. Les agents scrutèrent aussitôt les alentours à la recherche de suspects, témoins et indices. Vers , le policier Alfred Long, du MPS, découvrit un fragment de tissu ensanglanté dans un passage reliant le 108 au 109 de Goulston Street, à environ de la scène du crimeTémoignage d'enquête du policier Alfred Long, cité dans et .. Plus tard dans la nuit, il fut établi que le bout de tissu provenait du tablier de la victime Catherine Eddowes. À proximité du fragment de tissu, sur le mur, il y avait un message écrit à la craie blanche.
thumb|upright=2.0|alt=Écriture en lettres manuscrites.|Reproduction du texte écrit par le policier Alfred Long : . Alfred Long déclara avoir lu : Témoignage d'enquête d'Alfred Long, cité dans , et .Lettre du 6 novembre 1888 du chef de la police Charles Warren envoyée à Godfrey Lushington, sous-secrétaire d'État permanent pour le Home Department, document HO 144/221/A49301C, citée dans . (). Le superviseur du MPS Thomas Arnold corrobora cette version dans un rapport écrit. Pour sa part, le détective Daniel Halse de la City of London Police déclara avoir lu : Témoignage d'enquête du détective Daniel Halse du 11 octobre 1888, cité dans et . (). Finalement, le topographe de la Cité de Londres, Frederick William Foster, nota plutôt : Cité dans . (). Dans un court rapport, le chef-inspecteur Swanson rapporta avoir lu (reprenant ainsi la phrase du topographe à une faute d'orthographe près), mais l'historien Philip Sugden doute que Swanson ait jamais vu le graffiti. Le texte d'Alfred Long fut retranscrit et ajouté à une lettre expédiée au Home Office par le chef de la police de Londres, Charles Warren Lettre du 6 novembre 1888 du chef de la police Charles Warren envoyée à Godfrey Lushington, Sous-secrétaire d'État permanent pour le Home Department, document HO 144/221/A49301C, citée dans ..
Sentiments antisémites thumb|upright|alt=Lettres en noir sur un fond blanc.|Page couverture d'un journal paru en . Les gros titres sont : . Dès la fin , des rumeurs commencèrent à circuler selon lesquelles les meurtres auraient été commis par un juif surnommé (« Tablier de cuir »). Ces ouï-dire provoquèrent des émeutes antisémites. Le juif John Pizer, surnommé « Tablier de cuir », fabriquait des chaussures en cuir ; il fut arrêté, car il était réputé terrifier les prostituées du quartier ; il fut relâché dès la confirmation de ses alibis .
Peu de temps après s'être rendu sur les lieux où se trouvait le graffiti, le superviseur de la division H pour Whitechapel du MPS, Thomas Arnold écrivit :
thumb|gauche|upright|alt=Photo d'un homme moustachu portant un uniforme d'armée|Le chef du MPS à l'époque, Charles Warren. Les tensions nées des différences religieuses étaient déjà élevées et, pour éviter de les exacerber, Arnold ordonna à un homme de se tenir prêt à effacer le graffiti, pendant qu'il consultait le chef de la police Charles Warren. Les deux envisagèrent de le cacher jusqu'à l'arrivée sur les lieux d'un photographe ou d'en effacer une partie, mais Arnold et Warren (qui avait aussi observé le graffiti) jugèrent que c'était trop explosif. Plus tard, Warren écrira qu'il jugeait Lettre de Charles Warren du 6 novembre 1888 expédiée au sous-secrétaire d'État permanent Godfrey Lushington, document HO 144/221/A49301C, citée dans , et ..
Enquêtes
Le graffiti de Goulston Street avait été découvert sur le territoire surveillé par le MPS ; le fragment de tablier, sur le territoire de la Cité de Londres, qui possédait son service de police, la City of London Police. Quelques policiers n'approuvaient pas la décision d'Arnold et Warren, plus particulièrement ceux de la City of London Police, car ils jugeaient que l'écrit faisait partie d'une scène de crime et devait au moins être photographié avant d'être effacéConsulter par exemple l'ouvrage du commissaire de la Cité de Londres à l'époque : , cité dans ., mais l'inscription fut quand même effacée à Témoignage d'enquête d'Alfred Long du 11 octobre, cité dans et .. La police interrogea tous les occupants des 108 au 119 de Goulston Street, sans être en mesure de retrouver l'auteur du graffiti ou le meurtrier.
Selon le policier chargé des enquêtes sur les meurtres de Whitechapel, le graffiti sur le mur n'était pas de la même main qui avait rédigé la lettre , dont l'auteur s'accusait des meurtres et avait signé Rapport du 6 novembre 1888 du chef-inspecteur Swanson, document HO 144/221/A49301C, cité dans .. La police de l'époque conclut que le texte, rédigé par une personne peu alphabétisée demeurant dans le district, constituait une attaque contre la population juive.
Selon l'historien Philip Sugden, trois hypothèses pourraient expliquer la présence du graffiti. La première est que l'inscription n'est pas de la main de l'assassin ; dès lors, le fragment de tissu tomba par hasard ou fut sciemment déposé à proximité. La deuxième est une accusation du meurtrier envers lui-même et les juifs en général (il en serait donc un). La troisième, préférée à l'époque (selon Sugden) à la fois de Scotland Yard et des anciens de la communauté juive, avance que le message à la craie était un subterfuge destiné à accuser les juifs tout en entraînant la police sur une fausse piste.
Walter Dew, un détective affecté au district de Whitechapel, penchait plutôt pour l'hypothèse selon laquelle l'écrit ne signifiait rien et n'avait donc aucun lien avec l'assassinatWalter Dew dans ses mémoires I Caught Crippen, cité dans .. Cependant, le chef inspecteur Henry Moore et le commissaire adjoint du CID Robert Anderson, qui travaillaient à Scotland Yard, pensaient que le graffiti était de la main du tueur.
Analyses du texte Le journaliste et écrivain , qui étudiait l'occultisme et la magie noire, conclut, dans un article du quotidien Pall Mall Gazette paru le 1888, que l'auteur de la phrase était probablement un Français à cause de la double négation, de l'usage de deux articles définis (), des fautes d'orthographe () et de la syntaxe de la phrase. Stephenson prétendit qu'il était improbable qu'un ou qu'un puisse mal épeler le mot , alors que ressemble au mot français « juives ». Il élimina les Belges francophones et les Suisses francophones parce que . Cette hypothèse fut critiquée par un lecteur français dans une lettre envoyée à l'éditeur et publiée le « Is Jack the Ripper Frenchman? », Pall Mall Gazette, 6 décembre 1888 ( sur le site Casebook Press Project. Consulté le 28 mars 2016).. Selon l'historien Philip Sugden, le mot pourrait provenir d'un dialecte parlé par l'auteur du graffiti.
En 1976, l'auteur Stephen Knight suggéra que ne renvoyait pas à « juifs », mais à Jubela, Jubelo et Jubelum, les trois meurtriers d'Hiram, personnalité associée à la franc-maçonnerie. Toujours selon lui, le message aurait été rédigé par un tueur (ou plusieurs) dans le cadre d'un complot maçonnique.. Cependant, Knight serait le premier à utiliser pour désigner ces trois personnes. Sa suggestion trouva écho dans les œuvres de fiction qui font allusion aux meurtres, tels que le film Meurtre par décret et la bande dessinée From Hell.
L'auteur Martin Fido, en 1987, observa que la phrase comprenait une double négation, une habitude des Cockneys (les Londoniens issus de la classe ouvrière qui habitent l'Est de la ville). Il proposa de récrire le message, ce qui donnerait en anglais courant : (). Il en conclut que le message fut écrit par une personne qui se croyait lésée par l'un des commerçants juifs du quartier.
En 2014, l'auteur Tom Slemen, qui s'autoproclame ., affirma que (« Jwifs ») était un mot mandchouLa proposition de Slemen semble sans fondement. En effet, l'ouvrage A Manchu Grammar (Une grammaire mandchoue), dans lequel Paul Georg von Möllendorff introduisit la translittération du mandchou en langue romane et rajouta que représente la prononciation du mot « deux », ne sera pas publié avant 1892 à Shanghai. Par ailleurs, les mots mandchous ne se terminent pas par un « s » lorsqu'ils sont au pluriel. qui signifie « deux » et Sir Charles Warren, un archéologue de renom versé à la fois dans les textes bibliques et les langues mandchoues, aurait observé que ce mot était hors contexte dans la phrase, ce qui la rendait incompréhensible. En 1909, toujours selon Slemens, Warren présida la conférence avec Claude Reignier Conder au Caxton Hall à Londres, pendant laquelle des gens mentionnèrent les similitudes entre les langues européennes et mandchoues et que le mot serait la racine des mots anglais , et Le mot latin dérive de la même racine indo-européen commune que le mot anglais , le mot allemand et le mot sanskrit . Il serait peu probable que le mandchou, une langue toungouse, ait significativement influencé les langues indo-européennes.. S'appuyant sur sa théorie, Slemen affirma que Conder était Jack l'Éventreur.
Conclusion incertaine Au début du , les spécialistes ignorent si le graffiti est lié aux meurtres. Plusieurs chercheurs modernes pensent que le fragment de tablier fut jeté plutôt que déposé par terre et que l'existence du graffiti à cet endroit relève du hasard. Ils mentionnent que les graffitis antisémites étaient courants dans Whitechapel et que prendre le temps de déposer le fragment puis rédiger un message tout en tentant d'échapper aux policiers, ne cadre pas avec la plupart des profils que les experts ont produits pour décrire le tueur.. A contrario, si l'assassin voulait simplement jeter le fragment, il aurait pu le faire ailleurs entre Mitre Square et le bâtiment sur Goulston Street. Si, comme l'expliquent certains auteurs, le tueur l'utilisa seulement pour s'essuyer les mains, il aurait pu immédiatement le jeter après le meurtre. Dans ce cas, l'assassin n'avait pas besoin de découper un bout de tissu, car il aurait pu s'essuyer les mains sur le tablier de sa victime..