L’épidémie de peste en Italie de 1629-1631 représente une série de foyers de peste bubonique, ayant eu lieu en Italie du Nord dans le quadrilatère Venise-Milan-Gênes-Florence. Cette épidémie, souvent dénommée grande peste de Milan, aurait coûté la vie à un million de personnes, soit 25 % de la population, avec des taux de mortalité particulièrement élevés dans les villes de la Lombardie et de la Vénétie.
Selon le chercheur Carlo M. Cipolla, la peste a coûté la vie à en Italie septentrionale, sur une population de 4 millions d'habitants. Outre son coût humain et économique, elle marque la littérature italienne avec l'œuvre d'Alessandro Manzoni et la pensée médicale avec le renforcement du scepticisme à l'égard du galénisme.
Contexte et précédents Contexte socio-économique L'Italie du nord était l'une des régions les plus riches d'Europe, mais en comparaison des sociétés industrielles modernes, la grande masse de la population était plongée dans une misère difficile à imaginer de nos jours. Elle se nourrit principalement de pain, de vin et de salades, avec une moyenne de 7 kg de viande par an et par personne. Un bon repas consistant, ou l'acquisition d'un vêtement neuf, représente un évènement exceptionnel.
Au début du , la Lombardie subit une crise économique, sociale et sanitaire principalement liée à de faibles récoltes agricoles à partir des années 1610. La pénurie de blé, dont le prix double, coïncide avec une crise des manufactures et des productions artisanales, notamment pour le travail de la laine et de la soie.
Cette crise économique entraine des disettes et des risques épidémiques. Selon Cipolla, les conditions hygiéniques des villes italiennes de l'ère pré-industrielle étaient « hallucinantes ». Dans les bas-quartiers des cités florentines, les caves sont pleines de déjections humaines, les puits contaminés par les eaux usées… Partout règnent la puanteur et la saleté dans les rues comme dans les maisons, avec omniprésence des rats, puces et poux.
Contrairement à ce que pourrait croire un contemporain de l'ère industrielle, les citadins en situation de disette ne vont pas à la campagne pour trouver de la nourriture. C'était le contraire : des hordes de paysans affamés venaient mendier et mourir de faim dans les villes, les stocks de nourriture étant dans les greniers urbains publics ou au domicile des plus nantis. Selon Cipolla :
Dans ces conditions, le typhus exanthématique et la malaria étaient endémiques. En 1620-1621, une épidémie plus grave de typhus frappe Florence, cette ville de habitants perd personnes en 8 mois (soit le double de la mortalité des années ordinaires). Pour les Toscans de cette période, la présence permanente de ces deux maladies était compensée par une « malignité » réduite par rapport à la peste. Cette peste, à épisodes plus rares, mais d'intensité meurtrière catastrophique, inspirait une « sacro-sainte terreur » pour les responsables locaux.
Structures sanitaires À la suite de la peste noire du , l'Italie du Nord se dote progressivement d'institutions sanitaires : les , magistratures spéciales s'occupant des questions de santé. Jusqu'au début du , ces services de santé sont exceptionnellement avancés par rapport au reste de l'Europe. Ces magistratures ont eu d'abord un rôle d'urgence temporaire avant de se transformer en structures permanentes sous la pression d'épidémies répétées.
La première magistrature de santé est créée à Venise le 30 mars 1348. Il s'agit d'un comité d'urgence temporaire, composé de trois membres élus parmi le Maggior Consiglio (Grand Conseil), et doté de pouvoirs décisionnels limités à la durée de l'urgence. En 1486, ce comité devient permanent et élu chaque année par le Sénat de Venise. Des offices locaux de santé sont créés dans les autres villes de la république de Venise comme Padoue. Venise elle-même nomme des présidents de quartiers pour la déclaration de maladies et des inspecteurs pour le contrôle des denrées alimentaires. Un processus analogue se déroule en république de Florence.
Le duché de Milan, relativement épargné lors de la peste de 1348, est durement frappé en 1399-1400. Le Duc Jean Galéas Visconti désigne alors son vicaire général comme « commissaire à titre extraordinaire pour la sauvegarde de la santé ». Dès les premières décennies du , cette magistrature devient permanente, en avance sur Venise et Florence, mais beaucoup plus autoritaire puisque dirigée par une seule personne, le commissaire de santé dépendant directement du Duc. En 1534, le duc François II réforme cette magistrature en lui donnant une réglementation précise et une structure plus collégiale.
Fonctionnement Au début du , les structures sanitaires les plus développées se trouvent en Italie du Nord dans le quadrilatère Venise, Milan, Gênes et Florence. Il s'agit de structures permanentes alors que plus au sud (Pérouse, Rome…) les offices de santé restent provisoires, le temps d'une épidémie.
À cette époque, il n'y avait pas de séparation des pouvoirs. Les magistratures permanentes de santé pouvaient non seulement promulguer des lois, mais aussi poursuivre en justice, procéder aux arrestations, jugements et exécution des sentences. Elles possèdent leur propre police et même leurs propres prisons.
Ces magistratures sanitaires sont quasi-exclusivement composées d'administrateurs n'ayant rien à voir avec la profession ou les études médicales. Le magistrat de santé pouvait donner des ordres et des directives au corps médical, tout en sollicitant des conseils techniques sur tel ou tel point. Selon Cipolla, le savoir médical était modeste et .
Depuis la peste noire (1347-1351), personne ne met en doute que le mal se communique d'individu à individu, par animaux ou objets infectés. Très vite, les principes de base sont la localisation et le signalement des cas, la séparation et l'isolement des personnes contaminées et suspectes, les quarantaines et cordons sanitaires.
Des règles permanentes d'hygiène publique sont instaurées, même en période d'accalmie : par exemple à Milan en 1590 sur le nombre d'occupants par maison et l'écoulement des eaux usées. À Venise, les commerces alimentaires sont contrôlés, comme le commerce des chiffons et vêtements usagés ; un contrôle répressif s'exerce sur les mendiants et les prostituées ; les cimetières sont surveillés pour détecter immédiatement une hausse de la mortalité.
De même, l'habitude est prise de faire des recensements des habitants, de tenir des registres d'états civils et des décès (Milan 1452, Mantoue 1496, Venise 1504). Ces villes peuvent exiger pour chaque décès, un certificat médical sur la cause de décès. À Mantoue, il fallait préciser la durée de la maladie ayant précédé la mort, toute durée inférieure à cinq ou six jours était estimée suspecte.
À partir de 1550, l'échange d'informations sanitaires entre les cités-États d'Italie du nord prend la forme d'une collaboration réciproque malgré les différends politiques et commerciaux. C'est notamment le cas pour l'institution du passeport sanitaire pour circuler d'une ville à l'autre.
Déroulement épidémique Origine
La guerre de Trente Ans (1618-1648) est une guerre européenne de longue durée, faite de séries compliquées de campagnes à longue distance avec renversement d'alliances. Les armées de l'époque, composées de contingents multinationaux, sont plus grandes qu'au Moyen-Âge (le maximum de ou hommes devient un minimum). L'absence de logistique à longue distance implique de devoir vivre sur le terrain. De fait leur capacité de destructions pouvait être plus grande au cours de déplacements ou de repos prolongé que lors de batailles.
vignette|upright=1.5|Siège de Casale Monferrato en 1630. Les français reprennent la forteresse aux espagnols.
À la fin des années 1620, en France et en Allemagne, ces mouvements de troupe répandent des épidémies de peste dans la population locale. En 1628, la peste se déclare lors du siège de la Rochelle par Richelieu, frappant assiégeants et assiégés.
Au même moment, la forteresse de Casale Monferrato dans le Piémont est bloquée par les espagnols (Guerre de Succession de Mantoue). Pour la secourir, Richelieu détache alors une partie de l'armée française de la Rochelle pour l'envoyer en Italie. Des épidémies éclatent sur son passage, notamment en Savoie au débouché des Alpes (Annecy en avril 1629, puis toute la vallée de la Maurienne).
En été 1629, la peste est d'abord signalée au nord du lac de Côme. En , la peste atteint Milan, grand centre commercial de la Lombardie. Bien que la ville ait pris des mesures de santé publique efficaces - y compris par des mises en quarantaine et par la restriction de l'accès des soldats allemands et des marchandises - la peste couve. L'archevêque Federico Borromeo (1564-1631) fait construire des chapelles et organise des processions.
Pics Milan Une épidémie majeure éclate en , du fait du relâchement des mesures sanitaires pendant la période du Carnaval. Ceci a été suivi d'une deuxième vague au printemps et en été de 1631. Au plus fort de l'épidémie, le monumental a pu abriter plus de personnes. Dans l'ensemble, de 1629 à 1636, le Milanais a subi environ morts sur une population totale de habitants.
Bologne et Florence
En mai 1630, la peste est signalée à Bologne. En juin, Florence établit un cordon sanitaire en mettant Bologne au ban (interdiction des marchandises, lettres et personnes en provenant, même munies de passeport sanitaire), mais au mois d'août, la peste apparait en Toscane.
En janvier 1631, le duché de Toscane proclame une quarantaine générale : toute la population est confinée chez elle pour au moins 40 jours. Pour la seule ville de Florence, la peste sévit de 1630 à 1633, avec une perte de personnes soit 10 % de la population.
Mantoue et Venise Des soldats allemands et français introduisent la peste dans la ville de Mantoue. À l'est de la Lombardie, la république de Venise est infectée en 1630-1631. Des processions religieuses sont organisées en juin 1630, et en octobre les autorités prêtent le serment de construire une nouvelle église, la basilique Santa Maria della Salute.
La ville de Venise est sérieusement touchée, avec des pertes enregistrées de près de personnes (les deux recensements encadrants de 1624 et 1633 donnent respectivement et habitants) soit une perte d'environ un tiers de la population.
Une vingtaine d'années plus tard, la peste réapparait dans les zones environnantes de Naples, Rome et Gênes en 1656–1657 avec la perte de près de la moitié de la population.
Réactions sociales Règles et instructions en situation de peste, prises dans la ville de Prato en 1630.— soufrer et parfumer les maisons ou les pièces où ont séjourné des morts ou des malades ; — séparer, dès que le mal est découvert, les malades des personnes bien portantes ; — brûler séance tenante et emporter le linge qui a servi au mort ou au malade ; — fermer sur le champ les maisons où ont séjourné des malades et les tenir ainsi au moins 22 jours, afin que ceux qui s'y trouvent ne contaminent pas les autres ; — interdire les commerces ; — envoyer les malades contagieux au lazaret ; — transférer les survivants du lazaret en maison de convalescence ; — les y garder pour au moins 22 jours.
En trois siècles, depuis la peste noire médiévale, les cités-états d'Italie du nord ont su créer des réglementations et administrations sanitaires stables. Selon Cipolla, les officiers sanitaires ont géré l'épidémie « avec un admirable sérieux ».
Par exemple pour le grand-duché de Toscane, les archives de Florence contiennent une masse énorme de la correspondance 1629-1631 de la ville avec chaque commune du grand-duché. Il fallait répondre aux lettres quelques heures seulement après leur réception, prendre des décisions rapides, dicter les réponses, exécuter les instructions sans délai, et envoyer des commissaires partout où l'on avait besoin d'eux.