thumb|L'Inca Pachacutec maniant la fronde (waraq'a en quechua) sur le manuscrit de Guaman Poma
Pachacútec Inca Yupanqui, également appelé Pachacuti, nommé Cusi Yupanqui de sa naissance à sa prise de pouvoir, né vers 1400 et mort vers 1471, est le fils de Viracocha Inca et de Mama Runtu Qoya. Il est le Sapa Inca IX ainsi que le premier empereur historique de l'Empire inca dans la deuxième moitié du . Selon l’anthropologue et historien John Rowe, son règne dure de 1438 à sa mort en 1471.
Le prince Cusi Yupanqui choisit le concept et mythe cosmogonique du PachacutiLe Pachacuti est un terme qui vient de pacha kutiq : ce mot d’origine aymara, qui existe aussi en quechua, formé de pacha (terre, monde, espace-temps) et cuti (action de retourner, par exemple la terre avec la chakitaqlla, la bêche andine), désigne symboliquement le grand bouleversement ou retournement cyclique de la société et du monde, et plus précisément le moment cataclysmique et de chaos qui, à la jonction des ères, sert de transition pour le passage d’un âge à l’autre, d’un ordre à un nouvel ordre inversé, soit l’espérance d’un changement radical de l’ordre social. Sur ce thème, voir notamment : , ainsi que : , et enfin : . comme nouveau nom de règne lors de son couronnement comme empereur, devenant Pachacútec, le « Réformateur »John Rowe, « Machu Picchu a la luz de documentos de siglo XVI », Historia, 1990, 16 (1): 139–154, Lima., ou même « Celui qui bouleverse l'ordre du monde » selon l'ethno-historienne et archéologue María Rostworowski, spécialiste du Pérou précolombien qui a écrit un ouvrage de référence sur ce grand IncaRéédition de la version originale en espagnol : . Édition en français : ..
Sa victoire inespérée sur les Chancas à Yahuar Pampa ouvrait selon lui une nouvelle ère historique ; son règne long, conquérant et prospère l’a amplement prouvé et a fait de cette victoire l’étincelle initiale et la concrétisation de la vocation impériale de l’Etat inca, qu’il a réorganisé administrativement et religieusement, et considérablement étendu avec les Incas suivants : son fils Túpac Yupanqui et son petit-fils Huayna Cápac« Inti Raymi, The Celebration of the Sun », [www.discover-peru.org/inti-raymi/ Discover Peru]. Au Pérou, il est considéré comme l'un des plus grands monarques de tous les temps.
Doté d'un grand talent militaire, et co-régnant, selon certains historiens et archéologues, avec le souverain Mayta Capac, également conquérant, Pachacutec initia l'expansion fulgurante du grand empire inca. Au nord il conquit le royaume Chimu, au sud il poussa jusqu'à la vallée de Nazca. Ouvrant ainsi une ère de conquête, , il réunit en un seul État la plupart des royaumes des Andes, désormais administrés par les Incas.
Afin d'imposer son pouvoir sur une mosaïque de plus de 500 tribus, avec des coutumes, des langues et des religions très différentes, il n'hésite pas à réprimer très durement toute tentative de rébellion. Mais il n'est pas qu'un conquérant sanguinaire, il est aussi un remarquable gestionnaire, dotant son immense empire d'une solide et efficace structure administrative. Ainsi il réorganisa toutes les cités conquises sur le modèle inca et donna le pouvoir à une caste de fonctionnaires qui ne rendait des comptes qu'à Cuzco, la capitale de l'empire.
Vers la fin de son règne, peut-être en 1463, Pachacutec confia la pleine direction des opérations militaires à son fils Tupac Yupanqui, tandis qu'il se consacrait à l'érection de certains des monuments les plus emblématiques de l'architecture inca, comme le temple du soleil à Cuzco, la forteresse de Sacsayhuaman et le Machu Picchu, la citadelle surplombant la rivière Urubamba.
Historicité L'existence d'une figure philosophique et politique unique à l'origine de l'expansion impériale incaïque est mise en cause par certains ethno-historiens, notamment à cause d'un manque de sources fiables et contemporaines. Dans la conception des événements passés des Incas, l'histoire est utilisée à des fins politiques et personnelles, et détient une dimension symbolique, cosmique et mythique. Les différents panacas (lignages) cuzquéniens rapportent tous leur propre version de l'histoire andine, ce qui crée plusieurs narratifs divergents. Les Incas séparent les choses matérielles, dont l'architecture et l'art, et les choses immatérielles, comme l'histoire de l'empire, gardée par des traditions orales, en liants les deux par des performances rituelles. Les récits des empereurs incas sont réservés à des chants mnémoniques, aucune représentation physique des souverains n'existant, ces récits oraux étant liés à des quipus (cordelettes de nœuds portant des informations simples et stéréotypées, dotées des trois variables de la couleur, l'ordre et le nombre) et à des images pictographiques. Le chroniqueur colonial espagnol Juan de Betanzos, marié à l'ancienne épouse d'Atahualpa, du lignage de Pachacutec, fait de son résumé et narratif des incas une épopée du premier empereur, tandis que les notables incas (Quipucamayoc) interrogés par le conquistador Vaca de Castro et l'écrivain indigène Inca Garcilaso de la Vega, originaires respectivement des lignages du souverain précédent, Viracocha Inca, et du suivant Túpac Yupanqui, réduisent considérablement les exploits du conquérant.
L'histoire incaïque est principalement organisée structurellement en mythes, et reflète souvent la société et l'identité inca. Les récits des règnes de l'époque impériale sont des « mytho-histoires » semi-légendaires. La victoire de Pachacutec sur les Chancas, censée propulser le pouvoir inca à une échelle impériale, est souvent décrite comme mythologique, mais les données archéologiques récentes confirmeraient l'existence d'une entité puissante dans la région. Il est probable que les Chancas sont un ennemi redoutable durant les débuts de l'expansion incaïque, mais l'attaque sur Cuzco étant une épopée créée pour expliquer l'ascension fulgurante de l'État inca, certains historiens et archéologues doutent de son existence en tant qu'événement historique. Cependant la majorité des experts des Andes incaïques reconnaissent l'existence partielle de l'événement. Pour Franck Garcia, docteur en archéologie à l’université de la Sorbonne, la caste dirigeante inca fait de Pachacútec l'archétype de ses principes philosophiques, et « il paraît, dès lors, aventureux d'observer le comportement héroïque d'un souverain comme le facteur prépondérant de l'ascension des Incas ». D'après ce chercheur, le récit du règne de Pachacutec est l'objet d'une réécriture tardive de l'histoire par les historiens incas, lesquels y ajoutent des éléments symboliques pour représenter une rupture sociale, économique et politique.
Sur la question de l’historicité de Pachacútec, il existe deux courants historiques et anthropologiques. Le courant de l'anthropologie structuraliste, représenté notamment par Gary Urton et , considère l’histoire inca comme semi-mythique, et relevant de la cosmovision et de l'organisation socio-territoriale andine. À l’inverse le courant historiographique, représenté par John Rowe et Martí Pärssinen, ou Catherine Julien, considère que, à des degrés divers, selon les auteurs, les écrits des chroniqueurs relatent des parts considérables de vérité’.
Historiquement, l'expansion inca étant en processus de construction, Pachacútec est l'héritier d'un long développement, qu'il transporte à une échelle impériale inconnue de ses prédécesseurs.
Biographie
Ascendance Selon les écrits historiques d’époque coloniale, Pachacútec est originaire d'un lignage nommé Iñaka Panaca (« le lignage de la Mantille », potentiellement une lignée féminine issue de Mama Huako, sœur-épouse du fondateur mythique de Cuzco, Manco Cápac) absent des registres officiels, mais appartenant, selon l'organisation géographique spatio-temporelle du territoire, à la région du nord, le Chinchay Suyu, situé dans le Haut Cuzco, et résidant dans le palais de Cusi Kancha (« enclos heureux »).
Cependant, à sa prise de pouvoir, il intègre le lignage de Hatun Ayllu, échouant dans sa tentative de fusionner les deux lignées. Les fils de souverains intégrant dès la naissance les lignages de leurs parents, l'historienne péruvienne María Rostworowski doute de l'ascendance impériale de Pachacútec, censé être de la lignée de son prédécesseur, estimant que cette information est ajoutée aux récits par les chroniqueurs coloniaux selon le concept médiéval européen de légitimité. La légitimité dépend plutôt, d'après Catherine Julien, de la concentration du statut capac, le statut associé aux descendants directs de Manco Capac et de sa sœur-épouse, qui seraient liés au soleil, l'origine (la lignée) de la mère jouant un rôle plus important que celle du père; ou, selon Rostworowski, des capacités militaires du futur souverain, élu par les chefs incas, et de la lignée sa mère.
Jeunesse Pachacutec naquit dans le palais de Cusicancha, à Cuzco, sous le nom de Cusi Yupanqui, Inca Yupanqui, ou Ripac. Il est le fils du souverain Viracocha Inca et de sa femme principale, ou Qoya, Mama Runtu. Malgré les capacités militaires et administratives du jeune Cusi Yupanqui, Viracocha Inca nomme un autre de ses fils, Inca Urco, successeur et co-souverain. Cependant ce dernier préfère les vices et les plaisirs au gouvernement. Face à l'inaptitude d'Urco, les généraux Apu Mayta et Wiqakiraw fomentent un complot pour instaurer Yupanqui.
Après avoir accompli la cérémonie du warachikuy, qui marque l'entrée à l'âge adulte et l'appartenance à la caste dirigeante inca, celle des oreillards, nommés ainsi pour leurs larges pendentifs d'oreilles, Cusi Yupanqui rejoint l'armée sous le commandement des généraux de son père.
Conflit contre les Chancas
Le règne de l'Inca Viracocha voit un changement radical dans la stratégie militaire offensive de la confédération cuzquénienne, laquelle passe de simples raids à des annexions territoriales. Aux environs de 1440, la puissante chefferie Chanca, à l'ouest de Cuzco, elle aussi conquérante, décide d'envahir l'État inca en pleine expansion : Il existe plusieurs narratifs divergents concernant l'attaque des Chancas, dont le plus accepté et détaillé est celui de Juan de Betanzos, fondé sur la tradition orale du lignage de Pachacutec, et reprit par les chroniqueurs coloniaux considérés fiables.
L'historicité de l'événement est cependant contestée, et les interprétations des historiens divergent, certains, à l'image de Pierre Duviols, considérant que le conflit est mythique’, d'autres estimant qu'il s'agit d'un événement historique survenu en 1438, et un troisième groupe pensant que des données factuelles, notamment l'occupation des vestiges de l'ancienne civilisation huari, sont enveloppées dans la légende. Les recherches archéologiques confirment ou contredisent les récits traditionnels; la confédération chanka est peut-être une alliance défensive de petites chefferies, ou un peuple puissant égal aux incas.
Récit traditionnel Face à la supériorité numérique de son ennemi, Viracocha Inca décide de fuir la capitale avec son prince héritier Urco, accompagnés de la cour. Ils se retirent dans une forteresse sise au-dessus du village de Calca. Cependant Cusi Yupanqui, aidé par une poignée de nobles, dont son frère Inka Roca, et secondé des généraux Apu Mayta et Wiqakiraw, entreprend la défense de sa ville natale. Les Incas s'allient aux Canas, tandis que les Ayarmacas, anciens rivaux de incas, décident de s'allier aux Chancas. Les autres nations de la région attendent le résultat du conflit.