Le comté de Sicile, appelé aussi Gran Contea, est un ancien État souverain normand multiethnique sous investiture papale, comprenant la Sicile et Malte. Il est créé en 1071 pour le duc normand Roger de Sicile.
L'invasion de la Sicile et la création du comté de Sicile par les Normands s'inscrit dans un triple contexte. D'une part, il y a la présence en Italie du Sud de Normands ambitieux qui cherchent à se tailler des fiefs. D'autre part, la papauté veut diffuser le christianisme et reprendre des terres aux princes musulmans. Enfin, les Églises chrétiennes d'Occident et d'Orient issues du schisme de 1054 se disputent la région.
La création du comté remonte à février 1061, lorsque Robert Guiscard traverse le détroit de Messine en partant de Reggio de Calabre pour accoster à Messine avec un millier d'hommes. Elle est entérinée en 1071 par décision papale. Toutefois, la fin de conquête de la Sicile, qui marque la fin de l'émirat de Sicile, n'est achevée qu'en 1091 avec la prise de Noto et de Malte.
Durant sa brève existence, le comté est prospère et voit la création d'un important centre de traduction de la science grecque et des mathématiques arabes vers le latin. La noblesse qui dirige le pays est franque et normande. Elle réalise plusieurs édifices de style arabo-normand qui mêlent les architectures arabe, byzantine et normande. En ce qui concerne le droit, on assiste au même métissage puisque le droit normand subit l'influence de la loi islamique. D'une manière générale, les différentes communautés chrétiennes et musulmanes vivent en bonne entente.
Le comté disparaît en 1130, sous Roger II de Sicile. À cette date, celui-ci qui possède également le duché de Calabre et des Pouilles, est élevé au rang de roi de Sicile par l'antipape Anaclet II qui a besoin de son aide. Le royaume de Sicile devient alors une des plus grandes puissances de son temps, capable de rivaliser avec les républiques de Pise et de Venise.
Géographie et territoire
Territoire sous domination du comté de Sicile Le territoire du comté de Sicile n'englobe à ses débuts que le nord et l'ouest de la Sicile. Il évolue pendant les deux premières décennies de son existence au fil de la lutte que mènent les comtes normands contre les Arabes de l'émirat de Sicile et atteint son apogée en 1091 lors de la victoire de Noto. Par la suite, le comté de Sicile comprend tout l'ancien émirat de Sicile, soit l'île de Sicile, plus l'île de Malte.
Le comté de Sicile a une superficie d'environ (la Sicile insulaire ayant une superficie de et Malte de )..
Subdivisions administratives Le territoire du comté de Sicile est subdivisé en quatre entités administratives qui restent pratiquement inchangées jusqu'en 1812 : l'île de Malte ; le Val di Mazara (), avec pour chef-lieu Mazara del Vallo ; le Val di Noto, avec pour chef-lieu Noto ; le Val Demone, avec pour chef-lieu Demenna.
Les sont eux-mêmes divisés en comtés, baronnies, seigneuries ou en une des 42 cités domaniales siciliennes. Celles-ci sont, à l'époque de la domination normande de la Sicile, des villes relevant directement de l'administration de l’État et non d'un noble, d'un abbé ou d'un évêque. Chacune de ces cités envoie un représentant au Parlement sicilien..
Histoire
Situation des Normands en Italie méridionale avant la conquête de la Sicile musulmane thumb|L'Italie en l'an mille|alt=Carte de l'Italie en l'an mille avec différentes couleurs suivant les territoires. thumb|L'Italie et l'Illyrie en 1084|alt=Carte de l'Italie et de l'Illyrie en 1084 avec différentes couleurs suivant les territoires.
La conquête normande de l'Italie du Sud se fait progressivement par de petits seigneurs normands et n'est pas dirigée par le duc de Normandie. Elle commence en lors de l'arrivée de pèlerins normands en Italie du Sud : de retour du Saint-Sépulcre à Jérusalem, ils s'arrêtent à Salerne en Calabre chez le Lombard . d'où ils chassent les Sarrasins qui l’assiègent. Ce récit est appelé la Tradition de Salerne et est écrit pour la première fois par Aimé du Mont-Cassin dans la seconde moitié du ..
L’immigration normande dans le n’a rien de massif, mais on estime qu'entre les et les , il y a un flux constant de départs du duché de Normandie vers l’Italie du Sud et on a pu en évaluer le nombre à quelques centaines de Normands par an pendant un siècle environ.
Guillaume Bras-de-Fer et entament la conquête de la Calabre en 1044, mais Guillaume est moins chanceux en Apulie, où, en , il est défait près de Tarente. Avec la mort de Guillaume, la période du mercenariat normand se termine tandis qu'émergent deux grandes principautés normandes qui font allégeance au Saint-Empire romain : le comté d'Aversa, plus tard principauté de Capoue, et le comté d'Apulie, qui deviendra le duché d'Apulie.
Situation arabe en Sicile
vignette|Les conquêtes de Georges Maniakès en Italie du Sud entre 1038 et 1040.
|alt=Carte de la Sicile et de l'Italie du Sud indiquant la conquête normande au onzième siècle Au moment de la conquête de la Sicile par les Normands, celle-ci est principalement occupée par des chrétiens sous domination arabe. La Sicile a été d'abord sous le contrôle des souverains aghlabides de 827. jusqu'en 909, bien que Malte soit restée en leur possession jusqu'en 1048., puis de la dynastie des Fatimides jusqu'en 948, date à laquelle les Kalbites prennent le pouvoir, qu'ils gardent jusqu'en 1053.
Depuis 1010, la situation politique en Sicile est très instable avec pour cause les guerres de succession que se livrent les membres de la famille kalbite. C'est dans ce contexte qu'en 1038 une armée byzantine, composée de Grecs et de 300 mercenaires normands, commandée par le général Georges Maniakès, tente de reprendre la Sicile aux musulmans. Elle prend un certain nombre de villes sur la côte orientale et Syracuse tombe en 1040, notamment grâce aux Hauteville, Guillaume Bras-de-Fer. Cependant, les Byzantins doivent se retirer en 1042.
Bien que l'île soit reprise par les musulmans, l’émir Hasan II as-Samsâm ibn Yûsuf doit la quitter en 1044, contesté de toutes parts par les princes locaux, les caïds, qui règnent alors en maîtres incontestés sur leurs territoires.
Après le départ en 1044 du dernier émir de la dynastie des Kalbites, la Sicile est divisée en quatre caïdats : caïdat de Trapani, Marsala, Mazara del Vallo et Sciacca, qui appartiennent à Abd Allâh ibn Mankûd (1044 - 1065) ; caïdat de Girgenti, Castrogiovanni et Castronuovo, qui appartiennent à Ali ibn Ni’ma ibn al-Hawwâs (1044 - 1065) ; caïdat de Palerme et de Catane, qui appartiennent à Ibn al-Maklatî (1044 - 1061) ; caïdat de Syracuse, qui appartient à Muhammad ibn Ibrâhim ath-Thumna (1044 - 1062)..
En 1065, le fils de l'émir ziride de l'Ifriqiya, Ayyûb ibn Tamîm, devient le maître d'à peu près toute la Sicile. En effet, il hérite en 1062 de Syracuse dont le maître avait été tué cette même année dans une bataille contre les Normands de Palerme et Catane, ainsi que des caïdats de Trapani et de Girgenti en 1065. En 1068, après le retrait d'Ayyûb, deux caïds se partagent ce qui reste de la Sicile musulmane. Ibn `Abbâd, appelé Benavert dans les chroniques occidentales, établit sa capitale à Syracuse. L'émir Hamud, quant à lui, règne à Castrogiovanni..
Invasion normande de la Sicile et création du comté thumb|upright 3|center|L'invasion normande de la Sicile|alt=Les phases de l'invasion normande de la Sicile, un trait indique la progression de l'incursion de 1061, la date en rouge indique l'année de soumission de la ville
Le , le synode de Melfi réunit les chefs normands qui jurent fidélité au pape . Celui-ci offre en échange le titre de duc de Sicile à Robert Guiscard, un Hauteville, en attendant qu'il prenne l'île aux Sarrasins. Robert Guiscard devient alors duc d'Apulie, de Calabre et de Sicile.
vignette|droite|Roger de Sicile à la bataille de Cerami en 1063, œuvre de Prosper Lafaye, Salles des Croisades du château de Versailles.|alt=Tableau d'une scène de bataille, au premier plan, un cavalier sur un cheval noir frappe avec sa hache un autre cavalier. En , Robert Guiscard traverse le détroit de Messine en partant de Reggio de Calabre pour accoster à Messine avec un millier d'hommes et accompagné de son frère, le futur . Roger passe le détroit en premier pendant la nuit et attaque les armées sarrasines dans la matinée. Quand les troupes de Robert Guiscard arrivent plus tard dans la journée, elles ne rencontrent aucune opposition et entrent dans une Messine abandonnée.. Robert fortifie immédiatement la ville et s'allie avec l'émir Ibn at-Timnah contre leur rival commun Ibn al-Hawas. Robert, Roger et Ibn at-Timnah marchent ensuite vers le centre de l'île par la route de Rometta. Ils traversent le village de Frazzanò puis la (Plaine de Maniakès), ne rencontrant de la résistance que lors de l'assaut de Centuripe. La ville de Paternò chute rapidement et Robert Guiscard continue avec son armée jusqu'à Castrogiovanni, la forteresse la plus puissante du centre de la Sicile. Son armée y est défaite et la citadelle ne tombe pas. L'hiver approchant, Robert Guiscard décide de retourner dans les Pouilles, mais avant de partir, il fait construire la forteresse de San Marco d'Alunzio..
En , est nommé par son frère comte de Sicile et peut dès lors commencer au nom de la papauté la conquête de la Sicile et surtout s'y tailler un fief. Malgré la faiblesse numérique de son armée ou plutôt de sa bande, il commence alors à guerroyer dans l'île, quadrillée par de nombreuses forteresses musulmanes. Il tue dans une bataille le caïd de Syracuse de Palerme et de Catane, Muhammad ibn Ibrâhim ath-Thumna. Toujours en 1062, il combat à Troina où Roger est assiégé durant environ quatre mois dans des conditions très difficiles avec sa jeune femme Judith. L'année suivante, à la bataille de Cerami, une petite troupe de chevaliers et de fantassins normands défait une armée musulmane beaucoup plus nombreuse. Le récit de la bataille, par Geoffroi Malaterra, chroniqueur de la conquête des frères Robert Guiscard et est un véritable panégyrique. Il relate ainsi musulmans (dont sont massacrés) face à normands et décrit lors de cette bataille l'apparition de Saint Georges en personne sur un cheval blanc et chargeant l'ennemi..
vignette|Roger recevant les clefs de Palerme en 1071, fresque de Giuseppe Patania, (1830), Palais des Normands, chambre jaune, Palerme|alt=Tableau représentant deux hommes s'agenouillant vers deux autres assis, au fond des hommes en arme En a lieu le sac de Palerme, sous la direction de l'amiral pisan Giovanni Orlando. Les Pisans brûlent cinq bâtiments de transport byzantins et en capturent un sixième. La cathédrale de Pise et la place des Miracles sont construites avec un dixième du butin rapporté de SicileCette expéditions des pisans résultent d'inscription tracées dans la cathédrale de Pise, .
En , les Normands sont à nouveau vainqueurs contre les Arabes, à la bataille de Misilmeri. Cette victoire ouvre le chemin de Palerme et permet d'envisager la conquête de l'ouest de la Sicile. Quelques années plus tard, Guiscard, qui a chassé définitivement les Byzantins d'Italie avec la prise de Bari en , commence le siège de Palerme par mer, tandis que son frère Roger prend la ville à revers, par voie terrestre. Cette année-là, le comté de Sicile est créé. L'ancienne capitale des gouverneurs et des émirs de Sicile n'est finalement prise par le comte Roger qu'en , après de domination musulmane. Cet événement ouvre la voie à la conquête de la totalité de l'île.