vignette|Porteurs de caravane avec des défenses en ivoire, probablement vers 1890
Le commerce interrégional par caravanes en Afrique de l'Est désigne la poussée du commerce en Afrique de l'Est au dont la base était la demande rapidement croissante pour l'ivoire sur le marché mondial. Dans une période d'environ , le commerce de l'ivoire par caravanes et les batailles pour ses énormes profits a recouvert l'ensemble du territoire qui comprend actuellement le Kenya, l'Ouganda, la Tanzanie, le Rwanda, le Burundi, le Malawi, la partie est du Congo et la partie nord du Mozambique.
La demande fortement croissante pour l'ivoire partait d'Europe et d'Amérique ; l'archipel de Zanzibar est devenu la plaque tournante pour l'échange des marchandises. Les marchands de la côte swahilie et de l'intérieur ont organisé avec des caravanes de plusieurs milliers de personnes l'achat de l'ivoire et son transport vers la côte. Comme il n'y avait aucun autre moyen de transport disponible, les marchandises étaient exclusivement transportées à dos d'homme. Alors qu'auparavant, divers réseaux régionaux de commerce s'entrecroisaient, il s'établit un réseau de commerce jusqu'au Congo, dans le territoire des Grands Lacs, le Buganda, et allant vers la côte.
Les gens de toutes les régions participaient au commerce, profitant des gains, ou endurant ses effets. L'importation constamment croissante d'armes à feu comme denrée d'échange contre l'ivoire a conduit dans quelques régions à des changements fondamentaux des rapports sociaux, et les combats pour le contrôle du trafic des caravanes ont concerné beaucoup de régions d'Afrique de l'Est.
En même temps que le commerce, il s'est développé une culture des caravanes, fondée sur la longue tradition commerciale des Africains de l'intérieur. Avec le trafic intense des caravanes, un transfert et un échange de cultures étendu a eu lieu, qui par exemple a favorisé l'épanouissement vers l'intérieur de l'islam, de la culture écrite et d'autres éléments culturels des régions de la côte.
Le commerce interrégional par caravanes est conçu comme l'entrée de l'Afrique de l'Est dans le commerce mondial capitaliste, et marquant pour la colonisation du Tanganyika qui s'instaure à la fin du . Même quand le trafic des caravanes fondé sur le commerce de l'ivoire s'effondre brutalement à la fin du siècle, les structures essentielles du système commercial se perpétuent, et déterminent les développements futurs.
vignette|Afrique de l'Est avec les frontières coloniales, carte de 1893
Société, culture des caravanes et commerce en Afrique de l'Est jusqu'à 1800
vignette|Les bandes côtières d'Afrique de l'Est avec les îles situées par devant de Zanzibar, Pemba et Mafia sur une carte des premières années du
Alors que la côte d'Afrique de l'Est était connue depuis des siècles sous le nom de Côte d'Ajan, et incorporée dans le réseau commercial de l'océan Indien, il n'y a que très peu de sources écrites qui donnent de l'information sur les sociétés de l'intérieur de l'Afrique de l'Est avant le . Il en ressort clairement qu'il s'agissait d'un modèle social petit et flexible, dans lequel la puissance politique était organisée de manière décentralisée, distribuée entre des conseils des anciens, des chefs rituels et des guerriers. L'esclavage et la dépendance personnelle étaient répandus, cependant il s'agissait là d'une forme d'esclavage qui autorisait une indépendance économique relative des esclaves et leur montée vers des rangs sociaux plus élevés. À côté des relations politiques et familiales, le commerce et les voyages de commerce sur de longues distances formaient un réseau favorisant le contact entre diverses sociétés et déterminant pour l'essentiel leur connaissance mutuelle. Les identités ethniques ne jouaient presque pas de rôle dans les rapports commerciaux, parce que les sociétés ne s'articulaient pas par frontières ethniques, mais qu'elles étaient multiethniques par l'esclavage et une haute flexibilité politique.
On ne sait pas bien combien les réseaux commerciaux s'étendaient à l'intérieur, ni comment ils s'interpénétraient. Les villes de la côte entretenaient depuis longtemps des relations de commerce étroites avec les territoires dans l'arrière-pays direct de la bande côtière. Ces relations étaient dominées par des marchands de l'intérieur du pays et des chasseurs d'éléphants, qui essayaient par diverses stratégies d'écarter les marchands de la côte des voyages vers l'intérieur. Par des attaques sur les voyageurs de la côte, ou des rumeurs de cannibalisme ou de monstres, ils ont réussi jusqu'au début du à affirmer leur position comme intermédiaires commerciaux pour l'échange de marchandises entre l'intérieur et la côte, et à fixer les prix. Jusqu'à cette époque, les marchandises de l'intérieur arrivaient sur la côte exclusivement par ces marchands intermédiaires. Les marchands de la côte ne faisaient pas le voyage par eux-mêmes.
Plus loin à l'intérieur, au Tanganyika central, se sont développés aussi des réseaux commerciaux qui entretenaient des relations avec les marchands de l'arrière-pays côtier, et qui ont créé des relations jusqu'au Congo, vers le Bunyoro et le Buganda. Pour les voyages de commerce, plusieurs commerçants se réunissaient pour entreprendre une caravane. Les marchandises étaient exclusivement transportées à dos d'homme. On vendait du natron, du fer, du cuivre, du bétail, du cuir, des céréales et des poteries.
L'ivoire représentait une catégorie inférieure de marchandise, qui arrivait à la côte via les marchands intermédiaires. Les clients principaux étaient des marchands indiens. En Inde, l'ivoire était prisé comme bijou, que les femmes recevaient à leur mariage comme signe de leur statut marital. Comme le bijou était aussi inhumé à la mort de la femme, il y avait un besoin constant, pratiquement invariable, d'ivoire d'Afrique de l'Est.
Un autre produit d'exportation d'Afrique de l'Est était les esclaves, que l'on transportait de la côte d'Afrique de l'Est vers de nombreux États riverains de l'océan Indien. Vers la fin du , la demande augmenta en raison des besoins en main d'œuvre dans les plantations de canne à sucre de l'île Maurice et de La Réunion : le commerce s'est intensifié d'autant. Vers cette époque, la côte swahilie du sud exportait de quelques centaines à quelques milliers d'esclaves par an.
L'augmentation du commerce a conduit à une substantielle extension des divers réseaux vers la fin du , les marchands recherchant de nouveaux débouchés et possibilités de gains. Vers 1800, deux chasseurs d'éléphants de Tanzanie centrale à la recherche de nouveaux partenaires commerciaux sont arrivés sur la côte d'Afrique de l'Est face à Zanzibar. C'est ainsi que les réseaux commerciaux de la côte et de l'intérieur se sont raccordés.
L'Afrique de l'Est et Oman, puissance politique et économique vignette|L'océan Indien sur une carte du . Sur la côte, les villes de Mombasa et de Kilwa, ainsi que les îles de Zanzibar, de Pemba et de Mafia.
Les villes de la côte d'Afrique de l'Est cultivaient depuis des siècles des contacts non seulement avec les sociétés de l'intérieur, mais aussi avec les territoires riverains de l'océan Indien, l'Inde, l'Iran, le Mozambique et l'Éthiopie. Des liens particulièrement étroits existaient avec les États arabes du Proche-Orient. Les dynasties influentes d'Oman avaient joué depuis le un rôle important sur la côte d'Afrique de l'Est. Le centre de leur puissance y était la ville de Mombasa.
Depuis le début du , les propriétaires d'Oman ont cultivé avec succès des girofliers et des cannes à sucre sur Zanzibar, et le besoin de main d'œuvre correspondant a fortement animé un trafic d'esclaves supplémentaire. Après que l'exportation de l'ivoire allant principalement en Inde a été dirigé vers les ports de Mozambique, le commerce de l'ivoire s'est déroulé principalement sur les parties nord de la côte d'Afrique de l'Est, les régions en face desquelles se situent les îles de Mafia, de Zanzibar et de Pemba. La concentration du commerce sur la région côtière entre Mombasa et Kilwa a ainsi coïncidé avec la connexion des réseaux commerciaux jusque loin dans l'intérieur de l'Afrique de l'Est.
Finalement, ces événements ont rencontré une demande croissante pour l'ivoire. En outre les prix du marché mondial pour les huiles, qui étaient produites en Afrique de l'Est sous forme de noix de coco et de sésame, ainsi que pour le copal, utilisé pour la production de peintures, ont augmenté. Les girofles, le sucre, les huiles, le copal et l'ivoire promettaient de gros profits, mais, jusqu'aux premières décennies du , ces produits ont continué à être apportés vers la côte par les marchands de l'intérieur, qui en contrôlaient le commerce.
Zanzibar, siège du sultan d'Oman vignette|Front portuaire de la ville de Zanzibar en 2007 ; à gauche le palais du sultan, construit après le déménagement du sultan vers Zanzibar, à droite, l'usine d'électricité construite en 1883, appelée Beit al-Ajaib, et en langage populaire Maison du miracle.
Un changement politique, et par suite aussi économique, crucial s'est accompli entre 1830 et 1850. Zanzibar, le centre d'un boom économique qui survient, éveille progressivement l'intérêt des puissances asiatiques et européennes. Le Royaume-Uni et la France perçoivent dans l'île un point d'appui important sur le plan stratégique, pour affirmer leur influence dans l'océan Indien occidental. Des maisons de commerce de Bombay au fort capital, qui entretiennent depuis longtemps des relations avec la maison royale d'Oman, et qui sont impliquées dans le commerce de l'ivoire d'Afrique de l'Est, ont ouvert des succursales, et de nombreux marchands indiens prêts à courir des risques s'installent dans la ville. Dans les années 1830 et 1840, des maisons de commerce d'Europe et d'Amérique établissent aussi des succursales, notamment les firmes de Hambourg Hansing & Co ainsi que O'swald & Co.
En 1832, la maison royale d'Oman a tenu compte de ce développement : la dynastie souveraine des Saïd d'Oman a déménagé son siège de Mascate à Zanzibar, et a pris ainsi la place des dynasties siégeant à Mombasa, qui avaient jusque-là représenté l'influence d'Oman sur la côte d'Afrique de l'Est. Zanzibar est devenue sous l'autorité de l'imam de Mascate, le sultan Saïd ben Sultan al-Busaïd le centre politique, économique et culturel d'Afrique de l'Est.
Avec le déménagement du régent, de nombreuses autres familles aisées des régions riveraines de l'océan Indien ont déménagé tant sur les îles que sur les bandes côtières de la terre ferme, et se sont établies comme propriétaires de plantations. Le sultan Saïd était lui-même propriétaire de grandes plantations de girofliers sur Zanzibar et Pemba, dont l'entretien dépendait du travail des esclaves, et il soutenait la création d'autres champs de girofliers sur les îles. Outre les clous de girofle, il y a eu aussi de grandes plantations de cannes à sucre. Le besoin en travailleurs dans les plantations, et donc d'esclaves, a énormément augmenté. Les épices, les esclaves, le sucre et l'ivoire promettaient de grands bénéfices. Vers 1850 déjà, environ habitants de Zanzibar étaient des esclaves, probablement plus de la moitié des habitants.
La puissance du sultan d'Oman n'était pas limitée aux îles comprenant Zanzibar, Mafia et Pemba. Le souverain d'Oman a développé son influence sur les bandes côtières entre Tanga et Kilwa, et il en est né une administration de perception des impôts, dont le sultan faisait profiter les commerces des marchands de son domaine d'influence. Les limites de son influence n'étaient cependant pas clairement définies, et la loyauté des villes côtières était constamment l'objet de négociations. Le sultan ne disposait pas de moyens militaires pour étendre son influence vers l'intérieur du pays.
Zanzibar, centre cosmopolite d'Afrique de l'Est vignette|upright|La vieille ville arabe de Zanzibar, née dans la deuxième moitié du . Photo de 1928.