La rime, en français, a remplacé l'assonance médiévale en imposant la reprise des sons consonantiques qui suivent éventuellement la dernière voyelle tonique : les poètes du et leurs successeurs comme Malherbe ont par ailleurs défini peu à peu des règles contraignantes qui se sont imposées jusqu'à la fin du et que l'analyse littéraire retient dans l'étude des rimes.

Il s'agit pour l'essentiel de leur disposition (rimes suivies, croisées, embrassées, mêlées), de leur richesse (on dit aussi de manière plus ambiguë leur qualité) déterminée par le nombre de sons communs (rime pauvre, suffisante, riche) et de leur genre associé au principe de l'alternance entre rimes masculines (= qui ne comportent pas de « e » final (ou -es, -ent)) et rimes féminines (= qui comportent ce -e final qui ne compte pas dans les syllabes).

Les transcriptions phonétiques données entre crochets droits suivent les usages de l'alphabet phonétique international. Les transcriptions phonologiques, entre barres obliques, ne s'intéressant qu'aux oppositions fondamentales de la langue, les suivent aussi, mais de manière plus lâche.

Historique

Comme dans la plupart des langues occidentales, la rime a remplacé l'assonance médiévale en imposant cette reprise des sons consonantiques qui suivent éventuellement la dernière voyelle tonique : les poètes du et leurs successeurs comme Malherbe ont par ailleurs défini peu à peu des règles contraignantes qui se sont imposées jusqu'à la fin du .

Règles générales La rime poétique est constituée par la répétition d'un ou plusieurs phonèmes identiques (parmi lesquels il faut nécessairement au moins une voyelle tonique) à la fin de deux ou plusieurs vers proches. Les phonèmes ne riment que s'ils sont dans le même ordre. Par exemple, les deux vers suivants riment : Mon enfant, ma sœur, Songe à la douceur […] Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, sonnet « l’Invitation au voyage » En effet, la fin de chacun d'entre eux reprend en écho les phonèmes communs /sœr/ (« douceur » et « sœur »). On dit que ces deux vers « riment en s/œr/ » ou qu'on a « une rime s/œr/ » : il n'y a donc qu'une seule rime (on ne nomme pas rime chaque fin de vers mais seulement les phonèmes répétés sur plusieurs vers).

Stylistiquement, il est important de repérer que la rime introduit des liens supplémentaires (ou des oppositions) entre les mots d'un texte poétique rimant ensemble, ce qui renforce le caractère condensé de l'écriture poétique (dans laquelle, de manière générale, on tend à utiliser le moins de mots possibles pour susciter le plus de sens, par le jeu des images, des connotations, des procédés sonores). Ainsi, les mots à la rime sont rapprochés par leur signifiant et, par extension, leur signifié doit être confronté : ils deviennent des mots-clefs du poème.

Rappelons que si la rime est très fréquente en poésie, elle ne se limite pas à elle (bien que la langue courante l'évite pour son caractère artificiel) et, surtout, n'est pas obligatoire dans ce genre littéraire. La poésie non rimée, à partir du , est devenue très courante.

Genre des rimes Distinction entre rimes féminines et masculines Une rime est dite :

féminine lorsque le dernier phonème est un e caduc (nommé autrefois « e féminin ») ; ainsi, les deux fins de vers suivantes ont des rimes féminines : […] abolie : […] Mélancolie, → Rime féminine /ɔli/. Le e caduc forme une rime féminine même après voyelle, ainsi que devant -s . En revanche, ce n'est pas le cas dans les subjonctifs non plus que dans les imparfaits et conditionnels en -aient – -oient dans l'orthographe classique, en raison de l'évolution phonétique. En effet, dans ces cas précis, le e final a cessé d'être prononcé plus vite que dans les autres cas du type prient.. masculine dans les autres cas : […] inconsolé, […] constellé → Rime masculine /l/.

Les deux extraits sont tirés du « Desdichado » de Gérard de Nerval.

Ces noms proviennent d'une conception ancienne de la langue, dans laquelle le e caduc (que l'on a prononcé en fin de vers jusqu'au , et même dans certains théâtres au ; c'est encore souvent le cas dans la chanson) était réputé faible et mou, donc associé, selon les idées de l'époque, à la féminité, ce que renforce le fait qu'un e caduc de fin de vers n'ait pas compté dans le nombre de syllabes du mètre.

Rimes masculines et féminines ne peuvent rimer ensemble, du moins jusqu'au . Ainsi, on a longtemps considéré, soit pour des raisons sonores (tant que le e caduc a été prononcé en fin de vers), soit pour des raisons graphiques, que mer et amère ne pouvaient pas rimer plus que aimé et désirée. Actuellement, cette séparation entre rimes masculines et féminines est plus rarement respectée.

Alternance des rimes Dans la poésie classique (), on faisait alterner rimes masculines et féminines : une rime féminine ne pouvait pas être suivie d'une nouvelle rime féminine et inversement. La coutume a commencé à se répandre à partir du , sous l'influence des poètes de la Pléiade. En effet, le e caduc étant alors prononcé en fin de vers (jusqu'au , surtout dans la chanson), l'alternance était audible. Dans cet exemple, le e caduc des rimes féminines est souligné : Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vu ; Un trouble s'éleva dans mon âme éperdu ; Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ; Je sentis tout mon corps et transir et brûler. Jean Racine, Phèdre, acte , scène 3, vers 273-276

À partir du moment où le e a cessé d'être prononcé en cette position, l'alternance, devenue artificielle, a cessé d'être prescriptive à partir du . On a parfois préféré, de manière plus souple, une alternance entre rimes vocaliques (dont le dernier phonème est une voyelle prononcée) et consonantiques (consonne finale prononcée), exemple alternance entre rimes vocaliques « vont/profond » (strophe 1) et « touchée/jonchée » (strophe 2) et rimes consonantiques « piédestal/fatal » (strophe 1) et « frivole/vole » (strophe 2) dans ces vers de Verlaine :

Oh ! c’est triste de voir debout le piédestal Tout seul ! et des pensées mélancoliques vont Et viennent dans mon rêve où le chagrin profond Évoque un avenir solitaire et fatal.

Oh ! c’est triste ! — Et toi-même, est-ce pas ? es touchée D’un si dolent tableau, bien que ton œil frivole S’amuse au papillon de pourpre et d’or qui vole Au-dessus des débris dont l’allée est jonchée. L’amour par terre (Verlaine, Fêtes galantes) (strophes 1 et 2)

On retrouve la même alternance dans ces vers d'Apollinaire, mais la rime « vitrine/victimes » est impure et constitue en fait une assonance (reprise de la seule voyelle tonique sans la consonne qui suit – renforcée par l'homophonie du début des mots [v/i/t]) et ne respecte pas la rime pour l'œil (mélange de l'apparence singulier et pluriel) : Au-dehors les années Regardaient la vitrine Les mannequins victimes Et passaient enchaînées L'Émigrant de Landor Road – Apollinaire – Alcools

Les poètes ont également joué sur l'alternance strophique, par exemple dans le début du poème de Verlaine avec strophe 1 masculine et strophe 2 féminine :

Le vent de l'autre nuit a jeté bas l'Amour Qui, dans le coin le plus mystérieux du parc, Souriait en bandant malignement son arc, Et dont l'aspect nous fit tant songer tout un jour !

Le vent de l'autre nuit l'a jeté bas ! Le marbre Au souffle du matin tournoie, épars. C'est triste De voir le piédestal, où le nom de l'artiste Se lit péniblement parmi l'ombre d'un arbre. L’amour par terre (Verlaine, Fêtes galantes)

Aragon a souvent remplacé l'alternance des rimes féminines et masculines par une alternance entre rimes terminées par une consonne (pour remplacer les premières) et par une voyelle (pour remplacer les secondes) : Dans le quartier Hohenzollern Entre la Sarre et les casernes Comme les fleurs de la luzerne Fleurissaient les seins de Lola Elle avait un cœur d'hirondelle Sur le canapé du bordel Je venais m'allonger près d'elle Dans les hoquets du pianola. Bierstube Magie allemande (Aragon, Le Roman inachevé)

Richesse des rimes La richesse ou qualité d'une rime est déterminée par le nombre de phonèmes répétés dans le même ordre en partant de la fin du vers (e caduc final exclu). On dit aussi, mais de manière plus ambiguë, la qualité des rimes.

Rime pauvre On dit qu'une rime est pauvre lorsque le seul phonème rimant est la voyelle tonique finale : Vois sur ces can Dormir ces vaiss Baudelaire, op. cit. → Rime pauvre /o/ (un phonème). Rime suffisante On dit qu'une rime est suffisante lorsque deux phonèmes seulement sont répétés (dont la dernière voyelle tonique) : Si mystér (avec diérèse : /misterijø/ et non /misterjø/) De tes traîtres Baudelaire, op. cit. → Rime suffisante /jø/ (deux phonèmes) ; Rime riche On dit qu'une rime est riche lorsque la répétition porte sur trois phonèmes ou plus (incluant la dernière voyelle tonique) : D'aller là-bas vivre en ! […] Au pays qui te res ! Baudelaire, op. cit. → Rime riche /sɑ̃bl/ (quatre phonèmes) ;

Rime léonine On dit qu'une rime est léonine ou double quand elle comprend deux voyelles ou deux syllabes prononcées : Il pleut ! Cela Tout le ciel et s'enfuit. Il pleut ! C'est une D'étoiles dans la nuit. […] Il pleut, il pleut, mon ange! Courons là-bas! De cette poudre étrange Poudrer tes blonds . Jean Richepin, Les caresses → Rimes léonines /ɑvɛʁs/ et /əvø/

Rime trisyllabique On dit qu'une rime est trisyllabique lorsqu'elle englobe au moins une voyelle de plus que la rime disyllabique : Une fraîcheur de crépuscule Te vient à chaque Dont le coup prisonnier recule L'horizon . Stéphane Mallarmé, Poésies → Rime trisyllabique /atəm/ La femme a la , Il a la L'esthète. Henry Jean-Marie Levet, Poésies et chansons → Rime trisyllabique /jɔrite/

Holorime On dit qu'une rime constitue un holorime lorsqu'elle englobe tout le vers : Gall, amant de la Reine, alla, tour magnanime, Galamment de l'arène à la Tour Magne, à Nîmes. Marc Monnier (souvent attribué à Victor Hugo)

Alphonse Allais a réussi à composer deux vers dont les vingt-deux dernières lettres sont identiques et qui pourtant ne riment pas : Les gens de la maison Dubois, à Bône, scient Pour la froide saison du bois à bon escient, ainsi que cet holorime approximatif (on parle de rime induite) : Ah ! Vois au pont du Loing, de là, vogue en mer, Dante ! Hâve oiseau, pondu loin de la vogue ennuyeuse, qu'il fait suivre de ce commentaire : .

Rime équivoquée Il existe aussi des jeux de reprise plus subtils comme la rime équivoquée qui joue sur plusieurs mots (ex. : la rose / l'arrose) ou le parallélisme entre deux vers rimant intégralement (holorimes).

Remarques :

Des consonnes finales seules ne permettent pas la rime : Mon enfant, ma sœu […] Aimer à loisi, Baudelaire, op. cit. → Le dernier phonème est /r/ mais les vers ne riment pas : la dernière voyelle tonique n'est pas homophonique (/œ/ dans le premier vers, /i/ dans le second).

Si seule la dernière voyelle tonique du vers est répétée indépendamment des consonnes qui suivent (le cas échéant), on a là une assonance (très fréquente en poésie médiévale) : Tenez les clefs de ceste citet lrge, Le grant aveir en presentez al rei Crles, Pois me jugez Rollant a reregurde. Sel pois trover a port ne a passge, Liverrai lui une mortel batille. Chanson de Roland, laisse LII (vers 654-558) → Assonance en /a/.

En principe la rime ne prend en compte que les sons, pas les lettres ni les syllabes, mais on fait cependant rimer une « apparence » de singulier avec une « apparence » de singulier et une apparence de pluriel avec une apparence de pluriel : c'est la « rime pour l'œil » (ex. ailleurs/fleurs – attends/longtemps).

On appelle échec de rime celles qui utilisent une consonance similaire (adepte/être) mais pas identique.

Disposition des rimes