L'individualisme est une conception philosophique, politique, morale et sociologique apparue au siècle où l'individu prime sur la société, par opposition aux théories holistes, qui font au contraire prédominer le groupe social. Il s'agit donc d'une primauté de l'identité personnelle par rapport à l'identité collective. Suivant qu'elle s'attache à prescrire à la société un modèle ou à simplement en décrire la réalité, cette notion peut toutefois être considérée sous plusieurs perspectives distinctes : En tant qu'idéologie politique, s'appuyant sur la prééminence des droits, des intérêts et de la valeur de l'individu : si l'individualisme libéral ou anarchiste prône l'autonomie individuelle face aux diverses institutions sociales et politiques (famille, clan, corporation, caste…) , l'individualisme aristocratique reste, quant à lui, du fait de son antimodernité, très critique vis-à-vis des conceptions communément admises de cette première forme d'individualisme ; En tant que phénomène sociologique observable, auquel cas l'individualisme désigne simplement le processus de distanciation de l'individu par rapport à ses groupes d'appartenance, au sein d'une société où s'établit progressivement la primauté de l'individu sur le collectif ; c'est en ce sens que l'individualisme est souvent assimilé à un égoïsme croissant, dans un rapprochement péjoratifRobert Nisbet, La Tradition sociologique, PUF, 2012 : que nombre de sociologues perçoivent comme une confusion populaireSandra Hoibian, Les Français en quête de lien social : baromètre de la cohésion sociale 2013, CREDOC , 2013 (lire en ligne)..
Ce terme peut également décrire un prisme d'analyse méthodologique (sujet traité dans l'article correspondant), percevant les comportements sociaux comme résultant essentiellement d'une agrégation d'actions individuelles ; l'individu — par opposition au groupe — est alors considéré comme l'échelon primordial de l'analyse en sciences socialesCe sens se distingue du précédent par sa description d'une grille d'analyse et non d’un phénomène social.. Cette optique sociologique est à l'origine d'une querelle entre les tenants de l'individualisme méthodologique, tels Raymond Boudon, et ceux d'une conception « holiste », « déterministe » ou encore « structuraliste » du corps social, tels Émile Durkheim ou Pierre Bourdieu. Cette deuxième conception considère en effet la société, au contraire de la première, comme une structure avant tout indépendante des individus qui la composent et en tout cas irréductible aux seules interactions particulières de ces derniers.
Origine et développement
En Occident, la Renaissance du marque un contexte de prospérité inédit qui permet l'émergence d'une bourgeoisie urbaine enrichie par le commerce. Cette nouvelle classe sociale, profitant d'une relative abondance, voit ainsi sa sécurité économique assurée et se met alors en quête d'une plus grande latitude politique et de droits civiques stables, notamment à travers des systèmes de privilèges tels la Magna Carta anglaise (1215) ou le Grand Privilège des Pays-Bas bourguignons (1477). Cette volonté d'indépendance personnelle par rapport aux structures politiques se poursuit durant le Moyen Âge tardif et se déploie définitivement à la Renaissance, notamment grâce l'invention de l'imprimerie, qui favorise la diffusion des idéaux humanistes et l'activité individuelle de la lecture chez les classes les plus aisées de la population. Le renforcement des réseaux commerciaux européens sur le continent comme avec le reste du monde, sous l'impulsion des grandes découvertes, reste toutefois la cause profonde de ce processus, en accélérant l'enrichissement de la bourgeoisie commerçante évoqué plus haut..
L'anthropologue Louis Dumont situe ainsi l'émergence de l'individu et son affirmation en tant qu'incarnation de valeurs à la fin du Moyen Âge et sa véritable entrée en scène à l'époque de la Renaissance et de la RéformeLouis Dumont, Essais sur l'individualisme, 1983. Le théologien orthodoxe Jean-Claude Larchet situe également la naissance de l'individualisme à l'époque de la RenaissanceJean-Claude Larchet, Les fondements spirituels de la crise écologique, Syrtes, 2018, p. 74.
vignette|redresse|René Descartes par Moncornet.
Le philosophe René Descartes, mettant l'accent sur le sujet pensant dans son Discours de la méthode (1637) — avec le célèbre Cogito ergo sum —, s'inscrit pleinement dans la dynamique historique qui fait progressivement basculer le fondement de la société du groupe vers l'individu. Il s'oppose ainsi à la philosophie scolastique alors déclinante, quoiqu'encore puissante. Selon André Glucksman, cité par Alain Laurent, « Descartes signe l'acte de naissance philosophique des individus souverains »Alain Laurent, Histoire de l'individualisme, PUF, , 1993, p. 29.
Le , en tant que période de basculement de la société traditionnelle vers l'ère industrielle, est cardinal dans la compréhension de cette montée de l'individualisme. Cette époque est ainsi marquée, observe l’historien Alain Corbin, par une expression accrue de l'identité personnelle et une singularisation progressive de l'individu, dont témoignent de nombreuses traces socio-historiques : diversification des prénoms, popularisation des portraits photographiques, diffusion des épitaphes individuelles dans les cimetières, graffitis laissés sur les monuments ou encore noms gravés sur l’écorce des arbresAlain Corbin, « Le secret de l’individu » ; in Philippe Ariès et Georges Duby (dir.), Histoire de la vie privée, tome 4 : de la Révolution à la Grande Guerre, Paris, Le Seuil, 1987, p. 419-501.. Les sources évoquent également une diversification et une personnalisation des rêves ; une augmentation des confessions et des examens de conscience, permis par des théologies plus souples, à l'exemple de celle d'Alphonse de Liguori ; la pratique du journal intime, destiné à calmer les angoisses, sans toutefois se détacher des injonctions institutionnellesPhilippe Lejeune, Le Moi des demoiselles : enquête sur le journal de jeune fille, Paris, Le Seuil, 1993. ; l'essor des chambres individuellesMichelle Perrot, Histoire de chambres, Paris, Le Seuil, 2014.. Globalement, à partir des années 1860, l'expression romantique de l'intériorité est remplacée par l'analyse de soi et de ses états de conscience, sous l'influence de la philosophie positiviste et de la psychologieJohn E. Jackson, Juan Rigoli et Daniel Sangsue (dir.), Être et se connaître au , Genève, Éditions Métropolis, 2006..
Dans la politique
Principes philosophiques
L'individualisme repose sur deux principes : Liberté individuelle, latitude fondamentale de droits primordiaux assurés à l'individu et sur laquelle l'intérêt de la société ne peut empiéter ; Autonomie morale, droit de l'individu à fixer, par sa propre réflexion, des opinions sans subir la contrainte d'un quelconque groupe social.
Le principe individualiste soulève dès les la question de la relation entre intérêt personnel et intérêt général : comment maintenir la cohésion d'une société où l'individu prime le groupe ?
L'affirmation de l'individu peut également servir de faire-valoir aux talents personnels sans nécessairement s'opposer à l'idée d'une construction collective, voire en y participant. Dans cette optique, l'individualisme peut permettre d'apporter une réponse au problème de la quantité et de la diversité des informations et préoccupations d'une société. La complexité des problèmes soulevés peut alors trouver une issue dans l'intelligence sociale, qui articule individu et collectif.
L'individualisme s'oppose donc à la primauté du groupe sur l'individu, notamment incarnée par les idéologies politiques relevant du nationalisme, du socialisme ou de toute autre forme de collectivisme politique. Il peut dans certains cas s'opposer à la démocratie lorsque celle-ci conduit à prendre des décisions contraires aux intérêts individuels, ce qu'Alexis de Tocqueville nomme, dans son essai De la démocratie en Amérique, la tyrannie de la majorité.
Conceptions
Théorie libertarienne et autonomie maximale
L'individualisme libertarien propose de recourir à l'autorégulation pour subvenir aux besoins individuels, plutôt qu'à une entité collective supérieure telle que l'État ; dans cette optique, la société doit se fonder sur un double principe : Équilibrage des relations et comportements sociaux par des contrats tacites ou formels — l'État et les autres collectivités n'étant ainsi considérés légitimes que sous la forme de contrats, devant être décidés librement, parmi d'autres ; Échange de services au niveau du marché, où chacun obtiendrait satisfaction de son intérêt individuel (par exemple, le pain est ainsi rendu disponible par l'intérêt qu'ont les boulangers à le vendre).
Théorie anarchiste et refus de l'autorité
Dans la perspective de l'individualisme anarchiste (ou anarchisme individualiste), s'affranchir de l'autorité oppressive représentée par l'État, la religion, la morale ou encore la société humaine, est un préalable nécessaire à l'épanouissement de l'individu, à sa réalisation pleine et entière. L'anarchisme individualiste s'oppose donc à la propriété privée telle que conçue par la loi, qu'elle soit personnelle ou collective, celle-ci étant perçue comme un contrat imposé par les structures autoritaires aux dépens de l'individu.
Le philosophe Max Stirner fait figure de fondateur à l'égard ce courant qu'il nomme lui-même égoïste dans son essai L'Unique et sa propriété ; il critique avant tout dans cet ouvrage les abstractions que sont la société humaine, la foi ou encore les idées politiques sur l'homme, abstractions pour lesquelles l'individu se sacrifie en oubliant sa propre personne. Pour Stirner, l'égoïsme et l'individualisme sont deux réalités jumelles, voire confondues, puisqu'elles considèrent toutes deux la satisfaction de l'individu comme une condition nécessaire à celle de la société, faisant donc de l’égoïsme un prélude au bien commun. Max Stirner critique sévèrement le droit, la morale, la justice, l'anthropocentrisme, le socialisme, le communisme, le capitalisme, la logique partisane, ainsi que l'étatisme sous toutes ces formes. Néanmoins, sa place dans l'histoire de l'individualisme libertaire est contestée au sein même de ce mouvement, notamment en raison de son opposition au libéralisme et au droit naturel moderne.. Albert Camus estime ainsi, dans L'Homme révolté, que Stirner est plutôt nihiliste, puisqu’il rejette la morale et cherche à abolir les normes instituées. La radicalité de la thèse de Stirner se manifeste également dans le cheminement intellectuel de l'individualiste Benjamin Tucker, initialement assez réticent à délaisser le jusnaturalisme pour l'égoïsme.
Certains tenants de l'anarchisme individualiste se réclament également de Friedrich Nietzsche, tels Renzo Novatore et son œuvre.
Le philosophe Stéphane Sangral a développé, notamment dans son livre L'individuité ou la guerreStéphane Sangral, L'individuité ou la guerre, Editions Galilée, 2023, le concept d'individuité, pour extraire la notion d'individualisme de sa surdétermination d'égoïsme. En effet, il définit l'individuité comme la sacralisation à égalité de tous les individus et comme la désacralisation totale de tous les groupes : les groupes étant ainsi pensés strictement de façon phénoménale, plus du tout de façon identitaire, étant donc appelés à se restructurer pour ne plus générer de surplus transcendants, pour ne plus générer de divinités ni se comporter comme des divinités, pour ne plus avoir de légitimité à imposer une supériorité ontologique sur l'individu. L'individuité est une façon de dépasser l'éventuel paradoxe que l'on pourrait voir dans le fait que, certes le groupe est supérieur à l'individu (sociologiquement), mais l'individu est supérieur au groupe (ontologiquement).
Théorie aristocratique et supériorité individuelle