Les diacritiques de l'alphabet grec sont un ensemble de signes ajoutés aux signes graphiques (les lettres) pour en modifier la prononciation. L’alphabet grec originel ne possédait aucun diacritique : la langue fut, pendant des siècles, écrite seulement en capitales. Les diacritiques, eux, sont apparus à la période hellénistique mais ne sont devenus systématiques qu'au Moyen Âge, à partir du . Le grec (ancien et moderne) tel qu'il est écrit actuellement est donc le résultat de plusieurs siècles d'évolution ; les diacritiques y sont maintenant obligatoires.

Développement historique L'alphabet grec est attesté depuis le , mais jusqu'en 403 av. J.-C., les lettres grecques, qui n'existent qu'en capitales, se tracent différemment selon les polis, les États. Cette année-là, les Athéniens décident d'employer l'alphabet en usage à Milet (en Ionie)Jean Sellier, Une histoire des langues et des peuples qui les parlent, Paris, La Découverte, 2019, 711 p. , p. 106. et qui va s'imposer au reste du monde grec, supplantant plus ou moins vite les alphabets grecs archaïques, dits épichoriques (« local, qui n'existe que dans un lieu »). Le modèle ionien, cependant, n'est composé que de capitales.

C'est à l'époque hellénistique que les grammairiens alexandrins, en particulier Aristophane de Byzance (), inventent le système de notation de l'accentuationHenri Tonnet, L'accentuation grecque, Paris, Presses de l'INALCO, 2018, 252 p. , chap. III, § 13. .  Ceux-ci consistent essentiellement en esprits, marques d'aspiration (l'aspiration étant toutefois déjà notée sur certaines inscriptions, non au moyen de diacritiques mais de lettres pleines ou de lettres modifiées), et en accents, dont l'usage va peu à peu se généraliser, avant d'être perfectionné au Moyen Âge. Il faut attendre le pour que les accents et les esprits apparaissent, sporadiquement, dans les papyrus.

À partir du début du , la ponctuation, les minuscules (formant un ensemble composite de formes cursives et de réductions de capitales) et les diacritiques se systématisent, et les manuscrits plus anciens sont même corrigés. L'imprimerie accélérera le processus de normalisationJean-Victor Vernhes, Hermaion. Initiation au grec ancien. Paris, Éditions Ophrys, 2020 , xviii, 421 p. p. 1.Éloi Ragon, Grammaire grecque, Paris, De Gigord, 1967, p. 4..

En grec, les signes diacritiques se placent habituellement au-dessus des lettres minuscules, et à gauche des majuscules lorsque seule la première lettre du mot est en majuscule. Dans les mots ou phrases entièrement en lettres capitales, ils sont aujourd’hui omis, excepté pour les diarèses ou la conjonction (« ou »). Ils ont aussi été placés au-dessus ou à droite des lettres capitales auparavant par certains éditeurs ou dans certains styles archaïques. Sans la plupart des signes diacritiques, les mots en majuscules peuvent parfois être ambigus.

Ce n'est que récemment, en 1982, que l'ancien système, dit « polytonique », qui indiquait les accents et les esprits en usage dans le grec ancien mais qui n'avaient plus cours a été remplacé par un système « monotonique » qui n'a gardé que l'accent aigu marquant la syllabe à accentuer fortement dans le grec parléJoëlle Dalègre, « Préface » à Henri Tonnet, L'accentuation grecque, Paris, Presses de l'INALCO, 2018 .

Système polytonique Les diacritiques servant au grec ancien sont donc plus nombreux que ceux du grec moderne. On nomme « système polytonique » ( / ) l'ensemble des règles d'utilisation des diacritiques de la langue ancienne : en effet, cette langue se distinguait par l'existence de trois accents, en fait des modulations, d'où le terme polytonique, « à plusieurs intonations ». On oppose ce système complexe à celui dit monotonique, utilisé actuellement pour le grec moderne (voir plus bas).

Esprits

Les esprits ou spiritus ne s'écrivent que sur une voyelle ou une diphtongue initiale ainsi que sur la consonne rhô (Ρ ρ). Leur nom signifie proprement « souffle » (du latin spiritus) et non « âme ». Ils indiquent la présence (esprit rude ou spiritus asper : ) ou non (esprit doux ou spiritus lenis : ) d'une consonne /h/ devant la première voyelle du mot.

Leur placement se fait selon les règles suivantes :

au-dessus d'une lettre minuscule : ; à gauche d'une lettre capitale majuscule : ; sur la seconde voyelle d'une diphtongue : .

Tout mot à initiale vocalique ou débutant par un rhô doit porter un esprit. Un texte en capitales au long n'en portera cependant pas. Un iôta adscrit (voir plus bas) ne pouvant pas porter de diacritiques, il sera distingué de cette manière : Ἄιδης n'est donc pas composé de la diphtongue ᾰι, qui serait diacritée Αἵ- avec la majuscule, mais de la diphtongue à premier élément long ᾱι, qu'on pourrait aussi écrire ᾍ-.

Esprit rude

À l'origine, dans l'alphabet qu'utilisaient les Athéniens, le phonème [h] était rendu par la lettre êta (Η), qui a donné le H latin. On a vu que lors de la réforme de 403 av. J.-C., on a adopté un modèle d'alphabet ionien, qui s'est imposé à l'ensemble de la Grèce. Or dans ce modèle, êta en était venu à noter un [ɛː] ([ɛ] long) : un nouveau rôle rendu possible par la psilose (disparition de l'aspiration) survenue en grec ionien, qui permettait d'employer Η pour noter maintenant cette lettre. Par conséquent, une fois le modèle ionien popularisé, il n'était plus possible de noter le phonème [h] alors même que celui-ci restait prononcé dans certains dialectes, dont l'ionien-attique d'Athènes et, partant, la koinè, jusqu'à l'époque impériale.

Pour noter cet esprit, Aristophane de Byzance () systématise l'utilisation d'un Η coupé en deux dont on trouve des attestations épigraphiques antérieures (à Tarente et Héraclée, cités de la Grande-Grèce)James Gow, 1890, p. 9-10 (V. Bibliographie) . Cette partie de Η donna , parfois L, caractère ensuite simplifié en ◌⳰ dans les papyrus puis en ◌̔ à partir du , devenant le diacritique nommé / , « souffle rude ». Il ne faut pas perdre de vue qu'à cette époque le phonème [h] avait déjà disparu du grec. L'invention et le perfectionnement de ce diacritique qui était devenu inutile est donc d'un archaïsme grammatical exceptionnel.

L'emploi de l'esprit rude comme diacritique, cependant, se limite aux initiales vocaliques et au rhô en début de mot ; il n'est donc pas possible d'indiquer facilement la présence de [h] à l'intérieur d'un mot ou devant une consonne : se lit hodós (« route ») mais dans le composé σύνοδος sýnodos (« réunion », qui donne synode en français), rien n'indique qu'il faut lire sýnhodos. En grammaire grecque, on dit d'un mot débutant par [h] qu'il est « δασύς » dasýs (« rude »).

Si l'on considère maintenant le cas de la lettre rhô, on constate dans le dialecte ionien-attique (celui d'Athènes qui, devenu la koinè, a donné naissance au grec moderne), que le phonème /r/ était toujours sourd à l'initiale : (« (la) rose ») se prononçait ['odon] et non ['rodon]. Pour noter ce phénomène, le rôle de l'esprit rude a été étendu : tout rhô initial doit donc le porter. Cela explique pourquoi les mots d'origine grecque débutant par un r passés en français s’écrivent toujours rh- : rhododendron, par exemple. Toutefois, comme il existe des dialectes à psilose (disparition de l'aspiration, comme l'éolien de Sappho), les éditions modernes de tels textes utilisent parfois l'esprit doux sur le rhô initial.

Sauf dans les éditions françaises, lorsque deux rhô se suivent dans un même mot, il est possible de les écrire , comme dans / (« qui a plusieurs racines »). Dans une édition française, le mot serait écrit πολύρριζος. Il s'agit d'une graphie étymologisante retrouvé sous la forme -rrh- dans des mots français tels que catarrhe (du grec / « de haut en bas » + / « couler »).

Esprit doux

Alors que l'esprit rude indique la présence d'un phonème [h], l'esprit doux note l'absence d'un tel phonème : de fait, il n'a aucun rôle, si ce n'est de permettre une meilleure lecture ; en effet, puisque seules les voyelles initiales peuvent le porter, comme l'esprit rude, il indique clairement le début de certains mots. Dans les manuscrits médiévaux, souvent de lecture malaisée, il est évident qu'un tel signe joue un rôle somme toute non négligeable.

L'invention de l'esprit doux, ou / « souffle simple », est aussi attribuée à Aristophane de Byzance, mais il a cependant préexisté. Il s'agit simplement de l'inversion du rude : le demi-êta aboutit à ◌⳱ puis à ◌̓.

Corônis En cas de crase (contraction de deux voyelles en hiatus entre deux mots liés par le sens), la voyelle issue de la fusion des deux voyelles porte un signe de même forme qu'un esprit doux (aux premiers temps, il s'agissait d'une apostrophe), la / (littéralement : « petit crochet »). Puisqu'un esprit doux ne peut se trouver que sur la lettre initiale d'un mot, il n’est pas possible de confondre la corônis avec l’esprit : / (« moi aussi ») donne / après crase.

La crase se limite à un petit nombre d'expressions, parmi lesquelles la célèbre dénomination de l’« homme de bien », en grec / kalòs kagathós, crase pour / (proprement : « beau et bon »).

Lorsque la première des deux voyelles se contractant porte une aspiration, la corônis est remplacée par un esprit rude : / > / (« le mien »). Si c'est la deuxième voyelle qui est aspirée et cette aspiration peut être indiquée au moyen d'une consonne aspirée, la corônis reste douce : / > / (« au jour », datif singulier).

L'usage de la corônis n'est pas très ancien et ne date que du Moyen Âge.

Diphtongues et signes de modification vocalique Tréma ou diérèse

Apparu au cours du Moyen Âge, le tréma, ou διαίρεσις/diaíresis (qui donne en français diérèse) se met sur un iôta ou un upsilon afin d'indiquer que ces deux lettres ne forment pas le second élément d'une diphtongue mais le début d'une nouvelle syllabe, presque exactement comme en français (aïe, aiguë/aigüe). On le trouve dans un petit nombre de mots : / [auˈtɛː] « elle-même », mais / [ayːˈtɛː] « cri de guerre », ou encore / [r̥oˈiskos] « gland en forme de grenade décorant le bas de la robe du grand-prêtre des Juifs ».

Dans certaines éditions, le tréma est omis si la graphie n'est pas ambiguë ; / peut très bien s'écrire : la place de l'esprit suffit à indiquer le statut indépendant de l'upsilon.

Le tréma s'utilise dans un texte en capitales au long contrairement aux esprits et accents. Il ne peut pas se trouver en début de mot.

Iota « muet »

La langue grecque classique connaissait des diphtongues à premier élément long, [aːʲ], ηι [ɛːʲ] et ωι [ɔːʲ], fréquentes dans la flexion nominale et verbale. Ces diphtongues, cependant, ont été simplifiées à partir du pour le dialecte d'Athènes, soit par abrègement du premier élément : [aːʲ] > [aʲ], soit, cas le plus fréquent, par monophtongaison : [aːʲ] > [aː] (amuïssement du second élément). Les inscriptions antiques écrivent donc avant le et ensuite.

Les manuscrits médiévaux, à partir du , cependant, gardent une trace étymologique de ces anciennes diphtongues (il ne faut pas perdre de vue que les diacritiques ont été conçus par les grammairiens de l'Antiquité) en écrivant liôta afin de marquer qu'il est muet (ce qui n'est vrai qu'à leur époque, pas à celle de la rédaction des textes classiques d'avant le ). On le place sous la voyelle concernée en nommant ce diacritique iôta souscrit : / « jeune homme », / « tête », / « don » (tous trois au datif singulier). Une lettre capitale peut rarement recevoir l’iôta souscrit : on écrira dans ce cas ; mais, le plus souvent, comme c'est toujours le cas lorsque le mot est entièrement écrit en majuscules), liôta est adscrit (et en minuscule) : ; de plus, un iôta adscrit ne reçoit aucun diacritique. Ainsi, le verbe « chanter » s'écrit / s'il ne commence pas une phrase et (ou plus rarement ) en début de phrase. La dernière graphie montre bien combien la place des diacritiques importe : doit être lu comme [ˈaːʲ] ; s'il s'agissait de la diphtongue normale, liôta recevrait les diacritiques : [ˈaʲ].

Signes philologiques