Le second gouvernement Chenik est le premier gouvernement tunisien ayant négocié les conditions d'une évolution de la Tunisie vers l'autonomie interne pendant le protectorat français.
Contexte Après l'échec du gouvernement Kaak, un nouveau résident général de France, Louis Périllier, est nommé. Le ., à Thionville, Robert Schuman, ministre des Affaires étrangères français, déclare que . La déclaration est si peu appréciée du chef du gouvernement français, Georges Bidault, que la version officielle est corrigée dès le lendemain : .. La formule est encore trop osée puisque, lors de sa prise de fonctions, le , Périllier déclare : Il est juste que la Tunisie s'achemine, par des modifications institutionnelles progressives, vers une autonomie interne, conforme d'ailleurs à l'esprit des traités.
Formation du gouvernement La mort de Moncef Bey en 1948 avait levé les oppositions des nationalistes à leur participation au gouvernement. Louis Périllier envisage d'abord de confier le poste de grand vizir à Taïeb Sakka, alors caïd à Sousse, mais celui-ci décline.. Aziz Djellouli, contacté, refuse à son tour pour Des années après, il confiera à Saïd Mestiri les véritables raisons de son refus : .. Le résident général se rend vite à l'évidence que le nom de M'hamed Chenik fait l'unanimité.
La participation du Néo-Destour au gouvernement étant vivement désirée par Périllier, on envisage d'inviter Habib Bourguiba à y participer. Mais ce dernier ne croit guère en les chances de succès de l'expérience et le gouvernement français est très réticent à la nomination d'un nationaliste qui a posé tant de problèmes par le passé. Lamine Bey est très proche de Salah Ben Youssef qui avait toujours été à ses côtés lorsqu'il avait remplacé Moncef Bey. C'est donc lui qui est nommé au poste de ministre de la Justice mais Chenik arrache l'accord de Périllier pour que le gouvernement soit élargi à Bourguiba d'ici six mois.
À la demande de Lamine Bey, Mohamed Ben Salem, époux de sa fille, la princesse Zakia, est nommé ministre de la Santé. Mohamed Salah Mzali est le seul ministre du gouvernement Kaak à conserver son poste ; iI récupère même l'Industrie en plus du Commerce et de l'Artisanat.
Composition Le nouveau gouvernement est formé des personnalités suivantes. : M'hamed Chenik : grand vizir ; Mahmoud El Materi : ministre de l'Intérieur ; Mohamed Ben Salem : ministre de la Santé ; Hamadi Badra : ministre du Travail et des Affaires Sociales; Mohamed Saadallah : ministre de l'Agriculture ; Salah Ben Youssef : ministre de la Justice ; Mohamed Salah Mzali : ministre du Commerce, de l'Industrie et de l'Artisanat.
Comme pour le gouvernement Kaak, la parité est respectée par la présence de sept ministres français : Jacques Vimont puis Raymond Pons à partir du : secrétaire général ; Louis Cartry : secrétaire général adjoint ; Gérard Blachère : commissaire au Relogement et à la Reconstruction ; Jean-Gaston Fraissé : directeur des finances ; Jean Mathieu : directeur des travaux publics ; Jean Dèze : directeur des PTT ; Lucien Paye : directeur de l'instruction publique et des beaux-arts.
La présence du résident général assure toutefois la prédominance du vote français.
Actions du gouvernement Administration Ministère de l'Intérieur La nomination de fortes personnalités tunisiennes ne peut que générer des tensions avec le résident général. Ainsi, Mahmoud El Materi, ministre de l'Intérieur, veut faire le ménage chez les caïds corrompus, dont deux caïds de la région de Sfax, Noureddine Ben Amara et Belgacem Belgaroui. Pour marquer son opposition à cette sanction, Périllier se déplace spécialement à Sejnane et à Ksar Ezzit pour décerner la Légion d'honneur à ces .
Ministère de la Justice Au ministère de la Justice, Salah Ben Youssef tente d'affranchir la justice tunisienne de tout contrôle. Dès le mois d', il cherche à éliminer complètement le commissaire général du gouvernement auprès des juridictions tunisiennes de droit commun, un magistrat français chargé d'exercer un droit de regard sur les parquets tunisiens. La résidence générale diffuse alors une circulaire le rappelant à la justice tunisienne les prescriptions en vigueur. Ben Youssef réplique dès le lendemain par une note de service destinée aux magistrats tunisiens dans laquelle il les informe que .
Le ministère de la Justice tente également d'ouvrir le recrutement des commissaires de gouvernement aux Tunisiens. Périllier est contraint de promulguer un arrêté résidentiel précisant que ces fonctions sont strictement réservées aux Français.
La situation judiciaire des Algériens en Tunisie devient le nouvel objet de frictions entre la résidence générale et le ministère de la Justice. Citoyens français, ils relèvent de la juridiction française bien qu'étant musulmans. Ben Youssef tente en vain de modifier leur statut pour qu'ils relèvent des juridictions musulmanes tunisiennes..
Ministère de la Santé La bataille est tout aussi rude au ministère de la Santé où Mohamed Ben Salem bataille pied à pied pour imposer des nominations de Tunisiens dans une administration largement française. Il doit ainsi se battre pendant trois mois pour obtenir que le résident général contresigne le décret nommant le docteur Salah Azaïz comme chirurgien, chef de service des hôpitaux. Aidé par une équipe de jeunes Tunisiens emmenés par Driss Guiga, il parcourt le pays en visitant ses structures médicales, y compris dans les territoires du Sud qui sont alors sous administration militaire. Il ouvre de nouveaux services hospitaliers avec l'aide du bey qui fait don à son ministère du palais de Ksar Saïd afin d'y créer un service hospitalier qui deviendra l'hôpital Abou el Kacem Chebbi en 1957.. L'Institut Pasteur de Tunis et la Pharmacie centrale sont rattachés au ministère de la Santé. Un hôpital est même construit à l'intérieur de la prison civile de Tunis.
Bilan des tâches administratives du gouvernement Les opposants aux ministres tunisiens justifient leur demande de révocation en les accusant d'avoir négligé les tâches administratives pour se consacrer aux réformes concernant l'autonomie interne. Le , à la demande du gouvernement français, Louis Périllier dresse la liste des tâches accomplies : Rodage des réformes du à peu près terminé ; Rouages de la haute administration ayant repris un fonctionnement normal ; Règlement dans des conditions satisfaisantes de la répartition des terres italiennes entre anciens combattants français et tunisiens ; Fixation des prix du blé et du pain ; Titularisation des agents temporaires ; Nomination de hauts fonctionnaires français à la tête de services importants ; Relèvement des salaires de diverses professions ; Augmentation du traitement des fonctionnaires ; Signature de plusieurs conventions collectives.
Périllier ajoute que toutes ces mesures ont été prises en parfait accord entre le résident général et le grand vizir.
Réformes du Les négociations pour obtenir l'autonomie interne du pays vont durer de longs mois. Il est convenu de procéder par étapes en commençant par libérer les ministres tunisiens, y compris le grand vizir, des différents conseillers qui les surveillent et doivent viser chacun de leurs décrets. Un plus large accès des Tunisiens à la fonction publique est également exigé par Chenik.
Mais les délégués du Rassemblement français de Tunisie s'opposent par tous les moyens à l'idée même de réformes. Dès le , la section française du Grand Conseil démissionne en guise d'avertissement. Des parlementaires français relaient auprès de leur gouvernement l'opposition absolue des fonctionnaires français en Tunisie, qui craignent pour leur emploi et ceux de leurs enfants. Jacques Vimont, le secrétaire général du gouvernement, démissionne avec fracas en , ce qui est considéré comme un désaveu de la politique de Périllier, alors que les autorités françaises en Algérie s'inquiètent de réformes qui pourraient encourager les nationalistes algériens.
En , on décide de confier l'élaboration du projet de réformes à une commission composée du côté tunisien de Salah Ben Youssef et Hamadi Badra. Y participent, côté français, Robert de Boisséson, ministre délégué et numéro deux de la résidence, le directeur du cabinet du résident général , le secrétaire général adjoint René Cartry, le sous-préfet et Victor Silvera, conseiller de législation à la résidence.
Le , les réformes sont enfin publiées : La présidence du Conseil des ministres est assurée par le grand vizir qui coordonne l'activité gouvernementale et est le chef de l'administration ; Le visa du secrétaire général sur les arrêtés du grand vizir et des ministres tunisiens est supprimé et remplacé par un assentiment donné par le résident général ; Dans la fonction publique, des quotas minimum en faveur des Tunisiens sont instaurés pour les recrutements : 50 % pour les catégories A et B (emplois supérieurs et principaux), 66 % pour la catégorie C (emplois moyens) et 75 % pour la catégorie D (petits emplois).
La déception est générale devant la portée limitée de ces timides réformes. M'hamed Chenik et El Materi reprochent violemment à Ben Youssef et Badra de . Chenik se brise même le poignet de colère en frappant sur la table. On se console alors en se disant que ce n'est que la première étape d'un processus qu'on sait long. Mais beaucoup de Tunisiens n'acceptent plus d'attendre le bon vouloir du gouvernement français : des pétitions hostiles aux réformes circulent. Le Destour, par la voix de Salah Farhat, trouve dans ces avancées insuffisantes la justification de son refus de participer au gouvernement.
Quant au Rassemblement français, il déclare : Le gouvernement a passé outre à nos protestations. Malgré nous, une nouvelle expérience est entreprise. Si nous en avons souligné les dangers, nous ne prendrons pas la responsabilité de la faire échouer ; les éléments malfaisants que nous avons dénoncés se chargeront d'un tel soin… La colonie française est atteinte, mais elle n'est pas battue. Elle demeure dans l'alerte et le combat.
Tensions entre le gouvernement tunisien et le résident général Toutes ces réactions hostiles finissent par miner la confiance qui s'est établie entre Périllier et le gouvernement tunisien. La dégradation de la situation au Maroc sert de détonateur : le , Salah Ben Youssef envoie un télégramme de soutien au sultan du Maroc, Mohammed V, en tant que secrétaire général du Néo-Destour. Périllier demande aussitôt à Chenik puis à Lamine Bey de l'exclure du gouvernement, ce qu'ils refusent sans hésitation. Chenik contre-attaque dès le en reprochant à Périllier d'avoir rétabli l'état de siège et fait paraître des communiqués sans passer par le gouvernement tunisien. Il récidive le dans une lettre bilan, où il se plaint de l'obstruction systématique exercée par les fonctionnaires français sur les travaux des ministres tunisiens. Enfin, il s'oppose à Périllier qui lui demande d'aller présenter le budget du gouvernement devant la section française du Grand Conseil. Pour Chenik, une telle démarche reviendrait à reconnaître la co-souveraineté que réclament les tenants de la prépondérance française. Il demande au contraire le remplacement du Grand Conseil par une assemblée tunisienne élue.
Le , lors du discours du trône, Lamine Bey apporte un soutien sans équivoque à son gouvernement et aux réformes réclamées : Notre peuple a acquis le droit de respirer l'air de la liberté, d'étancher sa soif aux sources de la justice, de jouir de tous ses droits individuels et collectifs, de vivre dans la paix et la dignité dans le cadre de la souveraineté nationale intégrale […] Nous avons décidé de poursuivre une autre réforme qui comprendra en même temps que la réorganisation de l'exécutif, son mode d'établissement sur la base d'une représentation de toutes les classes de notre peuple dans des corps élus et leur consultation obligatoire afin que nos sujets agréent et acceptent les lois auxquelles ils sont soumis..