Conrad Kirouac, en religion frère Marie-Victorin, né le à Kingsey Falls et mort le à Saint-Hyacinthe, est un religieux, botaniste, enseignant, professeur d'université, intellectuel et écrivain québécois. Il est surtout connu pour ses travaux en botanique qui ont culminé avec la publication de sa Flore laurentienne et l'élaboration de l'herbier Marie-Victorin. Il est le fondateur du Jardin botanique de Montréal. Il est également associé à la fondation de l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences, créée en 1923 à Montréal.
Biographie
Milieu familial Conrad est le fils de Cyrille Kirouac, un commerçant, et de Philomène Luneau. Il a cinq sœurs, dont Adelcie, connue sous le nom de mère Marie-des-Anges, cofondatrice du deuxième collège classique pour filles au Québec en 1925, le Collège Jésus-Marie de Sillery., ainsi que quatre frères, tous morts en bas âge. Il aura lui-même, tout au long de sa vie, une santé précaire. Lorsque Conrad a cinq ans, la famille s'installe à Québec, dans le quartier Saint-Sauveur. Cyrille devient marchand de farines et de grains, en intégrant l'entreprise fondée par son père, la F. Kirouac et Fils.
Formation et enseignement collégial Conrad fait toutes ses études dans des institutions des Frères des écoles chrétiennes. Il suit son cours primaire à l'école de Saint-Sauveur, puis étudie à l’Académie commerciale de Québec à partir de 1898. Fortement marqué par l’œuvre d'éducation de cette communauté religieuse, il décide d'en faire partie, allant ainsi à l'encontre du souhait de son père qui le voyait plutôt suivre ses traces.
En , à l’âge de 16 ans, il entre au noviciat du Mont-de-La-Salle à Montréal, sur l'emplacement même du futur Jardin botanique, où il se joint aux Frères des écoles chrétiennes et adopte le nom en religion de frère Marie-Victorin. Il se consacrera dorénavant à l'enseignement primaire et secondaire. Il commence à enseigner au Collège Saint-Jérôme en 1903.. C'est durant cette période, alors qu'il est en convalescence après une crise hémorragique due à la tuberculose, qu'il développe un engouement durable pour la botanique à la suite de la lecture la Flore canadienne (1862) de l’abbé Léon Provancher. Dès l'année suivante, il organise des excursions afin de recueillir des spécimens végétaux. vignette|219x219px|Le Collège de Longueuil, dans l'ancienne maison du curé Chaboillez, occupée par les Frères des Écoles Chrétiennes jusqu'en 1910. Après son passage à Saint-Jérôme, Marie-Victorin est envoyé au Collège Saint-Léon de Westmount, avant d’être enseignant au Collège de Longueuil, où il demeure de 1904 à 1920. Nationaliste, il y fonde le cercle littéraire Cercle La Salle, affilié plus tard à l'Association catholique de la jeunesse canadienne-française, permettant aux jeunes de développer leur sentiment nationaliste en participant à des représentations théâtrales mettant en scène des personnages historiques de la Nouvelle-France. Il écrit lui-même plusieurs pièces à saveur nationaliste, dont Charles Le Moyne (1910), un drame historique en trois actes, et Peuple sans histoire (1918), une nouvelle historique au sujet du rapport Durham.
En 1908, après quelques années d'herborisation, il publie un premier article scientifique dans Le Naturaliste canadien: « Addition à la flore d’Amérique ». Un second article paraît l'année suivante: « Contribution à l’étude de la flore de la province de Québec ». Marie-Victorin commence à tisser des liens avec des spécialistes en botanique nord-américains, comme Merritt L. Fernald, professeur à l’Université Harvard, et Francis Lloyd de l’Université McGill. Il publie en 1916 une première monographie scientifique : Flore du Témiscouata.
Yves Gingras résume bien cette première partie de la carrière de Marie-Victorin: « Jusqu’en 1920, année charnière qui le fait basculer subitement de l’enseignement secondaire à l’enseignement universitaire, Marie-Victorin s’intéresse autant à la littérature qu’à la nature. Par la suite son énergie sera entièrement consacrée à ses combats pour le développement scientifique du Québec ».
Carrière scientifique En 1920, un tournant décisif survient dans la carrière de Marie-Victorin. Il est nommé professeur agrégé de botanique à l’Université de Montréal lors de la création de la Faculté des sciences. Selon Yves Gingras, « à partir de ce moment, on peut même dire que sa biographie se confond avec l'histoire du mouvement scientifique des années 1920 et 1930 ».thumb|Marie-Victorin dans son laboratoire à la faculté des sciences de l'Université de Montréal (vers 1925)|251x251pxMême s'il n'a pas de diplôme universitaire et qu'il est autodidacte, sa crédibilité est déjà établie au sein de la discipline. Depuis 1908, rappelle Pierre Couture, « il a publié 39 notes, articles et un ouvrage scientifique sur la flore de la province de Québec et une soixantaine d’articles de vulgarisation ». En 1922, il soutient sa thèse de doctorat, « les Filicinées du Québec », et devient par la suite professeur titulaire. Jusqu'en 1928, il continuera à enseigner à temps partiel au Collège de Longueuil, même s'il consacre alors le plus clair de son temps à la recherche scientifique.
En 1920, il fonde le Laboratoire de botanique de l'Université de Montréal., qui deviendra en 1931 l'Institut de botanique. Il en sera le directeur jusqu'à sa mort. Il pourra former une nouvelle génération de chercheurs et aura pour le seconder dans son travail une équipe de collaborateurs.
Dès 1922, Marie-Victorin et ses collègues de la Société de biologie de Montréal se réunissent et se fixent pour objectif «l'étude et la vulgarisation des sciences biologiques, le développement des travaux de recherche et l'établissement de rapports scientifiques entre les biologistes canadiens et étrangers». Ces prémisses jettent les bases de l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences (ou Acfas), qui entend coordonner le foisonnement des associations et sociétés savantes scientifiques de l'époque. Le Dr Léo Pariseau en assume la présidence. Marie-Victorin, pour sa part, en est le premier secrétaire. vignette|205x205px|Marie-Victorin dans son bureau à l'Université de Montréal (vers 1944)
En 1923, il fonde aussi la Société canadienne d'histoire naturelle, qui deviendra en quelque sorte la section botanique de l'Acfas. Il en sera d'abord le secrétaire puis, de 1925 à 1940, le président. Afin de diffuser les connaissances scientifiques auprès de la population en général, le frère Adrien Rivard, membre de la Société, crée en 1931 les Cercles des jeunes naturalistes, qui deviendront très vite populaires.
La création du Jardin botanique de Montréal vignette|Henry Teuscher avec le frère Marie-Victorin dans une serre du Jardin botanique de Montréal en 1936 C'est à la fin des années 20 que Marie-Victorin entame ce qui sera le combat principal de sa vie: l'ouverture à Montréal d'un jardin botanique. Il en avait déjà discuté dans un article publié dans l'Action française, en 1919. C'est toutefois en 1929, au retour d'un long voyage à travers l'Europe, l'Afrique et le Moyen-Orient, qu'il formule toutefois plus clairement son projet, dans une entrevue publiée dans Le Devoir.
L'année suivante, en 1930, la Société canadienne d’histoire naturelle crée, sous sa présidence, l’Association du Jardin botanique de Montréal. Afin de mener à terme la réalisation de cette œuvre, il met à profit son vaste réseau d'amis et de contacts. Il bénéficie d'ailleurs d'un allié de taille: son ami le maire de Montréal Camillien Houde, un de ses anciens élèves du Collège de Longueuil. La création du Jardin botanique, qui conjugue tourisme, enseignement et recherche scientifique, est ajoutée à son programme électoral de 1930, et le projet est officiellement lancé l'année suivante. Cependant, la défaite de Camillien Houde face à Fernand Rinfret en 1932 freine l'avancement des travaux. Le maire défait est de nouveau élu en 1934 mais la reprise des travaux tarde encore. En 1935, lors du lancement de la Flore laurentienne, Marie-Victorin s'adresse publiquement à Camillien Houde, présent à l'évènement, pour lui enjoindre de reprendre la construction du jardin botanique: .
En 1936, l'élection à Québec de Maurice Duplessis, lui aussi un bon ami de Marie-Victorin, donne un nouvel essor au projet, qui est ajouté à la liste des travaux de chômage. L'aide du gouvernement provincial s'avère d'ailleurs considérable: à la veille de la défaite du gouvernement Duplessis, en 1939, elle s'élève à plus de 6 000 000$. Dès 1936, le chantier du Jardin botanique devient l'un des plus importants de Montréal. En octobre de cette année, jusqu'à 700 ouvriers y sont affectés. Grâce à ce soutien, les travaux reprennent, et le site ouvre enfin au public en 1939. La même année, Marie-Victorin y installe même l'Institut de botanique de l'Université de Montréal, car la construction des nouveaux édifices de l'établissement, sur le mont Royal, n'est pas encore achevée. vignette|349x349px|Une activité avec des apprentis jardiniers au Jardin botanique de Montréal (7 août 1941) La défaite de Maurice Duplessis aux élections provinciales de 1939 menace de nouveau l'existence du Jardin botanique. Le nouveau Premier ministre, Adélard Godbout, ne veut pas donner son appui à un projet initié sous le précédent gouvernement, et s'offusque de l'investissement de millions de dollars pour . À peine inauguré, le Jardin botanique doit suspendre ses activités durant un temps. En , le gouvernement suspend le salaire des jardiniers qui y travaillent. C'est aussi à cette époque que le gouvernement fédéral, alors que la Seconde Guerre mondiale fait rage, s'intéresse aussi au site, qu'il considère réquisitionner pour en faire un centre d'entrainement pour l'armée. L'année suivante, le gouvernement provincial songe aussi à installer certains de ses services dans les locaux du Jardin botanique, qui lui appartiennent.
Lorsque les négociations entre l'administration municipale et le gouvernement Godbout échouent, ce dernier suspend même entièrement le financement du Jardin botanique. Ce n'est qu'en 1942 que la situation est enfin réglée, grâce à l'intervention, notamment, du journaliste Louis Dupire et, surtout, d'Honoré Parent, alors directeur des services de Montréal. À la suite d'un échange de bâtiments avec le gouvernement provincial, l'administration municipale devient la seule propriétaire du Jardin botanique.
Ces obstacles, toujours franchis mais qui ralentissent depuis une décennie la finalisation du projet, éprouvent Marie-Victorin, qui fait part en 1940 de sa frustration à sa sœur Adelcie: . Or, le projet de Marie-Victorin est bel et bien une réussite, malgré les remises en question du gouvernement Godbout. Outre sa vocation récréative et touristique, le Jardin botanique devient rapidement un centre d'enseignement offrant des cours d'horticulture ainsi qu'un important centre de recherche.
Les séjours à Cuba À partir de 1938, Marie-Victorin fait plusieurs séjours annuels à Cuba auprès de son ami le frère Léon, un réputé botaniste avec qui il correspond depuis plusieurs décennies. Il partage avec son confrère, lui aussi frère des Écoles chrétiennes, une passion commune pour la nature, comme en témoigne l'importante correspondance ponctuée d'échanges de spécimens locaux qu'ils entretiennent à partir de 1907. Le frère Léon est d'ailleurs à la flore cubaine ce que son comparse canadien-français est à celle du Québec: sa Flora de Cuba, encore aujourd'hui, est un ouvrage de référence sur le sujet.
Marie-Victorin entretient longtemps l'idée de se rendre à Cuba , mais sa santé l'empêche toujours. Ces échanges épistolaires se poursuivent durant près de 30 ans avant que les deux botanistes se rencontrent en personne pour la première fois, en . Ce premier séjour, qui dure jusqu'en , s'avère extrêmement enrichissant. À peine revenu en Floride, Marie-Victorin s'empresse d'écrire à son ami pour lui en faire part.