Le terme herméneutique provient du verbe grec έρμηνεύειν (hermeneuein) qui peut prendre trois grandes significations : exprimer, interpréter et traduireJ. Grondin, L’universalité de l’herméneutique, PUF, 1993, . Mais en général, la signification la plus courante que nous lui donnons est celle d’interpréter. De plus, l’herméneutique se définit dans l’Antiquité grecque, comme une τέχνη (technè), c'est-à-dire un art ou plus précisément un savoir-faire. Ainsi, l’herméneutique doit être comprise traditionnellement comme l’art d’interpréter, c'est-à-dire un savoir-faire qui permet de déchiffrer le sens d’un message.
Histoire
Des origines de l’herméneutique à la Réforme protestante Dès l'Antiquité, Platon (427-347 av. J.-C.) utilise le verbe έρμηνεύειν (hermeneuein) pour définir le travail d’interprétation des rhapsodesRécitant de poèmes épiques qui accompagne son chant de la lyre ou de la cithare dans la Grèce antique., qui traduisent et expriment en mots le message des dieux contenu dans les oracles. Ainsi, pour Platon, l’herméneutique est séparée de la science de la vérité, elle ne fait que dire le sens. Platon critique donc l’art divinatoire et la soumet au contrôle de la vérité philosophique. Alors, la fonction attachée à l’herméneutique est celle de la médiation entre le divin et le mortel. À ce titre, chez les anciens Grecs, Hermès est le dieu-messager. L’herméneutique est donc très tôt investie d’une fonction sacrale ou religieuse, car les messages sacrés ont toujours quelque chose d’intrinsèquement obscures.
Plus tard, les stoïciensStoïcisme : Doctrine de Zénon (332-262 av. J.-C.), fondateur du Portique (στοά : stoa en grec) d’où elle tire son nom. Elle affirme que le bonheur réside dans la vertu et que nous devons être indifférents à tout ce qui a une influence sur la sensibilité. penseront qu’il existe deux types de langage : le λόγος προφορικός (logos prophorikos) et le λόγος έυδιάθετος (logos endiathétos) qui sont respectivement le verbe extérieur (l’élocution) et le verbe intérieur (de l’âme). Ainsi, chez eux, le verbe extérieur est analogue à la rhétorique et ils l’appelleront allégorie. Pour sa part, le verbe intérieur sera plutôt assimilable à l’herméneutique et ils le nommeront allégorèse. Selon eux, cette allégorèse permettrait d’aller chercher le sens caché d’un texte, qui se révèle au premier abord seulement à travers l’allégorie. Cette conception est très importante, car elle préfigure l’herméneutique de Philon d’Alexandrie (15 av. J.-C.-50 ap. J.-C.) qui a été le premier à appliquer l’allégorèse aux Écritures saintes de la TorahLes cinq premiers livres de la Bible chez les juifs.. Plus tard, OrigènePère de l’Église : Fondateur de l’allégorèse du quadruple sens. (185-234) et saint Augustin (354-430) reprendront le concept du sens caché que doit révéler l’allégorèse, pour fonder les bases de l’exégèse biblique. Cette dernière tiendra alors le haut du pavé de l’interprétation chrétienne des Écritures saintes pendant tout le Moyen Âge.
Mais, avec la réforme protestante au , l’exégèse biblique et son allégorèse seront fortement critiqués par Martin Luther (1483-1546). En effet, Luther critique l’exégèse biblique, car il considère que l’Église en a perdu le sens patristique et cela, au profit d’une autorité ecclésiale dogmatique. C’est ainsi qu’il établira les bases d’une nouvelle exégèse ayant essentiellement trois principes fondamentaux (1. Le sens global. 2. Sens littéral. 3. L’intelligibilité des Écritures) dont le plus important à souligner est celui du sensus litteralis, c'est-à-dire du sens littéral, qui stipule que l’Écriture doit être d’abord prise au pied de la lettre. Ce renouveau exégétique revêt une importance capitale pour ce qui sera plus tard appelé l’herméneutique biblique, car il est caractérisé par une quasi-absence d’interprétation allégorique. Cela a donc donné lieu à une multitude de querelles au sein du protestantisme quant à la compréhension des Écritures saintes. C’est pourquoi, à partir de cette problématique, il y eut, chez les protestants, plusieurs penseurs et théologiens tels que Flavius Illyricus (≈1567) et Johann Conrad Dannhauer (1603-1666) qui ont développé de nouvelles approches exégétiques afin de pallier les apories de celles de Luther. C’est d’ailleurs Dannhauer qui utilisa pour la première fois le néologisme d’hermeneutica (herméneutique) pour caractériser l’interprétation des écritures dans le christianisme. Mais, c’est tout de même plus d'un siècle plus tard, avec Friedrich Schleiermacher (1768-1834), que l’herméneutique prendra un tournant décisif qui ouvrira la porte à sa conception philosophique.
Le tournant universel de l’herméneutique chez Schleiermacher Schleiermacher (1768-1834) était un théologien protestant allemand et un philosophe. Il a très peu écrit sur l’herméneutique. Néanmoins, il l’a enseignée pendant plusieurs années et c’est à travers ses manuscrits de notes de cours que nous y retrouvons sa pensée herméneutique. Cette dernière stipule entre autres que l’herméneutique doit suivre une démarche particulière à l’intérieur de laquelle il y a deux procédés ou méthodes à suivre pour atteindre une interprétation adéquate d’un texte. La première méthode est appelée comparative et elle consiste en une interprétation grammaticale qui permet à tout discours d’être analysé selon le fonctionnement de sa propre langue, car celle-ci peut souvent comporter plusieurs interprétations pour un seul et même mot. Pour sa part, la deuxième méthode est appelée divinatoire et elle se présente comme une interprétation psychologique ou techniqueSchleiermacher l’appelait aussi technique, car elle vise à comprendre la technè (l’art) bien particulière d’un auteur., car elle vise à retrouver l’état d’âme particulier de l’auteur lorsqu’il rédigeait son texte. Cette méthode divinatoire est évidemment l’aspect le plus original de l’approche herméneutique de Schleiermacher. Par contre, elle ne consiste pas en un acte de « voyance », mais plutôt dans un travail de reconstruction de la pensée de l’auteur à l’aide d’une méthodologie de la compréhension. Il y a donc un passage de l’interprétation à l’art de la compréhension qui s’effectue avec Schleiermacher pour l’herméneutique. De plus, chez lui, cette transformation s’accompagne d’un souci de généraliser cet art de la compréhension sous une seule herméneutique dite universelleC’est donc à partir de Schleiermacher (considéré comme le fondateur de l’herméneutique universelle), que l’herméneutique cesse d’avoir une fonction auxiliaire, pour aspirer à devenir une théorie générale de toute compréhension et par conséquent, une philosophie en elle-même. C’est d’ailleurs dans cette optique que les termes, d’interprétation et de compréhension, sont désormais synonymes pour l’herméneutique. ; car au , il existait plutôt plusieurs herméneutiques spécialesHerméneutique sacrée, herméneutique juridique, herméneutique médicale, etc.. Ainsi, l’herméneutique ne se limitera plus simplement aux textes, mais à toutes autres formes de discours qui requièrent une compréhension.
Ainsi, pour réaliser cette herméneutique universelle, Schleiermacher souligne qu’il importe de faire la différence entre deux types de compréhension : la compréhension relâchée et la compréhension stricte. La première en est une qui se produit d’elle-même, sans que nous y mettions d’effort tandis que la seconde doit être pleinement voulue et recherchée. Cette différence a des conséquences importantes pour Schleiermacher. À vrai dire, pour lui, le fait que la compréhension relâchée soit intuitive et qu’elle n’obéisse à aucune règle particulière l’amène à présupposer que c’est plutôt l’incompréhension qui se manifeste de la sorte. C’est pourquoi, l’effort de compréhension doit absolument être précédé de règles très strictes et cela, à travers une méthodologie particulière qui nous permettra d’éviter toute forme d’incompréhension inconsciente de notre part.
Droysen et l’École historique Malgré le fait que Schleiermacher soit considéré comme le père de la philosophie universelle de la compréhension, celui-ci a très peu parlé de la compréhension de l’histoire dans son herméneutique. En fait, ce sont plutôt des philologues tel que August Böckh (1785-1867) et des historiens tel que Droysen (1808-1882) qui ont repris sa pensée pour l’appliquer à l’histoire. Ce mouvement de pensée s’est manifesté à l’intérieur de ce que nous appelons l’École historique ou historicisme. En fait, cette École a pris son essor au particulièrement en Allemagne et elle a situé sa philosophie surtout en opposition à HegelPhilosophe allemand, fondateur de la Phénoménologie de l'esprit (1806). (1770-1831) qui soutenait que c’est notre raison qui démontre son efficacité en se réalisant dans l’histoire et que, par conséquent, le non-rationnel n’a jamais pu s’affirmer dans celle-ci. C’est cette vision hégélienne sur l’histoire, qu’elle qualifiait d’idéalisteIdéalisme : courant philosophique dans lequel l'idée est considérée comme norme ou principe du réel., que l’école historique a fortement critiquée.
En effet, cette école s’oppose à la reconstruction de l’histoire en fonction des exigences a priori d’un système philosophique comme le préconisait Hegel. Ainsi, elle considère que la connaissance scientifique n’a plus pour fondement la raison (comme le veut le rationalismePhilosophie selon laquelle la raison est la source de toute connaissance.), mais que cette connaissance scientifique s’appuie plutôt sur des faits dont l’analyse méthodologique lui en assure la validité. Néanmoins, pour ce courant de pensée, cette analyse méthodologique ne consiste pas à dégager de l’histoire des lois générales, comme le feraient les sciences de la nature, mais bien à lire les phénomènes de l’histoire tels qu’ils se révèlent dans leur contexte. Implicitement, cela veut dire que les évènements historiques s’inscrivent dans un récit qui en fait quelque chose de compréhensible, c'est-à-dire un récit qui donne sens à celui qui l’interprète et par extrapolation, à toute l’humanité en questionnementMais, selon certains penseurs, cette perspective de l’École historique aurait ouvert la porte au relativisme et au scepticisme moderne, voire au nihilisme. En effet, si toute compréhension d’un évènement dépend du contexte de l’époque dans laquelle il s’est déroulé, nous sommes alors dans l’obligation d’en établir la vérité seulement à partir de ce même contexte. Mais, étant donné que le contexte change toujours d’une époque à une autre, la « vérité » ne revêt plus par conséquent qu’une valeur relative : c’est alors le relativisme.
De plus, la pensée de l’École historique peut aussi nous amener à considérer notre époque comme étant celle qui possède la meilleure perspective quant à la compréhension de l’histoire et cela, du fait que nous pouvons considérer nos valeurs avec un plus grand recul historique. Cette manière de voir les choses est appelée : conscience historique. Ainsi, pour certains, cette dernière préfigure le nihilisme ; car de cette façon, la connaissance est vouée à un perpétuel changement qui fait en sorte que rien n'existe absolument (scepticisme) et qu’ainsi, aucune valeur ne peut être fondée (nihilisme)..