L’affaire Taman Shud, aussi connue sous le nom de « Mystère de l’homme de Somerton », est une affaire qui n’a jamais été résolue, concernant la découverte d’un cadavre masculin non identifié, à , le , sur la plage de Somerton Park, près d'Adélaïde, dans le sud de l’Australie. Le nom de l’affaire provient de la phrase « Tamam shud » – signifiant « fini » ou « terminé » en persan – qui figurait sur la dernière page des Rubaiyat d’Omar Khayyam, retrouvée dans une poche de pantalon de la victime. Lorsque les journaux de l'époque ont évoqué l'affaire, les mots « Tamam Shud » ont été mal orthographiés en « Taman Shud », d'où le nom de l'affaire.
Considérée comme « l’un des plus profonds mystères australiens »The Advertiser, "Taman Shud", 10 June 1949, 2, l’affaire a fait l’objet de nombreuses spéculations qui se poursuivent encore aujourd’hui, concernant l’identité de la victime, les événements ayant conduit à sa mort et les causes du décès.
L’intérêt du public pour l’affaire a été accentué par de nombreux facteurs : l’époque à laquelle se déroule l’affaire, période de grandes tensions pendant la guerre froide, la présence de ce qui ressemble à un code secret sur un bout de papier retrouvé dans la poche de la victime, l’utilisation d’un poison indétectable, l'incapacité d'identifier la victime et la possibilité d'une histoire d'amour tragique en toile de fond.
L'essentiel de l'enquête s'est déroulé en Australie, mais des services de police du monde entier ont été mis à contribution, notamment en participant à l'effort pour identifier la victime ou pour faire progresser les pistes internationalesVoir, par exemple ; Guðmundsson, H.H. "Þekkir þú þennan mann?" Skakki turninn, 12 October 2009, pp. 19–27.
Découverte du corps La victime thumb|250px|Emplacement du corps lors de sa découverte, marqué par un X, sur la plage de Somerton. Le corps de la victime est découvert le , à , sur la plage de Somerton, près d'Adélaïde en Australie. La police est appelée immédiatement. À son arrivée, le corps de la victime est couché sur le sable, sa tête reposant sur la digue, les jambes croisées vers la mer'Smithsonian Magazine 12 August 2011'. La police ne décèle aucune marque indiquant que le corps ait été déplacé. Le bras gauche de l’homme est tendu et son bras droit est pliéThe News, "Dead Man Found Lying on Somerton Beach", 1 décembre 1948, 1. La police trouve une cigarette qui n'a pas été allumée derrière l’oreille de la victime et une cigarette à moitié consumée dans le col droit de son manteauOrr, S. "Riddle of the End", The Sunday Mail, 11 January 2009, pp 71, 76. Une fouille des poches révèle un ticket de train de seconde classe allant jusqu’à Henley Beach depuis Adélaïde (non utilisé), un ticket de bus de la ville (utilisé), un petit peigne américain en aluminium, un paquet de chewing-gum aux fruits à moitié plein, un paquet de cigarettes de la marque « Army Club » contenant des cigarettes de la marque « Kensitas » et une boîte d’allumettes Bryant & May au trois quarts videHerald Sun http://www.heraldsun.com.au/news/law-order/portrait-may-hold-key-to-somerton-man-beach-mystery/story-fni0ffnk-1226674957043. Le ticket de bus a été utilisé pour descendre à un arrêt situé à environ mètres au nord de la position du corps de la victime. L’homme n’avait pas d’argent dans ses pochesThe News, "Dead Man Walks Into Police H.Q." 2 December 1948, 2.
Les témoins qui se présentent déclarent que, le soir du , ils ont aperçu un homme ressemblant à la victime, couché sur le dos, dans la même position et au même endroit, contre la digue qui fait face à l'hospice pour enfants infirmesTop 10 Secrets Taken To The Grave". http://mixtopten.com/top-10-secrets-taken-to-the-grave/.. Un couple a vu l’homme, aux environs de , étendre son bras gauche avant de le relâcher mollement, comme s’il s'étirait. Un autre couple, qui a pu observer l’homme entre et , alors que l’éclairage public était allumé, déclare qu’ils ne l'ont pas vu bouger pendant cette demi-heure, même s'ils ont eu l’impression que l’homme avait changé de position pendant ce laps de temps. Bien qu’ils se soient fait la remarque que l’homme pouvait être mort, puisqu’il ne réagissait pas aux moustiques, ils ont simplement conclu qu'il devait certainement être saoul ou endormi et ils n’ont pas cherché à en savoir plusClemo, M. "'Poisoned' in SA – was he a Red Spy?", Sunday Mail (Adelaide), 7 November 2004, 76.Coroner's Inquest, Cleland, 1949, 9. Les témoins affirment que le corps était dans la même position que lors de sa découverte par la policeCoroner's Inquest, Cleland, 1949, 2.
L’autopsie Selon le pathologiste Sir John Burton Cleland, professeur émérite à l’université d’Adélaïde, l’homme était d’apparence « britannique » et devait être âgé de 40 à 45 ans ; il était dans une forme physique particulièrement bonneInquest Into the Death of a Body Located at Somerton on 1 December 1948. State Records of South Australia GRG 1/27 File 71/1949, 17–21 June 1949. 12–13.. La victime « mesurait 1,80 m , avec des yeux noisette, des cheveux blonds tirant sur le rouxOfficer in Charge, No. 3. C.I.B. Division, "Unidentified Body Found at Somerton Beach, South Australia, on 1st December 1948", 27 November 1959., grisonnants sur les tempes, avec une taille étroite et les épaules larges, des mains et des ongles ne montrant pas de signe de travail manuel, des grands et petits orteils taillés en biseaux, comme ceux des danseurs ou des personnes portant des bottes avec des bouts pointus, et des mollets musclés comme ceux des danseurs de ballet, bien qu’il puisse s’agir de traits génétiques et qu’on rencontre ces caractéristiques chez les coureurs de fond ».
La victime était habillée avec des habits de bonne qualité, comprenant une chemise blanche, une cravate rouge et bleu, un pantalon marron, des chaussettes, des chaussures et, bien que la journée ait été particulièrement chaude et la soirée très douce, un pullover brun tricoté et une veste élégante grise et marron à double boutonnage de style européen. Toutes les étiquettes de ses vêtements avaient été retirées et il ne possédait ni portefeuille, ni chapeau (ce qui était inhabituel en 1948, surtout pour un homme en costume). Rasé de près et sans marque distinctive, l’homme ne possédait aucun document relatif à son identité. Son empreinte dentaire ne correspondait à aucune de celles connues en AustralieBritten, Nick (1 February 2011). "Top 10 uncracked codes". The Daily Telegraph. "Il n'y avait aucun indice sur son identité, l'empreinte dentaire et les empreintes digitales ne correspondaient à aucune personne connue.".
L’autopsie réalisée après la découverte du corps situe l'heure du décès aux environs de 2 heures du matin, le . Elle révèle aussi que le dernier repas ingéré par la victime était une tourte, mangée environ 3 ou 4 heures avant le décès, mais les examens ne permettent pas de déceler de traces de substances suspectes dans le corps. Le pathologiste Dr. Dwyer conclut : « je suis quasiment sûr que la cause de la mort n'est pas naturelle... Le poison utilisé pourrait être un barbiturique ou un soluble hypnotique ». Bien que l'empoisonnement ait été la thèse privilégiée, la tourte n'a pas été considérée comme pouvant être à l'origine du poison. À part ces éléments, le médecin légiste n'a pas été capable de déterminer avec certitude la cause de la mort, ni si l'homme que les témoins disent avoir vu le soir du était bien la victimeJory, R. (2000) "The dead man who sparked many tales", The Advertiser, 1 December 2000.. Scotland Yard est appelé en renfort sur l'affaire, mais sans résultats notablesThe Advertiser, "Curious aspects of unsolved beach mystery", 22 June 1949, p. 2. La diffusion à l'échelle mondiale d'une photographie de l'homme et de ses empreintes digitales ne mène à aucune identification. Comme le corps n'est pas identifié, il est embaumé le .
Réactions médiatiques Les deux quotidiens d'Adélaïde, The Advertiser et The News, ont tous les deux couvert la mort séparément. The Advertiser, qui était alors un quotidien publié le matin, est le premier à faire mention de l'affaire dans un petit article, en page 3 de son édition du . Titré « Un corps retrouvé sur la plage », on pouvait y lire :
« Un corps, qu'on suppose être celui d'E.C Johnson, un homme de 45 ans d'Arthur St, Payneham, a été découvert sur la plage de Somerton, en face de l'Hospice pour Enfant Infirme, hier matin. La découverte a été faite par Mr J. Lyons, de Whyte Rd, Somerton. L'inspecteur H. Strangway et l'agent J. Moss ont ouvert une enquêteBody Found On Beach.". The Advertiser (Adelaide, SA : 1931 - 1954) (Adelaide, SA: National Library of Australia). 2 December 1948. p. 3. Retrieved 21 August 2013. ». The News, dans son édition de l'après-midi, fait paraître l'histoire en Une, donnant plus de détails sur la victime.
Enquête et rebondissement Identification thumb|right|Buste en plâtre de la victime, réalisé par la police en 1949. Le , E.C. Johnson, dont le nom avait été donné comme victime potentielle, se présente au poste de police pour prouver qu'il est bien vivantThe Advertiser, "Dead man still unidentified", 3 December 1948. Le même jour, The News publie une photographie de la victime en Une de son édition"Mystery of Body on Beach", The News, 3 December 1948, p. 1, ce qui entraîne une nouvelle vague d'appels concernant l'identité possible du corps. Le , la police annonce que les empreintes de l'homme ne figurent pas sur les fichiers de police du sud de l'Australie. Le , The Advertiser rapporte que la police cherche, dans les dossiers militaires, un homme qui aurait été vu en train de boire un verre dans un hôtel à Glenelg, le . Pendant qu'il buvait, l'inconnu aurait montré une carte de pension militaire portant le nom « Solomonson »The Advertiser, "Still no clue to Somerton mystery", 5 December 1948, p. 1.
Des nombreuses spéculations crédibles sur l'identité de la victime sont faites, dont une au début du mois de , quand deux personnes identifient le corps comme étant celui d'un ancien bûcheron de 63 ans, Robert WalshThe Chronicle (Adelaide), "Somerton Mystery Still Unsolved", 13 January 1949, 4. Une troisième personne, James Mack, qui a vu le corps lui aussi et n'a pas pu l'identifier dans un premier temps, contacte la police, une heure plus tard, pour déclarer qu'il s'agit bien de Robert Walsh. Robert Walsh avait quitté Adélaïde un mois plus tôt pour acheter des moutons à Queensland, mais il n'était pas revenu à Noël comme prévuThe Advertiser "Body Again Identified as Woodcutter" 11 January 1949, 3. La police reste néanmoins plutôt sceptique car Robert Walsh serait trop vieux pour être la victime. Elle remarque cependant que le corps retrouvé présente des caractéristiques cohérentes avec la thèse du bûcheron, bien que l'état de ses mains indique qu'il n'a pas coupé de bois depuis au moins 18 moisThe Advertiser, "Somerton body said to be that of wood cutter", 7 January 1949, 2. L'identification de la victime en tant que Robert Walsh tombe finalement à l'eau quand Elizabeth Thompson, l'une des personnes qui avait identifié le corps comme étant celui du bûcheron, se rétracte en le voyant pour la deuxième fois. Elle note alors qu'il manque une cicatrice caractéristique sur le corps de la victime et que la taille des jambes ne correspond pas à Mr WalshThe Advertiser, "Identity of body still in doubt", 10 January 1949, 2.