Pierre Wemaëre est un peintre français, né le à Comines (Nord) et mort le à VersaillesÉtat civil dans la base matchID (fichier des décès depuis 1970, initié au ministère de l'Intérieur)..
Il repose au cimetière Saint-Louis de Versailles. Il est l'un des principaux représentants de l'abstraction lyrique, mouvement qui sera associé à la peinture non figurative de la nouvelle école de Paris. Il a également contribué au renouveau de la tapisserie par la création d'œuvres textiles.
Biographie Issu d'une famille bourgeoise qui s'installe à Versailles en 1923, Pierre Wemaëre s'initie à la peinture auprès du postimpressionniste Eugène Delaporte. Cherchant sa propre voie, il intègre en 1936 l'atelier parisien de Fernand Léger, maître du cubisme. Il y rencontre le Danois Asger Jorn avec lequel il se lie d'une profonde amitiéÀ l'occasion du centenaire de leurs naissances, une exposition consacrée à leur amitié hors norme a été successivement présentée à Roubaix, puis à Paris, en 2013-2014 : Wemaëre et Jorn, la force des contraires (catal. expo.)..
Au cours de cette période d'apprentissage, Wemaëre peint avec Jorn et Élie Grekoff, un autre élève, la toile monumentale commandée par l'État à Léger pour l'Exposition internationale de 1937 au Palais de la découverte : Le Transport des ForcesRestaurée en 1973 et en 2015, à l'occasion de l'exposition Fernand Léger. Malerei im Raum (Cologne, Museum Ludwig, 9 avril-3 juillet 2016), elle est déposée depuis 2021 au musée national Fernand-Léger, à Biot.. Il commence aussi à exposer ses œuvres personnelles, à Paris et au Danemark – notamment au Salon des indépendants de 1937 et à la galerie Dam & Fønss, à Copenhague, en 1938 –, visite les collections d'art primitif, nouvelle source d'inspiration pour sa série Les Totems, voyage en Norvège en 1938. Au retour, dans le grenier de la maison familiale de Versailles, il crée avec Jorn une peinture murale : L'AmitiéDéposée, restaurée et présentée au public danois en 2005 (catal. expo. Copenhague-Silkeborg, 2005), l'œuvre de grand format () est conservée dans une collection privée. Plusieurs dessins préparatoires révèlent sa gestation commune, « à quatre mains » (voir catal. expo. Roubaix-Paris, 2013-2014, )., comme en écho au Transport des Forces, mais aussi pour s'en échapper.
Wemaëre apprend de Léger l'usage des aplats de couleurs pures ainsi que le travail de la composition, mais la linéarité et l'univers mécaniciste du maître ne lui conviennent pas. Plusieurs peintures – dont bon nombre sur papier – montrent en effet qu'il regarde davantage vers l'œuvre surréaliste de Joan Miró tout en s'imprégnant du lyrisme de Vassily Kandinsky et de l'abstraction de Paul Klee. Éléments flottants, lignes sinueuses, suggestions de formes mi-figuratives, mi-abstraites, univers spontané et fabulateur… Ses traitements particuliers révèlent sa maîtrise des couleurs. Dans une note manuscrite, il écrit : « La satisfaction intellectuelle que doit donner la peinture n'est qu'une qualité seconde, il ne faut pas la faire passer en avant de la propriété première qui est, sera, et a toujours été la couleur. Kandinsky a dit : “La peinture peut exister sans l'objet, mais pas sans la couleur”Datée du 15 mars, dans un carnet personnel entamé en février 1938, fonds Pierre Wemaëre.. »
Désormais libéré des canons esthétiques traditionnels de son milieu social, Pierre Wemaëre s'affranchit aussi des enseignements de Léger. Son œuvre l'inscrit dans le sillage des avant-gardes : en 1939, il expose à Réalités nouvelles, galerie CharpentierExposition Réalités nouvelles, Paris, galerie Charpentier, 1939, aux côtés de Jean Hélion, Le Corbusier, Sophie Taeuber-Arp…. L'étape cruciale de son émancipation artistique et des tâtonnements intenses amorce son œuvre qui « nous apparaît aujourd'hui comme un parcours remarquable de recherche et d'authenticité »Bruno Gaudichon, dans catal. expo. Roubaix-Paris, 2013-2014, , où l'historien de l'art résume encore : « Il a su engager et renouveler son œuvre dans un permanent souffle de liberté, de passion et d'enthousiasme. […] Il multiplie tout au long de sa vie les engagements pour la matière, pour la couleur, pour le geste. ».
La Seconde Guerre mondiale interrompt son élan créateur. Il doit renoncer à l'invitation du collectionneur Solomon Guggenheim de le rejoindre à New York et part immédiatement sur le front. Démobilisé en , il revient à Versailles, reprend la peinture, mais peine à retrouver la liberté exprimée dès 1938 dans ses travaux sur papier. Il expérimente alors avec le tissage un nouveau moyen d'expression, rencontre l'architecte Édouard Albert avec lequel il participe au groupe des Compagnons d’Œuvre qui expose à la galerie René Drouin en 1942Catal. expo. Les Compagnons d'Œuvre, Paris, galerie René Drouin, 5-12 juin 1942, préface de Jean Giraudoux. Wemaëre expose ses premières tapisseries, des peintures et une gouache qui sera réalisée en vitrail..
Pierre Wemaëre se marie en 1943 et s'installe à Pinson, en Normandie, où il va vivre avec ses enfants pendant dix ans. Il se construit des métiers à tisser, qu'il perfectionne, tisse des écharpes, des tissus, et explore avec inventivité les effets de matières associés aux nuances de couleurs. En témoignent Histoire d'une vie, 1945, et Petite étude de la cité, 1946, interprétées de tableaux antérieursL'œuvre tissé de Wemaëre a fait l'objet d'un premier inventaire dans catal. expo. Angers, 2001-2002, (ébauche d'un inventaire plus complet).. Lorsqu'il vient le retrouver à l'automne 1946, Asger Jorn est enthousiasmé par sa nouvelle activité textile. Les deux amis créent alors ensemble une première tapisserie : La Lune, prélude d'une production commune, assortie d'une signature commune (« J / W »), réalisée sans carton, directement sur le métier, pour maintenir l'œuvre vivante tout au long de son tissageWemaëre a raconté l'histoire de leur dialogue artistique dans un texte initialement publié dans le catalogue raisonné établi par Guy Atkins, avec le concours de Troels Andersen, Asger Jorn, The Crucial Years : 1954-1964, Londres-Copenhague, 1977, ; augmenté par la suite sous le titre « Alors, on fait une tapisserie ? », dans catal. expo. Silkeborg, 1982, puis dans catal. expo. Paris-Silkeborg, 2000, , et catal. expo. Angers, 2001-2002, ..
En 1953, Wemaëre s'établit définitivement à Versailles avec sa famille. Embauché par la maison Rodier qui lui laisse une grande liberté, il y fait des recherches de matières et de couleurs. La sérénité matérielle que lui apporte ce travail lui permet de se remettre à peindre avec confiance et énergie. Après Paysage bleu, 1955, la série des Envols, 1957, agit comme une catharsis. Il rencontre Christian Dotremont, qui rédige le catalogue de l'exposition de ses peintures chez Paul Facchetti, à Paris, en 1957. Le poète belge écrit : « Il part d'une sorte de forme fixe et d'essai en essai lui ajoute toutes les imperfections possibles, les gestes de la vie, les hésitations de la lumière et les tremblements des feuilles […] Cette démarche n'est pas paradoxale. Elle est le procès [sic] naturel de quelqu'un qui porte en lui un projet et qui le réalise dans le va-et-vient de la réalité. Elle est le développement d'un esprit français, mesuré, formé, qui cherche à reconnaître la démesure, l'informe de la vie. Mais il y a autre chose encore : le mouvement de quelqu'un qui cherche (comme dit Jorn) à brutaliser le raffinementCatal. expo. Paris, 1957, . Voir aussi Christian Briend sur le Studio Paul Facchetti, dans hors série des Cahiers du MNAM, 2020.. »
L'année suivante est marquée par la création avec Jorn des esquisses préparatoires à la tapisserie commandée pour le lycée d'Aarhus, Le Long Voyage, œuvre de de long sur de haut dont Wemaëre supervise la réalisation à Paris : il organise un atelier d'un genre nouveau, où les lissiers interprètent la maquette. Achevée en 1960, la tapisserie fait l'objet d'une exposition avant de partir définitivement pour le Danemark. Gaston Bachelard, fin exégète de Wemaëre, y voit « les longs couloirs de mes rêves » et parle de « création ouverte »Gaston Bachelard, 1960, . pour exprimer la volonté des deux artistes de laisser les lissiers participer à la réalisation finale en leur donnant une grande liberté d'interprétation. Cette aventure atypique est le point d'orgue qui révèle l'originalité du champ d'expérimentation induit par ce travail. Pierre Wemaëre explique le processus d'exécution de leurs tapisseries, par eux-mêmes ou par un atelier : « À partir de ce moment [premières tapisseries communes], il parut évident qu'il fallait un guide pour travailler ; pas un carton à copier, mais au moins une esquisse sur laquelle on pourrait se fonder et, si nous étions deux ou plus, discuter et se repérer. Quitte, en cours de route, à modifier certaines formes ou couleurs suivant l'inspiration ou suivant l'aspect du travail déjà réalisé. Il fallait que l'œuvre restât vivante durant toute son exécution avec toutes nos erreurs mais aussi toutes nos trouvailles. Tout le problème était de ne surtout pas figer l'œuvre, qu'il n'y ait pas rupture entre le moment de sa conception et celui de son exécutionCatal. expo. Angers, 2001-2002, . Plusieurs artistes participèrent, avec audace et enthousiasme, au tissage du Long Voyage, parmi lesquels Yvette Cauquil-Prince qui garda l'atelier à son compte : profitant des points de vue qu'elle avait adoptés, elle put le faire vivre et le développer. C'est chez elle que Wemaëre fit tisser son Grand Mage en 1969 (, Silkeborg, Museum Jorn) et d'autres tapisseries.. »
L'art de Wemaëre atteint pleinement sa maturité dans les années 1960. Il peint sur de grands formats où il laisse libre cours à une palette vive et riche qu'il gardera jusqu'à la fin. Il travaille en solitaire, beaucoup, et participe à de nombreuses expositionsNotamment à Paris (Salon de mai, galerie Rive Gauche), Dijon, Londres (galerie Tooth, galerie Talma), Venise, Eindhoven (Pays-Bas), au Danemark (Copenhague, Silkeborg).... Les opportunités se multiplient : il rencontre le marchand danois qui l'exposera régulièrement à Copenhague pendant dix ans. Daniel Cordier et le présentent à la manifestation Kompass. Paris, carrefour de la peinture, 1945-1961, à Eindhoven, avec Alechinsky, Appel, Bazaine, Manessier, Poliakoff… Paolo Marinotti l'expose au Palazzo Grassi de Venise (Arte e Contemplazione, 1961), avec Dubuffet, Fontana, Jorn, Tàpies, Wols… Quand le Britannique Peter Cochrane crée une section d'art contemporain à la de Londres, il y expose régulièrement, entre 1959 et 1966, des peintures et œuvres sur papier aux côtés de celles de Appel, Corneille, Dubuffet, Jorn, Mathieu, Michaux, Riopelle, Saura, Tàpies, Wols… Pierre Wemaëre côtoie aussi le critique d'art Yvon Taillandier et se lie d'amitié avec le galeriste qui l'expose dès 1969 à la Galerie Moderne Silkeborg. C'est dans cette ville du Jutland que l'ami Jorn avait présenté sa collection personnelle d'œuvres de Wemaëre en 1963, soit une centaine de peintures et dessins exécutés depuis 1937. Jorn avait dédicacé l'affiche de l'exposition avec cette accroche : « L'offensive des merveilles est ouverteCatal. expo. Silkeborg, 1963. Une photographie de Jorn brandissant l'affiche dédicacée, prise en 1963, est parue dans le Midtjyllands Avis, en novembre 1984. ».
Face aux bouleversements de 1968 et à l'écrasement du Printemps de Prague, Wemaëre choisit un nouveau moyen d'expression. Il expérimente la technique plus directe des papiers collés et réalise une série de grands formats, dont Vacances anticipées et Clameurs muettes. S'ensuit une période un peu sombre où il ressent quelque difficulté à peindre exprimée dans la série Le Jour et la Nuit, 1969.