Saint Dominique et Saint François préservant le monde de la colère du Christ est une huile sur toile de 5,65 mètres de hauteur sur 3,65 mètres de largeur, peinte par Rubens en 1620 ; il est exposé au musée des Beaux-Arts de Lyon.
Historique de l'œuvre 1610-1620 : commande et exécution du tableau destiné au maître-autel de l’église Saint-Paul-des-Dominicains à Anvers. Vers 1670 : le tableau, qui était sans doute à l’origine de forme rectangulaire, est agrandi. La partie supérieure de forme arrondie, située au-dessus de la main levée du Christ et de la colombe du Saint Esprit, serait un ajout effectué à cette date pour adapter le tableau à un nouveau retable fabriqué par Pieter Verbruggen en 1670. 3 aout 1794 : l’œuvre est volée par les Français dans l’église d’Anvers. 1795 : arrivée roulée au Louvre. Elle a souffert des repeints, des écailles, crevasses et nettoyages effectués autrefois à Anvers selon le constat de Lebrun. Entre 1795 et 1798 : son rentoilage n’est pas attesté avec certitude mais il est sûr qu’on procède à des restaurations de la couche picturale car le tableau est jugé en très mauvais état, couvert d’anciens mastics et repeints. À partir de 1801 : le tableau est exposé au Museum National des Arts à Paris. 1811 : il est envoyé à Lyon, au musée des Beaux-Arts de Lyon. Il est jugé en bon ordre. 1939 : il est roulé avec d’autres grands tableaux du musée pour être stocké pendant la période des hostilités. 1950-1951 : le tableau est déroulé, son état est jugé mauvais : les vers et les charançons ont fait des galeries allant jusqu’à la peinture. Il est donc envoyé à Paris et restauré par les ateliers du Louvre. 1992 : le tableau est à nouveau roulé et stocké pendant la durée des travaux de rénovation du musée. Eté 1993 : l’état de son support est vérifié, il est remonté sur son châssis révisé. Début de la restauration actuelle. : fin de la restauration
Description Le tableau présente saint Dominique et saint François protégeant le genre humain contre Jésus qui semble vouloir le punir. Jésus presque nu, dans le ciel, tient le foudre : on le prendrait pour un Jupiter furieux : il va réduire la Terre en cendres. La Vierge, belle flamande, fraîche et dodue, intercède et semble le supplier. Dans un coin du tableau, le Père, couvert par un nuage, regarde sans grand intérêtStendhal, Mémoires d’un Touriste. Pour plaider la cause de la Terre, toute la légion des saints et des martyrs sont présents. Les uns lèvent au ciel des yeux suppliants, tout humides de larmes ; d’autres, jeunes et beaux, se tiennent immobiles, sans émotion et sans crainte, confiant dans leur innocence et dans la justice céleste. Le droit à la vie est le même pour tous : Pour stopper le Christ, la prière du juste et la voix de la jeunesse doivent être aussi efficaces. Ce tableau est comme une éblouissante floraison de l’humanité qui ne demande qu’à vivre et à aimer.
Mais saint François et saint Dominique ne s’abaissent point à de vaines prières, ils protègent le globe, et semblent vouloir défier Jésus.
Contextes
Contexte historique
La séparation politique et religieuse des Pays-Bas contribue à l’épanouissement de personnalités tout à fait remarquables. La Flandre catholique, encore rattachée à l’Espagne, voit avec Rubens se développer son génie baroque et coloré. Ce tableau détruit un préjugé trop souvent fréquent au sujet d’un Rubens indifférent à la piété profonde et occupé avant tout par le motif pictural, traitant les thèmes sacrés comme les thèmes profanes.
Exaltation du catholicisme La splendeur picturale du tableau se retrouve dans l’expression d’un drame humain et divin très sincèrement éprouvé par le cœur et la pensée du maitre. Ce Christ qui va bientôt foudroyer, entre Dieu qui le regarde pensivement et une Vierge agenouillée qui l’implore, ce groupe de saints tantôt effrayés et résignés, tantôt essayant un geste de protestation et de prière, et offrant leurs souffrances et leurs mérites terrestres pour sauver l’humanité qui les a sacrifiés. Ce tableau est une composition émouvante et une page de premier ordre dans la série consacrée par le maître à l’exaltation du catholicisme.
Ce tableau le relie à une œuvre analogue du musée de Bruxelles, dans laquelle Rubens a également montré un Christ irrité par les péchés de l’humanité, Christ foudroyant le monde : gigantesque composition, vif sentiment dramatique. Comme au temps de Noé, les crimes des hommes ont lassé la patience céleste et Dieu a dit : . Le Christ, semblable à Jupiter irrité, brandit le foudre et dans un mouvement d’une hardiesse superbe, s’apprête à détruire la Terre qui roule à ses pieds. Ce tableau est bien plus dramatique que saint Dominique et saint François, mais le sujet est le même. Pour plaider la cause de la Terre, on y trouve la Vierge et un pauvre moine courbé tout haletant sous la terrible menace du Christ. On peut également le comparer avec le motif du jugement dernier.
Fondation d'une justice naturelle par l'exaltation du sentiment du droit divin Les symboles picturaux et leur agencement dans l’œuvre mettent en lumière la conception entretenue par Rubens à propos du droit : le droit repose ici sur une justice divine. La légitimité de la justice humaine est au contraire fortement dépréciée.
Comme le montre le découpage du tableau, la seule source du droit est la loi divine. En effet, la place centrale qu’occupe la Sainte Trinité, et en particulier le Christ, est intéressante à analyser. Dans ce jeu de clair-obscur, caractéristique du mouvement baroque, le Christ se situe en pleine lumière, surplombant de toute sa puissance le globe terrestre et ses occupants. A l’inverse, l’assemblée de saints et de martyrs, censés représenter le genre humain, est oppressée par le monde céleste, presque bloquée dans une obscurité à laquelle chacun tente d’échapper, comme le montrent les regards tournés vers le Christ. Dans ce tableau il est le roi-juge des hommes, contrairement à la vision habituellement plus miséricordieuse que nous pouvons en avoir.
Ainsi, la justice, comprise comme la couleur normative du droit, c’est-à-dire comme ce qui préside à la mise en place des normes du droit, procède d’une conception de la nature comme trouvant ses fondements dans l’ordre divin. Il nous faut donc parler d’une justice divine.
Les hommes ont échoué à satisfaire aux exigences de la justice divine, comme le montre le serpent sur le globe, symbole du péché. Ainsi, le Christ les menace de sa colère avec ses trois lances de foudres, elles-mêmes symboles des trois vices principaux des hommes. C’est le roi auquel revient la charge d’approuver, mais ici de réprouver les actes de ses sujets. Cette œuvre de Rubens illustre donc une nature humaine déchue et viciée ainsi qu’un Christ souverain, ce qui correspond à la vision de la justice de saint Augustin. En effet, saint Augustin met en place une théologie naturelle qu’il développe entre autres dans La cité de Dieu. Selon lui, le commandement biblique est l’unique loi à suivre ; les lois humaines, c’est-à-dire les lois civiles et politiques sont viciées par la nature de ceux qui les instituent. Ainsi, la loi naturelle, à l’origine du sentiment de justice, ne se retrouvera que dans les œuvres religieuses. Cependant, en regard de la posture suppliante de la vierge Marie et des deux saints principaux (saint Dominique et saint François), nous pouvons déceler dans l’esprit du maître, conformément cette fois ci à la pensée de saint Thomas d’Aquin la possibilité pour les hommes de rentrer dans l’état de grâce, et par conséquent d’obtenir le pardon. En effet, les deux saints protègent de leur corps la Terre, et sont dans une attitude suppliante. Cela plaide pour une interprétation de l’œuvre où la nature humaine serait certes pécheresse, mais où les hommes pourraient se détourner du mal et accéder à la rédemption. En effet, les sources profanes de la morale sont réhabilitées avec Thomas d’Aquin. La nature humaine est revalorisée mais a besoin d’être perfectionnée par un ordre surnaturel. L’ordre divin est donc d’une certaine façon naturel : la nature demande cette normativité, elle ne se suffit pas à elle-même ; les lois humaines retrouvent donc leur place tout en s’appuyant sur un ordre de suggestion divine. « La grâce ne détruit pas la nature, mais la parfait »Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia, Q1, art. 8, ad 2 Par conséquent, l’œuvre peut être perçue comme une métaphore de la justice naturelle. En opposant, et par là-même en définissant les notions de bien et de mal, de légitime et d’illégitime, la justice se fait norme du droit ; Rubens nous offre ici une illustration des principes métaphysiques légitimant le système axiologique sur lequel repose la notion de justice et les fait s’incarner dans les figures de la divinité. Toutefois, si la dualité originelle entre les fondements de la justice et les hommes qui doivent s’en saisir est bien réelle, Rubens nous suggère que cette différence ontologique entre les principes divins du juste et les êtres terrestres auxquels il doit s’appliquer n’induit pas l’impossibilité pour ces derniers d’y participer.
Opposition entre justice naturelle et surnaturelle Existe-t-il pour l’homme la possibilité d’aménager sa propre justice sans que celle-ci se désolidarise totalement de la justice divine?
Ce tableau de Rubens montre que la justice divine, bien que toute puissante, possède la tempérance qui l’empêche de soumettre l’homme unilatéralement à sa loi. Il y a dans cette nature divine une considération pour la nature terrestre qu’elle a elle-même créée. Cette considération se traduit par la présence, sur Terre, d’envoyés de Dieu qui aménagent la possibilité d’une traduction humaine d’une justice d’inspiration divine mais efficiente ici-bas.
Cette existence d’une justice humaine à la fois inspirée par Dieu et dont les applications sont l’œuvre des humains est rendue possible par la volonté libre. Ce concept a été introduit par Saint Augustin lorsqu’il luttait contre les manichéens qui rendaient Dieu responsable du mal sur la Terre. Mais lorsqu’il s’ oppose aux pélagiens dont la vision naturaliste pense l’homme, capable par le libre-arbitre, d’échapper au péché, alors Saint Augustin revient sur cette conception et lui retire toute substance. C’est bien Thomas d’Aquin qui a redonné à cette notion sa valeur initiale en dépassant le paradoxe augustinien et en assumant une position naturaliste plus proche de celle d’Aristote.
Cette œuvre de Rubens est caractéristique de cette époque de la Réforme catholique, elle illustre un retour au droit naturel et on peut y voir, en filigrane, un thomisme de réaction contre le protestantisme.
Légende
Le tableau, qui est une huile sur toile, est l’illustration d’une légende. La Légende dorée de Jacques de Voragine, dominicain : A l’époque où saint Dominique était à Rome en instance auprès du pape pour obtenir la confirmation de son ordre, une nuit, qu’il était en oraison, il vit en esprit Jésus-Christ dans les airs, tenant à la main trois lances qu’il brandissait contre le monde. Sa mère s’empressa d’accourir et lui demanda ce qu’il voulait faire. Et il dit :
Analyse vignette|Partie haute