Lucifer est une figure de la mythologie romaine et du christianisme.
Étymologie Lucifer est un nom latin signifiant « porteur de lumière », composé de , génitif , « lumière », et , « porter », qui désigne une entité mythologique.
Dans la mythologie romaine, Lucifer personnifie l'« astre du matin » (Vénus) : précédant le lever du soleil, il annonçait la venue de la lumière de l'aurore.
Les chrétiens ont donné successivement trois sens au mot lucifer puis Lucifer : le premier comme adjectif, issu du sens latin « qui porte la lumière », a été utilisé par certains chrétiens avec le sens figuré de « qui porte la vérité » ; le second comme nom commun, issu du sens « étoile du matin », a été utilisé dans la Vulgate pour traduire l'expression « astre brillant » du livre d'Isaïe, entre autres ; le troisième comme nom propre, sous la forme définitive de Lucifer, est devenu le nom d'un ange déchu pour s'être rebellé contre Dieu, assimilé à Satan. Cette figure, définitive, sera développée jusqu'à nos jours dans les religions chrétiennes et les arts.
Origine latine du mot
vignette|Lucifer (l'astre du matin). Gravé par G.H. Frezza, 1704, Wellcome. À l'origine, lucifer est un adjectif élaboré avec le nom commun « (lumière) » et le verbe « , (porter) ».. Il signifie « qui apporte la lumière, qui donne de la clarté » : Cicéron, De natura deorum, 2, 68 ; Lucrèce, De natura rerum, 5, 726 ; Ovide, Héroïdes, 11, 46..
L'adjectif substantivé désigne, dans la mythologie romaine, l'« astre du matin », c'est-à-dire la planète Vénus. Dans L'Énéide, Virgile écrit : .Il correspond, dans la mythologie grecque, au dieu Héōsphóros (Έωσφόρος), « Celui qui porte l'aurore », aussi appelé Phōsphóros (Φωσφόρος), « Celui qui porte la lumière », du fait que la planète Vénus est encore visible peu avant l'aurore. Ces deux noms apparaissent dans lOdyssée d'Homère et dans la Théogonie d'Hésiode. Héōsphóros est le frère jumeau de Vesper-Hespéros, l'« astre du soir ». Tous deux fils de la déesse Aurora-Héōs, ils sont représentés sous les traits de deux jeunes hommes.
Premiers sens latins chez les chrétiens L'« étoile du matin » dans la Vulgate Le mot lucifer est utilisé dans la Deuxième épître de Pierre (2 Pierre 1:19) dans la traduction latine de la Vulgate : « Et habemus firmiorem propheticum sermonem: cui benefacitis attendentes quasi lucernae lucenti in caliginoso loco donec dies elucescat, et lucifer oriatur in cordibus vestris » qui est aujourd'hui traduit par « Ainsi nous tenons plus ferme la parole prophétique : vous faites bien de la regarder, comme une lampe qui brille dans un lieu obscur, jusqu'à ce que le jour commence à poindre et que l'astre du matin se lève dans vos cœurs ».. Ce passage latin a son équivalent grec : « καὶ ἔχομεν βεβαιότερον τὸν προφητικὸν λόγον, ᾧ καλῶς ποιεῖτε προσέχοντες ὡς λύχνῳ φαίνοντι ἐν αὐχμηρῷ τόπῳ, ἕως οὗ ἡμέρα διαυγάσῃ καὶ φωσφόρος ἀνατείλῃ ἐν ταῖς καρδίαις ὑμῶν ».. L'étoile du matin y est transcrite par φωσφόρος , phôsphoros.
Dans l'Apocalypse (22:16), Jésus dit : « Ego Jesus misi angelum meum testificari vobis haec in ecclesiis. Ego sum radix, et genus David, stella splendida et matutina. », ce qui peut se traduire par « Moi, Jésus, j’ai envoyé mon ange pour vous attester ces choses dans les Églises. Je suis le rejeton et la postérité de David, l’étoile brillante du matin ».. Il est bien question de l'étoile du matin associée au Christ mais le mot Lucifer n'est pas mentionné.
Cet usage a perduré jusqu'à nos jours dans l’Exultet, le chant liturgique par lequel l'Église catholique, durant la veillée pascale du Samedi saint, proclame l'irruption de la lumière dans les ténèbres, symbolisée par celle du cierge pascal qui vient d'être allumé : « Flammas eius lucifer matutinus inveniat : ille, inquam, lucifer, qui nescit occasum, Christus Filius tuus qui, regressus ab inferis, humano generi serenus illuxit. », soit : « Qu'il brûle toujours lorsque se lèvera l'astre du matin, celui qui ne connaît pas de couchant, le Christ ton Fils ressuscité qui, revenu des enfers, répand sur les hommes sa lumière et sa paix. »
La figure du « porteur de lumière » À la fin du , le poète chrétien Prudence (né en 348, mort après 405), dans son ouvrage Psychomachie, 2, vers 625-628., utilise encore l'adjectif lucifer avec le sens « qui apporte la lumière » mais au sens figuré de « qui produit la vérité » : .
Prudence dans son autre ouvrage Cathemerinon, XII. Hymnus Epiphaniae, vers 29-36. donne une assimilation de l'étoile du matin à Lucifer : , ce qui peut se traduire par .
Le nom Lucifer est encore utilisé comme prénom au : Lucifer de Cagliari (ou Lucifer Calaritanus) (? - mort 370/371) est un évêque de Cagliari (Sardaigne) avant 354. Il est à l'origine du schisme « luciférien ». Il est parfois appelé « saint Lucifer » en raison d'une chapelle en son honneur dans la cathédrale Sainte-Marie de Cagliari.
Glissement de sens vers « l'ange déchu », puis « Satan »
Livre d'Isaïe Le Livre d'Isaïe (14:12-14) évoque la chute et la mort d'un roi : « Comme tu es tombé du ciel hêylêl (astre brillant), fils de l'aurore ! Comme tu as été renversé jusqu'à terre, dompteur des nations ! Tu disais en ton cœur : Je monterai au ciel, au-dessus des étoiles de Dieu j'érigerai mon trône, je m'assiérai sur la montagne du rendez-vous, dans les profondeurs du Nord. Je monterai sur les hauteurs des nuées, je serai l'égal du Très-Haut.. » La première moitié du premier verset est traduite par la Bible de Jérusalem en « Comment es-tu tombé des cieux, Astre du matin, fils de l'Aurore ? ». et par la Vulgate en « Quomodo cecidisti de cælo, Lucifer, qui mane oriebaris ? », scellant le lien entre ce roi et l'astre du matin, « Lucifer ». Ce passage décrit l’ascension et la chute d'un tyran, ici un souverain babylonien ( avant notre ère).. Cependant, rien ne permet de préciser la date de rédaction du texte ni l'identité du roi incriminé..
Il se peut qu'Isaïe ait emprunté ce thème à un mythe cananéen lié à la déesse Sahar, l'« Aurore ».. La Bible de Jérusalem relève en Isaïe 14:3-21 .
Hyll (ou hylyl dans l'un des manuscrits de la mer Morte) vient de la racine hâlal (« briller, luire », mais aussi « vouloir briller, se vanter, extravaguerSander & Trenel, Dictionnaire hébreu-français, p. 142. »). Le dictionnaire Brown-Driver-Briggs, ainsi que Koehler et Baumgartner, le traduisent par shining one (« celui qui brille ») qu'ils interprètent comme « étoile du matin » Doug Kutilek, Notes on “Lucifer” (Isaiah 14:12, KJV)..
Christianisme
Contexte du christianisme
La Bible chrétienne est élaborée dans un contexte influencé par d'anciennes traditions, orientales et occidentales. Après le retour de l'Exil à Babylone (autorisé par le grand-roi Cyrus de Perse en 539 av J.-C.), au cours de la période du Second Temple ( av J.-C. au ), il s'était développé au sein du judaïsme l'idée qu'il existait entre la sphère divine et le monde des hommes un monde intermédiaire peuplé d'anges. Ces anges étaient capables de modifier le cours des événements. Les anges mauvais étaient responsables de l'apparition du mal dans la Création .. Dans le Deuxième livre d'Hénoch, Satan est présenté comme un archange déchu dès la Création pour avoir défié Dieu et ayant entraîné les autres anges rebelles dans sa chute..
Certains ont aussi proposé un rapprochement avec le mythe grec de la chute de Phaéton.. Cette référence est tirée du cache d'une publication d'une organisation baptiste. La traduction automatique peut poser problème..
Origène d'Alexandrie et Grégoire de Naziance Les auteurs de langue grecque, Origène (4, 45) puis Grégoire de Naziance (3, 443) garderont le nom « Eôsphoros » pour désigner le Lucifer-Satan des chrétiens de langue latine..
Premières mentions (en latin) de Lucifer (avant la Vulgate) Vetus latina Avant la Vulgate, il y a eu plusieurs tentatives de traduction en latin de la Septante. L'ensemble de ces textes porte le nom de Vetus Latina. Le mot lucifer y apparaît en Job 11:17 et Esaïe 14:12..
Cyprien de Carthage Cyprien de Carthage (200-258) écrit en latin, notamment une œuvre qui s’intitule Testimoniorum Ad Quirinum Adversus Judaeos que Cyprien écrit pour un de ses amis nommé Quirinum.
Cette œuvre est composée de trois livres. Dans le troisième, écrit vers l'an 249., on trouve la mention de Lucifer au chapitre CXIX.. Il décrit l'Antichrist comme un homme qui doit venir s'incarner dans un avenir certain. Cyprien le rapproche des rois d'Assyrie et de Chaldée qui avaient régné un temps sur Israël, reprenant ainsi la manière utilisée par Isaïe lorsqu'il comparait le roi de Babylone à Lucifer (Livre d'Isaïe, 14.12.). Lactance Entre 303 et 311, Lactance (ca. 250-ca. 325) cite plusieurs fois Lucifer dans son livre principal, les : ce qui peut se traduire par « On dit que peu de temps s’écoula entre la création et la chute de Lucifer, cet Ange suprême ... ».
ce qui peut se traduire par « Le péché des anges déchus est le même que fut celui de Lucifer, à savoir, le péché d'orgueil ».
ce qui peut se traduire par « Immédiatement après que leur péché fut commis, ils furent damnés, et avec Lucifer, du ciel ils furent délogés ».
ce qui peut se traduire par « C'est en effet le diable, Lucifer qui fut jeté immédiatement en enfer, comme le pensent certains docteurs (de la foi) ».
Saint Augustin Augustin d'Hippone (354-430) est l'un des quatre pères latins de l'Église.
En 383, il commente le verset d'Isaïe 14:12 : « Le prophète Isaïe a dit du démon : Comment es-tu tombé des cieux, Lucifer, étoile du matin ? Toi qui foulais les nations, tu t'es brisé contre la terre. Tu disais en ton cœur : Je monterai aux cieux, j'élèverai mon trône au-dessus des étoiles; je m'assiérai au haut de la montagne, par-delà les hautes montagnes qui sont du côté de l'Aquilon; je monterai par-dessus les plus hautes nuées et je serai semblable au Très-Haut. Et toutefois te voilà plongé dans les enfers.» Il y a dans cette peinture du démon, représenté sous la figure du roi de Babylone, une foule de traits qui conviennent au corps que Satan se forme dans le genre humain, principalement à ceux qui s'attachent à lui par orgueil et renoncent aux commandements de DieuSaint Augustin, De la Genèse au sens littéral, livre 11, ch.24, §31 / .. »
En 397, Augustin fait référence au passage d'Isaïe et assimile la chute de Lucifer à celle du diable.
Rufin d'Aquilée Dans le Traité des Principes d'Origène, traduit en latin par Rufin d'Aquilée en 398., le commentaire grec d'Origène sur le texte d'Isaïe (14:12) donne en latin : «Manifestissime etiam per haec ostenditur cecidisse de caelo is utique, qui prius erat Lucifer et qui mane oriebatur. Si enim, ut putant aliqui, natura tenebrarum erat, quomodo ante fuisse Lucifer dicitur ? Vel quomodo poterat oriri mane qui nihil in se habebat ex luce ? Sed et saluator docet nos de diabolo dicens : Ecce uideo Satanan cecidisse de caelo sicut fulgur; lux enim erat aliquando. ».. On peut traduire ces phrases par : « Cela montre très clairement qu'il est assurément tombé du ciel, celui qui était auparavant Lucifer et qui se levait à l'aurore. Si, comme certains le pensent, il était de la nature des ténèbres, comment l'appelle-t-on auparavant Lucifer ? Comment pouvait-il se lever à l'aurore, lui qui n'avait en lui rien de lumière ? Mais le Seigneur lui-même nous enseigne ce qui suit du diable : Voici que je vois Satan tombé du ciel comme la foudre. Il fut donc jadis lumière. »
Vulgate Vers 408, Jérôme de Stridon (vers 347 à 420, un des quatre Pères de l'Église latine), traduit certaines parties de la version hébraïque et la version grecque de la Bible qui seront incluses dans la Vulgate.