Le Comité européen pour le progrès économique et social (CEPES) est un organisme de réflexion patronal transnational, proeuropéen, néolibéral et atlantiste, fondé en 1952 ; il a fonctionné jusqu'en 1967. Il est composé d’industriels et de banquiers, issus de pays fondateurs de la CECA.

Origines

Le CEPES est né à l’initiative de la Fondation Ford, en liaison avec une association patronale américaine, le Committee for economic development (CED)Chester C. Davis, « associate director » de la Ford foundation, est membre de la commission d'études du CED, et membre aussi de l'Atlantic Union committee, et de l'universitaire germano-américain , professeur à Stanford, partisans de l'intégration européenne de l'Europe de l'Ouest dans le contexte de la guerre froide et de la politique américaine du « containment »Sigfrido M. Ramirez Pérez, « Crises and transformations of European integration: European business circles during the long 1970s », in European Review in History, 26/2019. La Ford foundation est alors dirigée par Paul G. HoffmanSur Paul Hoffman, cf. Alan R. Rocher, Paul G. Hoffman : architect of foreign aid, University Press of Kentucky, 1985, de à 1953, membre à la fois du board de l'American Committee on United Europe (ACUE) et du CED, qu'il a présidé de 1942 à 1948.

L’origine du CEPES remonte à l’année 1951. Des conversations, des échanges de courriers, la venue d'Hoffman et de Brandt en Europe, en janvier et , des réunions plénières tenues à Paris en et à Bruxelles en , poursuivies en 1953 et 1954 à Francfort et à Milan, jetèrent les bases du CEPES. Un Belge, l'industriel Henri de Lovinfosse, un patron marqué par la doctrine sociale de l'Église, membre atypique de la Société du Mont-Pèlerin où il a pu rencontrer Karl Brandt, joue un rôle important dans la formation du CEPESSigfrido M. Ramirez Pérez, « The European Committee for Economic and Social Progress : business networks between Atlantic and European Communities », op. cit., . Henri de Lovinfosse (1897-1977) est le patron de la société Manta (Manufactures textiles) et administrateur de la société des usines cotonnières de Belgique (de Gand). Sur son engagement à la société du Mont-Pèlerin et ses relations avec Wilhelm Röpke, cf. Serge Audier, Néolibéralisme(s), Grasset, 2012. Il dirige l'équipe belge, dont font partie deux intellectuels qui sont loin d'être des libéraux, le philosophe catholique Gustave ThibonThibon a cosigné en 1951, avec Henri de Lovinfosse, un ouvrage portant sur la « solution sociale » du problème des relations entre patrons et ouvriers, s’appuyant sur la doctrine sociale de l’Église. Lovinfosse a fait paraître en Belgique un périodique (Le Billet de Waasmunster), dans lequel Thibon a écrit durant 30 ans, à partir de 1964. , pourtant français, et l'ami de ce dernier, l'intellectuel maurrassien Marcel de CorteCf. pour son itinéraire intellectuel Francis Balace, « Les maurrassiens belges après 1945 » dans Olivier Dard, Michel Grunewald, Charles Maurras et l’étranger, l’étranger et Charles Maurras, Peter Lang, 2009, - 86, et pour ses relations avec Jacques Maritain, qui l’a influencé et qu’il critiquera sur la question de l’antisémitisme chrétien, Bernard Hubert (dir.), Jacques Maritain en Europe : la réception de sa pensée, Beauchesne, 1996, . Cf. aussi le site http://users.skynet.be/lantidote/index.html pour des aperçus biographiques et des extraits des ouvrages et des articles de cet intellectuel. Lovinfosse a présidé une conférence de Marcel de Corte le 4 avril 1970 au congrès de Lausanne de l’Office international des œuvres de formation civique et d’action culturelle selon le droit naturel et chrétien (avatar de la Cité catholique) de Jean Ousset: cf. Verbo, 1977, Actes du congrès de Lausanne de 1970, ABC, 2/1/1977, professeur de philosophie à l’Université de Liège, et éditorialiste incisif au quotidien catholique La Libre Belgique, de 1950 à 1966. Thibon est alors l'un des deux vice-présidents de l’association Les Amitiés franco-espagnoles, avec le banquier Marcel Wiriath, fidèle de Charles Maurras et défenseur de Pétain. Fondée en 1950, elle est présidée par Henri Massis et le général Maxime Weygand est son président d’honneur Cf. ABC, 8-3-1951 (en ligne): l’association envisage alors de publier une revue bilingue, qui ne paraîtra en fait qu’en février 1955. L’association « serait étroitement liée au CNPF » et sa revue « proche d'Antoine Pinay » (Relations internationales, Anne Dulphy, « Antoine Pinay et l’Espagne franquiste », n ° 101, 2000, ). Thibon et de Corte collaborent à la revue fédéraliste et proeuropéenne de La Fédération d'André Voisin et Jacques Bassot.

Dirigeants

Le CEPES est dirigé par un comité directeur, formé des présidents des groupes nationaux. C’est l’Italien Vittorio Valletta (1883-1967), P-DG de Fiat de 1945 à 1966, qui le préside. Sont vice-présidents le président du groupe allemand - Walter Bauer (1901-1968), industriel du textile, directeur général de la Valentin Mehler AG à FuldaNotice sur Walter Bauer, Die Zeit, 9 juillet 1953, fondation formelle de la section allemande du CEPES- et le président du groupe français, François Lehideux puis Jean-Edouard Senn.

L'équipe belge quitte le CEPES vers 1955. Les dirigeants du CEPES se rencontrent cette année-là à PalermeLe Monde, 5 octobre 1955.

Groupe français du CEPES Dirigeants et membres Dirigeants C'est l'ancien ministre de Vichy François Lehideux qui fut choisi par les Américains pour fonder et présider le groupe français du CEPESJean-François Colas, « Patronat et réseaux d'influence : l'exemple de Georges-René Laederich, ou les ambiguïtés du néolibéralisme chrétien », dans Dominique Barjot, Olivier Dard, Frédéric Fogacci et Jérôme Grondeux (dir.), Histoire de l'Europe libérale. Libéraux et libéralisme en Europe, - siècle, Nouveau monde éditions, 2016, .. Sans doute en raison de ses liens avec Henry Ford II, membre du conseil d'administration de Ford France et du CED : Lehideux est alors en effet P-DG de Ford France de 1950 à 1953.

Le trésorier et cofondateur du CEPES français, puis vice-président, est lui aussi le dirigeant d’une filiale française d’un groupe américain, Eastman-Kodak Company : Alfred Landucci (1897-1962), P-DG de Pathé-Kodak de 1946 à 1951 puis président de son conseil d’administrationIngénieur diplômé de l'Institut chimique de Paris, il est entré à la société Pathé en 1923 et y a gravi tous les échelons : directeur d’usines en 1938, directeur général en 1940, membre du comité directeur du CNPF et vice-président de l'Union des industries chimiques. A-t-il été influencé par Marion B. Folsom, « treasurer » depuis 1935 et membre du « board of directors » depuis 1947 d'Eastman-Kodak ? Folsom est en effet l'un des fondateurs du C.E.D. avec Hoffman, et son « chairman of the board » de 1950 à 1953. Ce républicain est membre aussi en 1951 de l'Atlantic union committee, constitué en , et qui préconise une fédération Atlantique organisée sur une base démocratique pour promouvoir la paix, à l'instigation de Clarence Streit A report on activities, CED, 1952, Atlantic union resolution et liste des membres du conseil de l'Atlantic union committeen 1951, Jennifer Alice Delton, Racial integration in Corporate America, 1940-1990, Cambridge University press, 2009, . . L'autre vice-président est un industriel du coton pétainiste, Georges Laederich, dirigeant d'une firme familiale des Vosges.

Et Lehideux, et Laederich ont connu les rigueurs de l'épuration à la Libération. À l'inverse, Landucci est présenté comme un patron résistant lorsqu'il est promu officier de la Légion d'honneur en 1948 Il aurait pris « une large part au mouvement de résistance qui a animé les Ets Kodak-Pathé » durant l’Occupation, affirme le directeur de l’Institut de chimie. Par la remise en marche de la mine de Sablé (Sarthe) afin d’y utiliser le personnel menacé par le STO et par l’embauche de « quelques-uns des collaborateurs recherchés par la Gestapo » du général de Lattre de Tassigny, quand ce dernier, commandant la militaire à Montpellier, n’obéit pas aux ordres du général Bridoux de laisser les troupes dans les casernes lors de l’invasion de la zone libre par les Allemands en novembre 1942, ce qui lui valut d’être arrêté et interné : cf. le Dossier de la Légion d'honneur d'Alfred Landucci sur la base Léonore, Kodakery, vol. 6, , 26-2-1948 (), et le témoignage de François Sauteron, Une si jolie usine, Kodak-Pathé Vincennes, L'Harmattan, 2008 ).. Tous trois avant la guerre ont fait partie de la mouvance . Laederich, membre de la Fédération républicaine, a appuyé les Croix de feu et a animé une officine patronale destinée à combattre le Front populaire, la CGT et le communisme. Le duc Joseph Pozzo di Borgo indiqua au chef des Croix de feu en que l'Union des industries chimiques que Landucci représentait souhaitait un entretien, en clair qu’elle voulait « soutenir financièrement » le mouvement de François de La RocqueJacques Nobécourt, Le colonel de La Rocque, Fayard, 1996, . Fils d’officier, Landucci a suivi des études au Prytanée militaire de La Flèche, pour préparer Polytechnique. Engagé volontaire en juillet 1915, il finit la Première guerre mondiale comme lieutenant d’artillerie, à l'instar de Laederich. Il est chevalier de la légion d’honneur à titre militaire (il finit sa carrière comme commandeur). Lehideux, trop jeune, n'est pas un ancien combattant de la Grande Guerre.. Lehideux a fondé « des groupements PPF, PSF, des syndicats chrétiens, et d'autres syndicats encore » au sein des usines Renault, pour faire pièce à la CGT, même s'il a fini par laisser « s'éteindre l'activité dangereuse et combative de ces groupes »« Rejet de l'extrême droite et choix industriels. Une lettre inédite de Louis Renault à François Lehideux », 13 avril 1940, site louisrenault.com, janvier 2014. .

Les Américains sont en tout cas conscients du passé pétainiste de Lehideux ou Laederich ; ils en sont venus à considérer qu'il n'était pas possible de ne rallier que des résistants : « In France particularly was it necessary to abandon any effort to weed out men who had served their country only under the barrel that finally proved to be successful »Progress report, 1952, p. Iv . D'autant que Lehideux a rompu avec son passé vichyste : il fait désormais partie depuis 1950 d'un autre réseau transnational auquel appartiennent Valletta et Paul G. Hoffman, Fraternité mondiale, qui milite pour « promouvoir la justice, l'amitié, la compréhension et la collaboration entre gens de toutes races, nations et religions ».