La Kabbale lourianique est issue de l’enseignement (essentiellement oral) d’Isaac Louria (1534-1572), un maître de l’école kabbalistique de Safed, en Galilée. L’ensemble des théories qui la constituent a été exposé par plusieurs de ses disciples, principalement par Haïm Vital (1542-1620) et par Joseph Ibn Tabul (1545-1610), dans des ouvrages dont le plus connu est le Sefer Etz Hayyim (le Livre de l’Arbre de Vie).

La kabbale lourianique joue un rôle considérable dans la culture juive, et au-delà d’elle. Les traductions et les commentaires de Christian Knorr von Rosenroth (1636-1689) ou de François-Mercure Van Helmont (1614-1698) la diffusent en Europe dès le . Elle a fait l’objet de nombreuses études historiques, notamment par Gershom Scholem (1897-1982) et Charles Mopsik (1956-2003).

La création du monde

« Qu'est-il arrivé avant le commencement des temps pour que commencement il y ait ? » Jusqu’à ce qu’Isaac Louria s’intéresse à cette question, le Dieu des religions n’avait d’intérêt qu’en tant qu’il se manifestait aux hommes. Le Dieu d'avant la création n’était ni un souci, ni un problème important, selon Charles MopsikCharles Mopsik, Aspects de la Cabale à Safed après l’Expulsion, dans Inquisition et pérennité (ouvrage collectif) sous la direction de David Banon, Le Cerf, 1992.

« Comment Dieu créa-t-il le monde ? – Comme un homme qui se concentre et contracte sa respiration, de sorte que le plus petit peut contenir le plus grand », explique Isaac LouriaIsaac Louria, cité par Gershom Scholem, La Kabbale, Le Cerf, 1998. Louria conçoit ainsi la première manifestation de Dieu. Nahmanide, un kabbaliste du , imaginait déjà un mouvement de contraction originelle, mais jusqu’à Louria, on n’avait jamais fait de cette idée un concept cosmologique fondamental, remarque Gershom Scholem Gershom Scholem, La Kabbale, Le Cerf, 1998.

« La principale originalité de la théorie lourianique tient au fait que le premier acte de la divinité transcendante – ce que les kabbalistes appellent le En Sof (l’Infini) – n’est pas « un acte de révélation et d’émanation, mais, au contraire, un acte de dissimulation et de restriction».

Le tsimtsoum : le retrait de Dieu

Cette thèse part de l’idée que la transcendance divine, le En Sof, ne laisse aucune place à la création, car il n’est pas possible d’imaginer en son être un domaine qui ne soit pas déjà en lui, puisque ce domaine, alors, contredirait l’infinitude du En Sof. Par conséquent, la création n’est possible que par « le retrait de Dieu en lui-même », c’est-à-dire par le tsimtsoum par lequel Dieu se contracte ou se concentre en lui-même pour permettre à quelque chose qui n’est pas le En Sof d’exister.

Cette contraction ou concentration crée le vide, c’est-à-dire l’espace, à l’intérieur duquel le cosmos prend place et s’organise peu à peu en se déployant à travers toute une série de mondes entrelacésCharles Mopsik, Aspects de la Cabale à Safed après l’Expulsion, dans Inquisition et pérennité (ouvrage collectif) sous la direction de David Banon, Le Cerf, 1992. Une part de la divinité se retire afin de laisser place au processus créateur du monde, un retrait qui précède toute émanation, selon Louria.

La tradition talmudique mettait déjà en jeu le tsimtsoum. Ainsi, selon le Talmud, Dieu se contractait en lui-même pour se loger en un lieu unique, le Saint des saints du temple de Jérusalem. Mais Isaac Louria donne au tsimtsoum la signification inverse, note Scholem : « Il ne s’agit pas de concentration de la puissance de Dieu en un lieu unique », chez Louria, « mais de son retrait d’un lieu ».

Le lieu dont Dieu se retire ne consiste qu’en un « point », comparé à son infinité, mais ce point vide, ce point spatial, comprend le monde et tous ses degrés d’existence, tant spirituelle que corporelle, selon Louria. C’est l’espace primordial, appelé tehiru, par Louria, un terme repris du Zohar.

Le jugement et la miséricorde

Le En Sof, selon Louria, comprend deux aspects fondamentaux : celui de la Miséricorde (l’aspect masculin) et celui du Jugement (l’aspect féminin). L'un comme l'autre sont en lui de toute éternité. Mais l'un d'eux, l'aspect du Jugement (din), n'a pas de localisation propre : il est dissout comme du sel dans l'océan de la pure miséricorde. Le jugement y est imperceptible, « comme des grains de poussière infinitésimaux perdus dans un abîme de compassion sans bornes».

Premier mouvement dans le En Sof allant vers l'émanation et la création des mondes, ces grains infimes de jugement, dissous au point d’être dépourvus de toute réalité propre, ces grains de jugement se recueillent et se condensent.

Ce degré zéro de manifestation équivaut au passage du néant à l'être, observe Charles Mopsik : « la création ex nihilo (yéch méayin), désigne ici le recueillement du Jugement, sa venue à l'être ou sa manifestation».

L'être (doué du jugement) qui émerge primordialement du néant et qui constituera l'ossature des mondes, est à la source de toute rigueur et de toute sévérité, pour Louria. Cette émergence entraîne aussitôt un retrait de la puissance de miséricorde qui constitue les « masses d'eaux » de l'océan primitif, à savoir le En Sof.

Ce retrait de l’océan de Miséricorde fait place à quatre mondes successifs : le monde de l’émanation ; puis le monde de la création ; puis le monde de la formation ; enfin le monde de la fabrication (c’est-à-dire le monde actuel).

Le monde de l’émanation

En se retirant, Dieu laisse comme des traces de vagues sur une plage, des traces que Louria assimile aux reflets de la lumière de la Miséricorde, une sorte de résidu d'infini lumineux dans un univers limité par la puissance restrictive du Jugement.

Le tsimtsoum produit une sorte d’inversion : ce n’est plus le Jugement qui ressemble à du sel dissous dans l’océan de la Miséricorde ; c’est la Miséricorde, désormais, qui ne subsiste plus qu’à l’état d’un reflet lumineux dans un univers où le Jugement domineJoseph Ibn Tabul : « La lumière de En Sof, béni soit-il, remplissait tout, et lorsque monta en sa volonté simple de faire émaner et de créer les mondes comme il fit [ensuite], il concentra (tsimtsem) sa lumière de la façon dont il concentra sa Chekhina entre les deux barres de l'arche, et il resta un lieu vide d'une dimension correspondante aux quatre mondes (émanation, création, formation, fabrication), la lumière qui l'occupait aux quatre vents se retira, et resta dans ce même lieu une seule trace de lumière, comme lorsque tu parles de la brillance du soleil et non du soleil même. Ce qui fut la cause de son retrait est la puissance du jugement qui se trouvait là. Il est nécessaire que là se fût trouvée la puissance du jugement, car tout ce qui est en bas doit avoir nécessairement une racine en haut, d'une extrême miséricorde (rahamim), car si tu ne dis pas que la racine du jugement s'y trouvait, il y aurait préjudice pour Sa loi, béni soit-il, et loin de là pareille chose ! N'est appelé parfait selon la plus extrême perfection que celui qui ne manque de rien en dehors de lui, et si nous ne disons pas qu'il y avait là-bas du jugement, Il se trouverait avoir un défaut, loin de là ! Il y avait là, bien sûr, la puissance du jugement qui est appelée "Flamme obscure" [...] et cette puissance était mélangée à tout Son être, béni soit-il, et elle n'était pas perceptible et n'avait aucune action, car tout était plénitude de miséricorde. Lorsqu'Il prit la décision de faire émaner les mondes, Il rassembla toutes les racines du jugement qui étaient englouties en Lui, c'est-à-dire qu'Il les manifesta quelque peu en Lui, et c'est cela l'ex nihilo (yéch méayin), car au début il n'y avait que Lui, béni soit-il, et rien d'autre, désormais la racine [du jugement] se manifeste quelque peu en Lui, et nous ne pouvons pas savoir d'où s'est manifestée en Lui la racine de ces rigueurs, mais il faut croire que ces rigueurs sont appelées "être" (yéch) et se sont manifestées du néant, alors la lumière s'est rassemblée dans un lieu unique. Dans le lieu [où se sont manifestées] les racines [du jugement], la miséricorde s'est retirée. [Ces racines du jugement étaient] à l'exemple d'un grain de poussière au milieu de l'océan : il ne cause aucun trouble et il est imperceptible. Lorsque tu filtres l'eau, la poussière qui y était mélangée est et se manifeste. De même ici, le jugement était englouti au sein de la plus extrême miséricorde et lorsque se rassembla et se recueillit toute la puissance du jugement en un unique lieu, elle s'épaissit et à cause d'elle se retira la lumière de En Sof, béni soit-il. Resta là une trace de lumière avec la puissance du jugement, qui est la racine des rigueurs. Le tout : la trace et le jugement, sont mélangés, puisque, dès que la puissance de la miséricorde se retire, se manifeste le jugement. » Joseph Ibn Tabul, Derush Hefzi-Bah, cité par Charles Mopsik, Aspects de la Cabale à Safed après l’Expulsion, dans Inquisition et pérennité (ouvrage collectif) sous la direction de David Banon, Le Cerf, 1992.

Le tsimtsoum est un acte de jugement et d’autolimitation. Le processus de création qu’il inaugure se poursuit par l’extraction progressive et par la purification de la puissance du Jugement (de la même manière que du sel extrait de l’eau de mer et purifié par vaporisation), alors que la lumière de la Miséricorde, omniprésente avant le tsimtsoum, ne subsiste plus dans le monde créé que comme « des gouttes d’huiles attachées aux parois d’un récipient après qu’il a été vidé ». Ce reflet lumineux est appelé reshimou.

C’est ce reflet qui va permettre au En Sof de faire descendre un Yod, la première lettre du Tétragramme, dans l’espace primordial. Le Yod crée, en puissance, l’écriture et la lecture. Il contient la puissance de formation et d’organisation de toute chose.

L’émanation divine agit, d’une part, comme outil de mise en forme qui descend du En Sof pour apporter ordre et structure dans le chaos de l’univers primitif, selon un mouvement descendant. L’émanation divine agit, d’autre part, comme récepteur de la lumière du En Sof, réfléchissant sa lumière, dans un mouvement ascendant. (Louria reprend ici la théorie émise par son maître, Moïse Cordovero.)

Le monde de la création

Le tsimtsoum, en se produisant pareillement de tous les côtés de l’espace, crée une forme sphérique. La lumière divine se déploie en cercle concentriques qui épousent la sphéricité de l’espace primordial (tehiru). Ce processus génère la création des « vases » (kelim) dans lesquels la lumière divine est recueillie et réfléchie. Toutefois, la lumière divine prend également la forme d’un rayon linéaire qui tend à former le « vase » appelé Adam Kadmon (l’homme primordial).

La plus harmonieuse des deux formes est le cercle, parce qu’il participe à la perfection du En Sof en s’adaptant naturellement à la sphéricité de l’espace créé, alors que le rayon linéaire va à la recherche de sa structure finale sous la forme d’un homme. Le cercle est la forme spontanée. La ligne est la forme voulue, orientée vers l’image de l’hommeGershom Scholem, La Kabbale, Gallimard (Folio), .

La forme d’un cercle et celle d’un homme indiquent, désormais, « les deux directions dans lesquelles se développent toutes les choses créées».

La forme linéaire, humaine, prend une valeur supérieure à celle du cercle. Le rayon qui crée l’Adam Kadmon émane, en effet, directement du En Sof, tandis que les cercles qui éclairent l’espace ne sont que des reflets indirects de la lumière divine. La forme linéaire, humaine, obéit au principe du ruah (le souffle divin). La forme circulaire, au principe de la nefesh (la perfection naturelle).