thumb|La Dacie romaine antique, « Trajane » et « Aurélienne »Les historiens roumains voient en Dacie trajane et Dacie aurélienne le « foyer d'origine » du peuple roumain. Mais les historiens hongrois et russes nient leur persistance au nord du Danube, tandis que les historiens serbes et bulgares nient leur persistance au sud du Danube. Le résultant est que la « romanité orientale » paraît avoir disparu pendant un millénaire (Georges I. Brătianu, Une énigme et un miracle historique : le peuple roumain, Kryos 2009), les Thraco-Romains et le Proto-roumain étant censés n'avoir jamais existé et n'être qu'une pure invention de l'historiographie roumaine (Michel Mourre -dir.-, Dictionnaire encyclopédique d'Histoire, vol. 7, art. « Roumanie », Bordas 1989)..

La Dacie (en latin et roumain Dacia) est, dans l’Antiquité, un territoire à cheval sur les Carpates et le bassin du bas-Danube jusqu'au littoral pontique occidental, correspondant approximativement aux actuelles Roumanie, Moldavie et aux régions adjacentes. Le mot Dacie vient de ses principaux occupants, les Daces, très proches des ThracesLa Dacie des Romains : des provinces éphémères par Yann Le Bohec, professeur d’histoire romaine. Il a aussi donné son nom à la roche volcanique dacite et à la marque automobile roumaine « Dacia ».

Peuples et migrations thumb|La Dacie parmi les autres pays thraces et illyriens. La Dacie était également peuplée par des Celtes (Scordices, Britolages), des Scythes, des Sarmates et des Bastarnes. Ses côtes ont été colonisées par une dizaine de cités-ports helléniques, vecteurs d'une influence hellénique (lorsque les Daces écrivaient, ils utilisaient, comme les Gaulois, le grec). Il y avait aussi des commerçants romains. Les tribus daces se sont souvent affrontées entre elles, mais se sont parfois unies contre les Macédoniens et les Romains. Leurs alliés sont les Celtes, les Thraces et les Grecs, jusqu'à la conquête de la Grèce par l'Empire romain. Les tribus vivant dans la plaine céréalière du Danube se sont souvent alliées aux Romains contre celles, montagnardes et pastorales, des Carpates (un fossé antique, défensif contre les assauts venus des montagnes, et nommé en roumain, s'étire d'ouest en est à travers l'actuelle Valachie).

Après 256, les tribus daces épargnées par la conquête romaine (essentiellement les Carpes) s'allient avec les Goths et les Sarmates dans une constituée autour des Goths. On évoque aussi des alliances ultérieures avec les Huns vers le , et plus tard encore avec des Vénèdes, ancêtres des SlavesZosimus, IV, 34. Avec les Goths, les Carpes pénètrent dans les Balkans mais, contrairement aux Goths, ils s'y fixent : les linguistesEqrem Çabej, Eric Hamp, Georgiev, Kortlandt, Walter Porzig, Sergent et d'autres linguistes considèrent, dans une perspective paléolinguistique ou phylogénétique, que le proto-albanais s'est formé sur un fond thraco-illyrien vers le , à l'intérieur des terres, subissant un début de romanisation encore sensible dans la langue moderne, tandis que les emprunts les plus anciens de l'albanais aux langues romanes proviennent du diasystème roman oriental et non de l'illyro-roman qui était la langue romane anciennement parlée en Illyrie après la disparition de l'illyrien (pendant l'occupation romaine, l'illyro-roman a remplacé l'illyrien à la manière du gallo-roman remplaçant le celtique en Gaule). Comme les lieux albanais ayant conservé leur appellation antique, ont évolué selon des lois phonétiques propres aux langues slaves et que l'albanais a emprunté tout son vocabulaire maritime au latin et au grec, ces auteurs pensent que les ancêtres des Albanais ont vécu à l'est de l'actuelle Albanie et que régions côtières de ce pays (thème du Dyrrhacheion) étaient initialement gréco-latines. y voient l'origine des Albanais et expliquent ainsi le lexique commun entre la langue albanaise et les langues romanes orientalesCicerone Poghirc, Considérations linguistiques sur l'ethnogenèse paleo-balkanique, RESEE n° XIV, 2, 1976, et Philologica et Linguistica, Ausgewählte Aufsätze & Festsammlung Zum 55 Geburtstag (1953-1983), Studienverlag N. Brockmeyer, Bochum 1983..

250px|thumb|Carte de la Dacie par Adrien-Hubert Brué (1826). vignette | droite | alt=Burebista Dacia | Les campagnes de Burebista. L'épuisement des filons aurifères des monts Porolissenses et la pression des peuples « barbares » sont les principales raisons de l'abandon par l'empereur Aurélien de la Dacie trajane, province frontalière devenue déficitaire. Toutefois, pour que la province ne disparaisse pas des tables impériales et pour que ses légionnaires et fonctionnaires ne se retrouvent pas sans solde, le nom et l'ensemble des structures militaires et administratives furent officiellement déplacées en 271 au Sud du Danube dans la partie occidentale de l'ancienne province de Mésie, alors nommée Dacie aurélienne, puis divisée en 285 en Dacie ripuaire et Dacie méditerranéenne. Selon l'historien romain EutropeEutrope, Abrégé de l'histoire romaine, livre IX, 15., la population romanisée aurait été elle aussi déplacée au sud du Danube, laissant la Dacie jusqu'à l'arrivée des Avars au (thèse dite de l'Eduard Robert Rösler : Romänische Studien : untersuchungen zur älteren Geschichte Rumäniens, Leipzig, 1871.).

Quoi qu'il en soit et quelle qu'ait pu être la répartition des populations de part et d'autre du Danube, les actuelles langues romanes orientales sont la preuve que les populations romanisées n'ont pas disparuAlexandru Avram, Mircea Babeş, Lucian Badea, Mircea Petrescu-Dîmboviţa et Alexandru Vulpe (dir.), Istoria românilor : moştenirea timpurilor îndepărtate (« Histoire des Roumains : l'héritage des temps anciens ») vol.1, éd. Enciclopedică, Bucarest 2001, .. Les controverses entre spécialistes, ne disposant pour cette période que de rares sources peu explicites, portent donc sur des thèses contradictoires concernant les éventuels déplacements, thèses archéologiquement et historiquement invérifiables en l'état actuel des sources et des recherches, mais fortement teintées par les nationalismes antagonistes des États modernes de la région, et aussi par le protochronisme qui, lui, est hors du champ historique, mais très influentDimitri Kitsikis, La Montée du national-bolchevisme dans les Balkans, Avatar, Paris 2008..

Selon ces thèses irréconciliables, les populations romanophones auraient initialement évolué soit exclusivement au nord du Danube, pour migrer ensuite partiellement vers les Balkans (mais après l'arrivée des Slaves)., soit exclusivement au sud du Danube, pour migrer ensuite tardivement vers la Dacie nordique (mais après l'arrivée des Magyars).Olivier Gillet, « L'histoire de la Transylvanie : le différend historiographique hungaro-roumain », in : Revue belge de philologie et d'histoire, 1997, tome 75, fasc. 2, .Béla Köpeczi (dir.), Erdély rövid története, plusieurs fois réédité chez Akadémiai Kiadó (abrégé ici Histoire de la Transylvanie, Budapest, Akademiai Kiadó, 1992.Georges Castellan, « Quelques problèmes d'histoire entre Hongrois et Roumains », dans Melikov zbornik : Slovenci v zgodovini in njihovi srednjeevropski sosedje, sous la dir. de Vincenc Rajšp et al., Ljubljana, Založba ZRC, 2001, ..

Ces thèses nationalistes nient la permanence du pastoralisme et de la transhumance qui ont maintenu le contact entre les deux rives du fleuve chez les locuteurs des langues romanes orientales et elles impliquent qu'entre l'an 275 et le , ces locuteurs auraient été les seuls à ne pas traverser les Carpates et le Danube, alors que les Goths, les Avars, les Slaves, les Proto-Bulgares, les Magyars, les Alains, les Pétchénègues et les Coumans l'ont faitRoumen Daskalov, Alexander Vezenkov, « Entangled Histories of the Balkans - Shared Pasts, Disputed Legacies » Vol. III in Balkan Studies Library, Brill 2015, , pp. 289-316.. Le lien entre les deux rives est pourtant démontré d'une part par la « pidginisation pastorale »Arnaud Etchamendy, thèse de doctorat Euskera-Erderak, basque et langues indo-européennes : essai de comparaison, Université de Pau 2007, montre que la pidginisation pastorale est un phénomène propre aux refuges montagneux accueillant des bergers et des exclus de diverses origines, fuyant la faim, la sécheresse, les persécutions en plaine : voir aussi Basque ou Saracatsanes. des langues romanes danubiennes qui n'ont commencé à se différencier entre elles qu'à partir du Nicolae Iorga, Teodor Capidan, Constantin Giurescu : Histoire des Roumains, éd. (et rééd.) de l'Académie Roumaine, et d'autre part par le fait qu'elles ont intégré l'« union linguistique balkanique »Kristian Sandfeld, Linguistique balkanique ; problèmes et résultats, Champion, Coll. linguistique de la Société linguistique de Paris, Paris, 1930.. Si, du , le nombre de ces locuteurs augmente au nord du fleuve et diminue au sud, c'est pour des raisons politiques et économiques : à ce moment, le royaume de Hongrie commence à stabiliser la situation au nord, favorisant la sédentarisation des pasteurs romanophones, tandis qu'au sud, les Slaves établis en masse assimilentGeorg Ostrogorsky, Histoire de l'État byzantin, Payot, Paris, 1956. les communautés valaques d'ailleurs menacées par l'insécurité croissante des guerres bulgaro-byzantines de , des violences de la quatrième croisade, de la conquête ottomane et de leurs conséquencesGeorg Ostrogorsky, Op. cit. et ..

Présentation thumb|left|upright|« Comates », le peuple ordinaire (Colonne Trajane). thumb|Un « Taraboste » coiffé de son bonnet (musée de l'Ermitage).

Organisation sociale On retrouve chez les Daces la « trilogie sociale » de beaucoup de peuples, décrite par Georges Dumézil : peuple ordinaire (paysans, artisans, marchands...), guerriers et prêtres. En Dacie, le peuple devait se découvrir devant les aristocrates, mais pouvait laisser pousser les cheveux d'où le nom de « Comates » (comati ou capillati) ; dans la guerre, il formait l'infanterie. L'aristocratie des « Tarabostes » (tarabostesei ou pileati) qui, à la guerre, formait la cavalerie, se signalait par le port d'un bonnet spécifique en tissu, feutre ou laine, à cause duquel les Grecs les surnommaient pilophores (« porteurs de bonnets »), qualifiant aussi les ScythesEllis Hovell Minns, Scythians and Greeks: A Survey of Ancient History and Archaeology on the North Coast of the Euxine from the Danube to the Caucasus, Cambridge University Press, 2011, , . Enfin les « Polistes » formaient la caste des prêtresMircea Babeş, Cosmin Bărbulescu, Cătălin Gruia, Qui étaient les Daces ?, National Geographic magazine, édition roumaine de novembre 2004, ..

Chaque tribu dace avait sa propre aristocratie et ses propres prêtres ; les tribus, de quelques dizaines de milliers de membres, vivent originellement dans des huttes de bois, en habitat dispersé ou bien regroupées en villages entourés par une palissade, puis, à une époque tardive, dans des oppidums qui évoluèrent en forteresses (davae en dace) munies de tours coniques en pierre. À la veille de la conquête romaine, ces davae étaient en passe d'évoluer en villesM. Babeş, C. Bărbulescu, C. Gruia, Op. cit., ..

On a découvert dans une région des Géto-Daces (à Histria) un instrument musical, datant du , formé de trois flûtes de bois : peut-être était-ce une cornemuseLa cornemuse est aussi évoquée par Ovide dans l'une de ses lettres : Julian Chitta, Ziare.com du 21.09.2010 Dosarele istoriei: Latinismul britanic, consulté le 24 mai 2013..