Dans l'Antiquité romaine chrétienne, le nom Pudens peut renvoyer à trois personnages distincts : un Romain salué par saint Paul à la fin d'une de ses épîtres ; le fondateur de la paroisse romaine primitive ou « titre » portant son nom (titulus Pudentis) ; enfin, un saint mis en scène dans une légende hagiographique rédigée au et dépourvue d'autorité, et qui, supposé avoir vécu dans la première moitié du , serait le père des saintes Pudentienne et Praxède.
Le premier de ces trois personnages, dont on ne connaît que le nom et le fait qu'il résidait à Rome au temps de la Seconde lettre à Timothée qui le mentionne parmi d'autres (2 Tm 4, 21), est d'une historicité indubitable si la lettre est authentique, ou seulement possible si elle est pseudépigrapheFrançois Blanchetière, Enquête sur les racines juives du mouvement chrétien (2001), .. On a imaginé, sans preuves, qu'il pouvait s'agir d'un Romain de rang sénatorial qui pourrait être lié aux sénateurs romains ou Aulus Pudens, voire être lui-même un de ces deux sénateurs. Ne s'appuyant sur aucun document, la rumeur moderne selon laquelle Pudens aurait hébergé l'apôtre Pierre lors d'un de ses séjours à Rome est encore plus gratuite.
Le deuxième Pudens, le fondateur à Rome du « titre de Pudens » (titulus Pudentis) situé dans le quartier de l'Esquilin, personnage mentionné sans épithète dans le synode romain du , mais devenu « saint Pudens » (titulus sancti Pudentis) dans le synode romain de 595, a sans doute existé, mais – comme pour la plupart des fondateurs de tituli – on ne sait rien de lui, et l'époque à laquelle il vécut ( ? ?) demeure incertaine.
Quant au troisième Pudens, celui dont la composition hagiographique apocryphe BHL 6988-6989, vraisemblablement rédigée au début du , a fait un saint romain contemporain d'Antonin le Pieux et père de deux vierges elles aussi saintes nommées Potentienne/Pudentienne et Praxède – dont le culte romain est attesté à compter du –, il cumule les traits du premier et du second, est inscrit dans une chronologie factice le faisant vivre au moins 115 ans et le rendant père à plus de cent ans d'âgeLes Actes du pseudo-Pastor (1, p. 298 D) l'appellent amicus Apostolorum, ce qui est une allusion claire à 2 Tm 4, 21. Même si on la tient souvent aujourd'hui pour pseudépigraphe, la Seconde lettre à Timothée était, dans l'Antiquité, attribuée à Paul, lequel mourut entre 64 et 68 : Pudens, pour mériter le salut amical de l'Apôtre des Gentils (ou a fortiori pour avoir hypothétiquement rendu service à Pierre, que la tradition fait mourir en 64), n'a donc guère pu naître après 40 ; or il aurait engendré Potentienne vers 142 (donc à 102 ans au moins) puisque celle-ci meurt vers 159 à l'âge de 16 ans., et relève de la catégorie des héros de « légendes de fondation » ; en outre, il a été probablement conçu comme une caution partisane dans un contexte de schisme.
Bien que le nom Pudens soit assez répandu dans le monde romain, un lien généalogique entre le premier et le deuxième de ces personnages historiques n'est pas impossible : il a pu exister deux nommés Pudens ayant eu des liens familiaux et ayant habité successivement la même demeure à Rome. La suite des conjectures manque d'assise dans la mesure où elle repose sur des prémisses dénuées de tout fondement documentaire : le premier Pudens aurait été marié avec une ClaudiaCela supposerait, ce que les spécialistes actuels ne font plus, qu'on identifie avec notre personnage le Pudens mari d'une Claudia Peregrina mentionnée par Martial (IV, 13, 1) et peut-être identique à la Claudia Rufina nommée par le même poète (XI, 53, 1) et aurait été converti au christianisme par l'apôtre Pierre, qu'il aurait hébergé ; lui ou sa très hypothétique épouse Claudia auraient été les parents de Linus, le premier évêque de Rome selon les Constitutions apostoliques (ou le deuxième évêque selon les Pères de l'Église pour qui Pierre est le premier évêque de la ville). Cet écheveau de suppositions infondées et de rapprochements sans pertinence a été abandonné depuis longtemps par la critique historique. Quant à l'appartenance du deuxième Pudens à la gens Cornelia, il n'en est fait mention dans aucune source antique, mais des rapprochements épigraphiques rendent cette hypothèse sinon probable, du moins possibleAlbert Dufourcq, Étude sur les Gesta martyrum romains (tome I). Paris, Fontemoing, 1900, p. 127-128..
Le deuxième Pudens, si l'on poursuit les conjectures, pourrait être le père ou un membre de la famille du troisième et mythique Pudens (avec qui il est souvent confondu). Ce deuxième Pudens aurait été marié à une femme appelée Priscille qui pourrait avoir été enterrée dans le cimetière appelé à donner naissance, par la suite, à la catacombe portant son nom. Quant au troisième Pudens, celui des Actes pseudépigraphes (BHL 6988-6989), l'hagiographe le situe dans le deuxième quart du , lui donne pour épouse une certaine Savinilla et en fait le père de deux filles nommées Praxède et Pudentienne. Le succès de cette légende fit que le père qu'elle campe, puis ses deux filles, en vinrent à être considérés comme saints par l'Église de Rome, le premier avant la fin du (attestation au synode de 595), les autres à compter du .
Une partie notable du chef de saint Pudens est conservée dans la basilique Saint-Michel-des-Lions de Limoges, et fait partie des reliques régulièrement processionnées lors des ostensions limousines.
Conjectures biographiques Le Pudens du , simple nom figurant une seule fois dans le Nouveau Testament, est mentionné dans la Seconde lettre à Timothée (4, 21) comme un adepte de résidant à Rome. Selon une légende moderne dont on ne trouve aucune trace avant la fin du , il aurait hébergé l'apôtre Pierre et aurait été baptisé par lui. Sa mort est tout aussi obscure que sa vie ; aucun document ancien ne fait de lui un « martyr de Néron », comme on le lit parfois dans des ouvrages non scientifiques.
Un de ses fils ou de ses proches parents, appelé lui aussi Pudens, aurait eu deux fils, Novatus et Timothée, et son frère homonyme (hypothèse que les Actes pseudépigraphes n'autorisent aucunement) aurait eu deux filles, Praxède et Pudentienne. Contée uniquement dans la même composition hagiographique que celle de leur « père » Pudens (les tardifs Actes BHL 6988-6989), la vie de Potentienne et de Praxède a ceci de particulier qu'elle renvoie à l'existence incontestable de deux églises anciennes de Rome, la basilique Sainte-Praxède et la basilique Sainte-Pudentienne (Santa Pudenziana), dont l'hagiographe se propose d'expliquer la proximité en faisant de leurs titulaires respectives deux sœurs Cécile Lanéry, « Hagiographie d'Italie (300-550) –. I. Les Passions latines composées en Italie », dans Guy Philippart (éd.), Hagiographies. Histoire internationale de la littérature hagiographique latine et vernaculaire en Occident des origines à 1550, tome 5. Turnhout, Brepols, 2010, p. 15-369, spéc. p. 174.. Le Pudens de cette légende hagiographique serait mort vers la fin du règne d'Antonin le Pieux (138-161)Sa fille Potentienne meurt à 16 ans sous Antonin le Pieux (Actes, 4), et son autre fille, Praxède, meurt environ trois ans plus tard, sous « Antonin » (= Marc Aurèle), qui régna de 161 à 180 (Actes, 5 [post annum et dies uiginti tres...] ; 8 [Post duos annos... ]). Selon ce comput, Potentienne serait morte vers 159, Praxède vers 162, et leur père Pudens, décédé avant Potentienne, serait mort peut-être autour de 155..
Les actes du synode du pape Symmaque (499) montrent l'existence d'un titulus Pudentis qui était aussi connu comme ecclesia Pudentiana.. Certains historiens, dès le , jugeaient purement légendaire l'équation faite entre le Pudens de saint Paul, celui du titulus et celui de la légende, ou du moins entre le deuxième et le troisième : ce scepticisme – que Giovanni Battista De Rossi, en son temps, s'employa à combattre à partir de ses investigations dans la catacombe de PriscilleGiovanni Battista De Rossi, Roma sott., 1, 176-7. –, a été partagé par la critique hagiographique du Voir notamment Victor Saxer, Sainte-Marie-Majeure. Une basilique de Rome dans l'histoire de la ville et de son Église. École française de Rome, 2001 (CEFR, 283), p. 17-18 ; Mary M. Schaefer, Women in Pastoral Office : the Story of Santa Prassede, Rome. Oxford, Oxford University Press, 2013, p. 12 et note 34..
Contrairement aux deux filles Pudentienne et Praxède que la légende lui a forgées, le Pudens fondateur du titulus portant son nom n'a pas vu son historicité révoquée en doute et n'a pas été supprimé du Calendrier liturgique romain lors de la réforme de 1969. Sa fête du a été maintenue et figure notamment dans le Martyrologe dominicain. Dans le calendrier de l'Église orthodoxe, Pudens est commémoré le .
Les Actes des saintes Potentienne et Praxède Le document de base pour tenter de retrouver des éléments historiques au sujet de Pudens est une composition hagiographique apocryphe datant probablement du début du , les Actes des saintes Potentienne et Praxède (BHL 6988-6989), ou, comme ce livre est parfois appelé, les Actes de Pastor et TimothéeActa Sanctorum, Maii, tome IV, p. 297–301.. Ces Actes se composent d'une lettre d'un prêtre nommé Pastor à un autre prêtre nommé Timothée et de la réponse de ce dernier. Ce même Pastor (identifié au Pastor que certains supposaient autrefois, par confusion entre l'auteur et le personnage-titre, être le même qu'Hermas, l'auteur du Pasteur d'Hermas) apparaît dans le Liber PontificalisLiber Pontificalis, XI, éd. L. Duchesne, I, p. 132 : Pius, natione Italus, ex patre Rufino, frater Pastoris... comme frère de l'évêque de Rome Pie Ier (mort en 155)Cécile Lanéry, « Hagiographie d'Italie (300-550) –. I. Les Passions latines composées en Italie » (2010), p. 174-175 et note 177, ce qui contraint, pour sauver cette douteuse assertion, à imaginer que les faits ont eu lieu avant l'accession de celui-ci à l'épiscopat (140–142). Les lettres sont suivies d'un court récit annexé. La date de rédaction de ces Actes est très tardive et les lettres sont indéniablement pseudépigraphes, ce qui n'a pas empêché certains, autrefois, de croire qu'elles contenaient un noyau de vérité, jusqu'au moment où le développement de l'hagiologie et de la critique historique des sources a mis un terme à cet excès de confiance et a permis d'expliquer la genèse et la fonction, à la fois étiologique et justificative, de cette « légende de fondation »René Aigrain, L'hagiographie. Ses sources. Ses méthodes. Son histoire. Paris, Bloud & Gay, 1953, p. 281-282 ; Victor Saxer, Sainte-Marie-Majeure (2001), p. 17-18 ; Mary M. Schaefer, Women in Pastoral Office (2013), p. 12 et n. 34 ; Cécile Lanéry, « Hagiographie d'Italie (300-550) –. I. Les Passions latines composées en Italie » (2010), p. 173-174.. La genèse d'une telle composition s'explique principalement par le contexte ecclésial du schisme laurentien (années 498-506) : l'antipape Laurent, rival du pape Symmaque, était archiprêtre du titulus de Praxidas/Praxède et semble avoir joui du soutien du clergé du titulus Pudentis. Le roman hagiographique de Pudens, Praxède et Potentienne/Pudentienne – qui se prétend document et se veut caution –, fut probablement élaboré comme une « machine de guerre » laurentienne contre Symmaque, lequel de son côté, pour légitimer sa position, recourait lui aussi à la fabrication de faux documents hagiographiques, les Faux symmachiens, comprenant notamment la Constitutio Siluestri et les Gesta LiberiiVoir C. Lanéry, op. cit. (2010), p. 168-176, qui fait sienne et étaye l'analyse proposée par P.A.B. Llewellyn, « The Roman Church during the Laurentian Schism : Priests and Senators », dans Church History, 45 (1976), p. 417-427..