Soranos ou Soranus (en ) est un médecin gréco-romain du début du , chef de file de la deuxième époque de l'école romaine méthodique, celle des « jeunes méthodistes ». Il est l'auteur d'un Traité sur les maladies des femmes considéré comme le texte majeur pour la connaissance de l'accouchement et de l'obstétrique antiques.
Reprise par des auteurs de l'antiquité tardive, son œuvre exerce une profonde influence au Moyen-Âge, en pays d'Islam comme en Chrétienté.
Biographie
Sa vie est mal connue. Selon la Souda, il est natif d’Éphèse et fait ses études à Alexandrie avant d’exercer à Rome sous les règnes de Trajan et Hadrien à l'article « Soranos »., c'est-à-dire dans le premier quart du .
Par quelques remarques dans ses textes, il semble bien connaître la ville de Rome : il attribue la fréquence des jambes arquées des enfants de Rome (ce qui serait une première mention de rachitisme) à la marche précoce sur un sol pavé et très dur, à une eau trop froide, et à la négligence des mères romaines comparées aux mères grecques. Il connaît la Carie, l'Égypte, et la Crète.
Peu fiables sont les affirmations de Marcellus de Bordeaux, selon lesquelles Soranos serait venu en Gaule aquitaine pour lutter contre une maladie de peau contagieuse, ou aurait été conseiller en cosmétique de Cléopâtre.
Textes Soranos est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages sur des sujets variés : philosophie, grammaire, étymologie, traités médicaux spécialisés en chirurgie, gynécologie-obstétrique, hygiène etc… dont la liste a été dressée par le médecin érudit (1808-1871).
Tous ces traités sont perdus, à l'exception de quelques fragments (comme un chapitre sur les fractures) et de deux traités :
Traité sur les maladies aiguës et chroniques () qui se trouve dans le traité de Caelius Aurelianus de même titre qui le cite fréquemment. Les historiens sont partagés sur la part de traduction ou d'adaptation par Aurelianus, mais la plupart des chercheurs accordent « un certain degré d'indépendance intellectuelle » à celui-ci par rapport à Soranos. Traité sur les maladies des femmes ( / ), ou Gynaecia en latin, en quatre livres E. Kind, cols. 1113-1130, Realencyclopädie der Classischen Altertumswissenschaft, zweite Reihe, III Bd., Stuttgart, 1927.. C'est à cet ouvrage que Soranos d'Éphèse doit sa renommée.
Il aurait aussi écrit des biographies de médecins, dont une Vie d'Hippocrate, première biographie du père de la médecine, mais la question de savoir si Soranos de Cos, auteur présumé, doit être identifié à Soranos d'Éphèse reste controversée..
Maladies des femmes Importance L'œuvre gynécologique de Soranos a fait l'admiration de Saint Augustin qui le mentionne dans Contre Julien (livre V, 51) en le qualifiant de « Medicinae auctor nobilissimus ». Par l'intermédiaire d'auteurs tels que Muscio et Caelius Aurelianus (), son œuvre exerce une grande influence en médecine médiévale, en pays d'islam comme en Occident chrétien.
À la fin du , il est considéré comme le plus grand gynécologue-accoucheur de l'Antiquité, et au cours du comme le véritable fondateur de la gynécologie et de l'obstétrique. À l'exception de courts traités du Corpus hippocratique et du traité de Métrodora, c'est le seul traité de gynécologie de l'Antiquité classique qui soit parvenu à l'époque moderne. Les écrits les plus précis de l’Antiquité sur la grossesse, l’accouchement et l’allaitement se trouvent dans son Traité des maladies des femmes Paul Cesbron, « Naître à la vie, en douleur », Spirale, 2008/1 no 45, p. 85..
Selon Nutton :Sans Soranos, nous ignorerions quasiment tout de l'accouchement et de l'obstétrique antiques, et nous serions obligés de nous en faire une image à partir de trouvailles éparses d'instruments, tels que des spéculums vaginaux, et des remarques sur l'avortement, l'éducation des enfants et les dangers qu'il y a à laisser un homme médecin côtoyer des membres féminins de la maisonnée.
Transmission Un texte latin daté du , constituant un abrégé à l'usage des sages-femmes, était attribué à un certain Muscio ou Moschion. Ce texte intitulé De utero et pudenda muliebri est imprimé par Turnèbe en 1554.
Longtemps connu par la seule paraphrase latine de Caelius Aurelianus, le Traité sur les maladies des femmes est découvert en 1830 par dans un manuscrit grec de la fin du à la Bibliothèque Royale de Paris (Ms. Gr. 2153) et un autre à la Bibliothèque du Vatican, qui contient également la version latine attribuée à Muscio. .
D'autres auteurs antiques citent ou utilisent des passages de Soranus, parmi lesquels Oribase et Théodore Priscien aux et sièclesManuel Vasquez Bujan, « Remarques sur la persistance tardive du méthodisme », in P. Mudry (dir.) et J. Pigeaud (dir.), Les écoles médicales à Rome, Genève, Droz, 1991, 246..
Les éditions modernes des textes de Soranos sont celles de Dietz (1833), d'Ermerins (1869), de Lüneburg et Huber (traduction allemande en 1894), d'Herrgott (traduction française en 1895). À partir de 1927, les fragments et textes complets de Soranos sont publiés par dans le Corpus Medicorum Græcorum. Une traduction anglaise sous le titre Soranus' Gynecology est publiée par Owsei Temkin en 1956.
Maladies des femmes a été traduit en français, en quatre volumes, à partir de 1988, dans la collection Guillaume Budé (Les Belles Lettres) par Paul Burguière, Danielle Gourevitch et Yves Malinas.
Présentation Le traité de Soranos se présente en quatre livres organisés en deux paires distinctes. La première traite de la physiologie féminine naturelle, et des processus normaux de la conception, de la grossesse et de la naissance. La deuxième concerne les troubles et maladies à traiter par la diète ou le régime (livre III), par les médicaments ou la chirurgie (livre IV).
L'ouvrage débute par un portrait de la sage-femme idéale. Soranos établit une distinction entre une sage-femme suffisamment qualifiée dans sa pratique, et un médecin maîtrisant toute la théorie et les savoirs médico-chirurgicaux et pharmacologiques. Selon lui, la sage-femme doit rester sous la supervision du médecin en cas de complications. Elle doit savoir lire et écrire, être saine de corps (robuste, propre et nette) avec une vivacité d'esprit et des qualités morales d'honnêteté, de discrétion et de sobriété. Elle ne doit pas tisser la laine, car cela rend les mains rugueuses ; elle reste étrangère à la cupidité comme aux superstitions.
Anatomie Dans l'ensemble, Soranos se montre bien informé sur l'anatomie féminine. Par exemple, dans le texte de Moschion qui reprend la description de Soranos, il appelle nymphè ce qui apparaît comme l'ensemble des petites lèvres et du clitoris appelé landica. Il précise que le clitoris ou landica est caché sous le voile des petites lèvres comme une jeune mariée, d'où le terme de nymphè. Du texte de Moschion, des historiens en déduisent aussi que Soranos connaissait l'hypertrophie et l'excision du clitoris ou clitoridectomieAnn Ellis Hanson, « The restructuring of female physiology at Rome », in P. Mudry (dir.) et J. Pigeaud (dir.), Les écoles médicales à Rome, Genève, Droz, 1991, 262-267..
Si la plupart de ses observations sont d'une « surprenante exactitude », il commet aussi des erreurs « qui nous paraissent extraordinaires tant elles sont inattendues ». Il décrit ainsi le trajet d'un « canal séminal » imaginaire, destiné à évacuer une semence féminine à l'image de celui des hommes. Ce canal pénètre et entoure les ovaires jusqu'au col de la vessie ; selon Malinas, Soranos aurait mal interprété le ligament utéro-ovarien et sa proximité avec la portion terminale de l'urètre féminin.
Il nie l'existence de l'hymen chez les vierges (entre autres arguments : il peut introduire une sonde et les vierges perdent leurs règles), comme s'il ne tenait pas compte de la souplesse et de la perforation de l'hymen. Selon Soranos, le vagin des vierges est plissé en accordéon, et le saignement de la défloration provient de son élongation lors de la pénétration. Cette négation de l'hymen a été l'occasion pour de nombreux commentateurs de faire .
Physiologie
Soranos note une « sympathie » entre les seins et l'utérus, puisque les seins se développent en même temps que l'utérus augmente de volume. Il recommande que les filles restent vierges jusqu'à leurs premières menstruations, et il propose un « examen prénuptial » pour les jeunes filles à marier car, dit-il, .
Il remarque que les femmes qui n'ont plus leurs règles, comme les filles prémenstruelles, peuvent être de santé robuste, ce qui lui donne à penser que la menstruation contribue plus à la procréation qu'à la santé générale du corps féminin. Ceci concorde avec l'idéal de la société gréco-romaine du temps de Soranos : la fonction principale d'une femme est d'avoir des enfants, et le devoir de son médecin est de l'aider.
Il considère que la menstruation n'est pas contre nature, qu'elle joue un rôle d'émonctoire et que le sang des règles n'est pas toxique. Il représente ici une « nouvelle physiologie » par rapport à l'ancienne, d'origine hippocratique. Cependant il croit à tort que le meilleur moment de concevoir se situe juste après la menstruation.
Si le sang des règles sert à évacuer les déchets, il contient aussi des « hulai » ou éléments nutritifs de réserve destinés à la croissance du fœtus. L'état de grossesse réalise un « déplacement de sang » qui se manifeste par une aménorrhée de grossesse et de lactation.
Pathologie Soranos est avant tout un clinicien qui utilise la palpation et la percussion de l'abdomen, le toucher vaginal et le toucher rectal, le spéculum vaginal pour parvenir à des diagnostics relativement précis.
Il distingue différents types d'aménorrhée. Il décrit les prolapsus utérins, le fibrome de l'utérus, les érosions du col utérin, et les métrites chroniques.
Il précise plusieurs entités pathologiques de l'antiquité comme le « satyriasis », un désir constant de relations sexuelles avec d'autres symptômes qui sont considérés au début du comme relevant soit de la vulvodynie, soit du syndrome d'excitation génitale persistante (SEGP) ; ou la « suffocation hystérique » définie comme un arrêt respiratoire avec incapacité de parler allant jusqu'au collapsus, semblable à l'épilepsie ou à l'apoplexie, et qui survient le plus souvent après de fausses couches ou au cours d'un long veuvage.
Obstétrique Il distingue plusieurs états pathologiques survenant au cours de la grossesse comme la « kissa », un ensemble de troubles digestifs et de désordres alimentaires (ptyalisme, vomissement gravidique, pica...)Yves Malinas et Danielle Gourevitch, « Les vomissements gravidiques selon Soranos », in P. Mudry (dir.) et J. Pigeaud (dir.), Les écoles médicales à Rome, Genève, Droz, 1991, 217-229. ; le gonflement (œdème) des chevilles ; les avortements spontanés.thumb|Manuscrit du , probablement basé sur les dessins de Soranos d'Éphèse. Les accouchements pathologiques qu'il appelle dystocies sont distingués selon leur cause : primipares très jeunes ou trop âgées, étroitesse de hanches ou anomalie des parties génitales chez la femme enceinte, col de l'utérus trop épais, mort fœtale ou malposition du fœtus vivant.
Il conseille l'usage de la chaise obstétricale. Il recommande le cathétérisme de la vessie avant l'accouchement, la rupture des membranes si nécessaire.
Il démontre que le fœtus est propulsé, non pas par ses efforts propres, mais par des contractions de l'utérus. Il invente la version podalique par manœuvre interne qui consiste à saisir et tourner l'enfant par les pieds en cas de présentation transverse au détroit supérieur. Il innove en ce sens que seul l'accouchement en présentation céphalique était considéré comme faisable du temps d'Hippocrate.
Il conseille de pratiquer en douceur en utilisant de l'huile d'olive comme lubrifiant. Il insiste sur le danger des tractions brutales ou bâclée sur le fœtus vivant qui entrainent de graves blessures parfois mortelles pour l'enfant et la mère.