thumb|Madame Anastasie, 1874, par André Gill (1840-1885), caricature utilisée pour symboliser la censure.. thumb|Horace censuré, Charles Vernier, lithographie, 1850.

La censure est la limitation de la liberté d'expression par un pouvoir (étatique, religieux ou privé) sur des livres, médias ou diverses œuvres d'art, avant ou après leur diffusion (censure a priori et a posteriori) au public.

Par extension, certains auteurs parlent de censure doctrinale mais aussi de censure indirecte, non officielle, sous forme de pression due notamment à la concentration des médias, et d'autocensure déclenchée par la crainte ou la menace de censure.

Étymologie et évolution sémantique En latin, le sens primaire du verbe censere avait une valeur religieuse : « déclarer solennellement et selon les formes ». Son sens secondaire a été « juger, évaluer » avec les mots censor et censura, qui ont pris aussi le sens de « critique ».

À l'origine, le poste de censeur, créé à Rome en -443, avait pour but de répartir les citoyens en cinq classes censitaires. Il évolue ensuite en garantissant aussi le contrôle de l'adjudication des travaux publics, et la sanction morale des citoyens (frapper d'infamie et de déshonneur).

En latin chrétien, la censura est un examen sévère fait au nom de Dieu. Le besoin de maintenir l'orthodoxie religieuse développe la censure des idées et des opinions. Mais cette répression ne pouvait s'appliquer, avant l'imprimerie, qu'à des textes déjà en circulation.

Avec l'arrivée de l'imprimerie, le nombre d'ouvrages explose, risquant d'échapper au contrôle des autorités religieuses. Celles-ci créent un cadre plus draconien, notamment un système permanent d'examen préalable des textes à imprimer.

La censure politique s'organise à partir du en France et en Angleterre. En France, on parle de censeurs qui accordent une permission (d'imprimer un ouvrage), et en Angleterre de censorship. À partir du , avec l'administration et la police française, le terme censure prend deux valeurs plus précises : la censure préalable ou préventive, et la censure répressive. Le verbe censurer apparait sous la Révolution et l'Empire.

Au la censure s'étend à l'ordre moral (concernant les notions d'immoralité, d'obscénité et de pornographie). Des régimes comme le Second Empire français ou la Russie tsariste systématisent le délit d'opinion et censurent politiquement.

Au cours du , avec l'abandon officiel d'anciennes pratiques de censure, le terme censure reprend un sens plus large « d'atteinte à la liberté d'expression » dans l'usage commun comme de la presse. Ainsi « l'autocensure » est un moyen d'éviter un risque de sanction, et le fait de bannir un livre (autorisé par la loi) d'une bibliothèque est considéré comme un acte de censure : .

Histoire Dans plusieurs sociétés antiques, la censure était considérée comme un moyen de régulation des mœurs et de la vie politique. En Chine, la première loi sur la censure fut instaurée en l'an 300. Le plus célèbre cas de censure antique est celui de Socrate, condamné à boire la ciguë pour avoir . Le combat pour la liberté d'expression remonte aussi loin, Euripide défendant déjà la liberté d'expression au . Pour les religions monothéistes, la condamnation du blasphème est un thème central depuis l'un des premiers livres recueillis dans la Bible, le Lévitique : .

Autorités religieuses

Catholiques thumb|Adam et Ève chassés de l'Éden de Masaccio, avant et après, suppression des ajouts de censure.

Les autorités de l'Église catholique nommaient des censores librorum chargés de s'assurer que rien de contraire à la foi ne puisse être publié. Cette première étape de vérification était sanctionnée par le Nihil obstat (pas d'obstacle à la publication). Une deuxième étape permettait à l'évêque de donner son autorisation d'imprimer (Imprimatur, « qu'il soit imprimé ! »). En 1515 lors du concile du Latran, le pape Léon X, ordonne dans sa bulle pontificale Inter sollicitudines qu'à l'avenir personne n'ose imprimer ou faire imprimer un livre dans quelque diocèse que ce soit, sans qu'il ait été examiné avec soin par l'évêque ou son représentant, sous peine d'excommunication. En 1559 l'inquisition établit l'Index librorum prohibitorum, liste de livres interdits aux personnes non averties. Celui-ci perdurera jusqu'au concile Vatican II.

Dans le domaine des œuvres picturales de nombreuses toiles ont fait l'objet de censure par ajout de feuillage (feuille de vigne) ou d'habits sur les œuvres originales pour en voiler les nudités exposées comme Adam et Ève chassés de l'Éden de Massaccio à la chapelle Brancacci de l'église Santa Maria del Carmine de Florence ou la censure du Jugement dernier de Michel-Ange de la chapelle Sixtine, qui n'a jamais pu aboutir malgré les demandes réitérées du pape. À l'époque, l'œuvre avait fait scandale, surtout parce que les quelque quatre cents personnages représentés y étaient nus, même le Christ. Paul IV songea un moment à supprimer toute la fresque, mais il se contenta finalement de faire voiler pudiquement certains personnages par Daniele da Volterra, qui y gagna le surnom de Braghettone (culottier). Au encore, Clément XII fit recouvrir d'autres personnages.

Le respect de ces préceptes et interdits moraux issus de la religion dominante a conduit à des classifications dans les bibliothèques et à la mise à l'écart des publications concernées pour le grand public : en particulier la constitution de l'enfer de bibliothèque, tel que celui de la BNF.

Protestantes Dans les pays protestants la censure s'exerce aussi, mais de façon particulière. Après la Paix d'Augsburg de 1555, il se crée une série d'États-Églises différents (« tel prince, telle religion »). Les divisions entre protestants font que la censure ne s'exerce pas seulement sur les catholiques, mais aussi sur les autres protestants. Un état luthérien interdit les ouvrages calvinistes et inversement. Cette fragmentation ne permet pas une censure d'ensemble comme chez les catholiques, avec création d'un index général détaillé. Chaque censure protestante s'exerce localement et ne peut aller au-delà de son territoire politique.

La censure protestante peut s'exercer au cas par cas, ou sur des catégories de livres. En 1543 la ville de Nuremberg ordonne de purger les ouvrages de philosophie de tous les passages incompatibles avec la pensée de Luther. En 1559, la ville de Bâle exhume et brûle, avec ses livres, le corps de l'anabaptiste David Joris, mort en 1556. La ville calviniste de Genève, à partir de 1550, exerce une censure des plus étroites : les manuscrits sont lus avant d'être imprimés, et les ateliers d'imprimerie périodiquement contrôlés. Les autorités genevoises exercent aussi une censure morale avec la destruction d'exemplaires des œuvres de Rabelais, de Terence, d'Ovide, ou des romans de chevalerie et contes licencieux. De passage à Genève, Michel Servet sera arrêté et brûlé vif en 1553. En 1601, le Duc luthérien de Wurtemberg interdit les livres calvinistes, papistes, anabaptistes et de Schwenkfeld.

Contournements de la censure En pays catholique, comme en pays protestant, selon les lieux ou les périodes, des villes peuvent être plus tolérantes, éditant des auteurs d'obédience différentes, comme Anvers, Bâle, Strasbourg. Francfort était, et reste réputée au , pour sa foire aux livres, se tenant deux fois par an, où convergeaient des auteurs, imprimeurs et acheteurs venus de toute l'Europe.

Il existait un trafic clandestin de livres interdits circulant par les voies habituelles sur de longues distances. Le livre interdit était glissé parmi des centaines de livres autorisés, ou portait un faux-titre sur une couverture factice. Les inspecteurs aux frontières pouvaient être soudoyés. Un historien a trouvé une lettre manuscrite d'un Vénitien de 1574, écrivant à un ami de Paris. Il lui demandait un livre de Francfort qui devait être acheminé par navire à Venise à telle période, car l'inquisiteur serait alors un ami de famille, qui lui laisse accès à « tout ce qui n'est pas vraiment pernicieux dans sa totale substance »Paul F. Grendler 1988, op. cit., p. 52-53..

Autorités civiles En 1534, après avoir été excommunié et proclamé chef de l'Église d'Angleterre, le roi Henri VIII instaure l'obligation d’obtenir une approbation de son conseil privé avant qu'un livre ne puisse être imprimé. Sous le règne d', le est chargé d'approuver les pièces de théâtre. En 1662, le parlement anglais vote le Licensing Act, dont le non-renouvellement en 1695 par la Chambre des Communes introduit pour la première fois une forme de liberté de presse. À la suite de l'affaire des Placards (), le roi François qui était jusqu'alors favorable aux idées nouvelles, ordonne la chasse aux hérétiques et promulgue un édit contre les imprimeurs insoumis. En 1629, Richelieu laïcise la censure jusqu'alors sous la responsabilité de l'Église catholique. Dans la France d'Ancien Régime, la censure royale s'exerce sur les journaux : par exemple, sous Louis XVI toute publication d'un article dans la presse est soumise à l'autorisation du gouvernement : 160 lecteurs professionnels étaient chargés de relire les textes. Les livres censurés étaient confisqués, les journaux pouvaient être suspendus. Les auteurs pouvaient être internés à la Bastille, comme Voltaire en 1717 ou l'abbé Morellet. Parmi les écrivains du dont les livres furent les plus saisis par les autorités figurent Jean-Jacques Rousseau, l'abbé Raynal et Helvétius.

Pendant la Révolution française, la déclaration des droits de l’homme et du citoyen du affirme solennellement : (article 10) et (article 11). En d'autres termes, il est possible de sanctionner une publication, mais en aucun cas d'empêcher celle-ci. Presque supprimée en fait depuis 1789, à peu près abolie en droit par le décret du , la censure est rétablie par le décret du qui ordonne la fermeture des théâtres et l’arrestation des directeurs coupables de jouer des pièces inciviques ; puis le Conseil général de la Commune leur fait la loi. Enfin, le , la Convention ressaisit la censure, qu’elle attribue à son comité d’instruction publique. Celui-ci prend fort au sérieux ses pouvoirs, morigène directeurs, auteurs, et contient le zèle des ultra-révolutionnaires.

En 1810, un décret de Napoléon rétablit officiellement la censure.. Suit une succession de suppression et de rétablissement de la censure. Les articles ou dessins censurés étaient alors remplacés par des espaces blancs. La censure disparaît officiellement lors de la promulgation de la Loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881. Cette loi confie au système judiciaire l'essentiel du contrôle des informations publiées en France. Ce contrôle s'effectue après diffusion, ce qui limite les abus de pouvoirs. Toutefois, la censure théâtrale subsiste jusqu'en 1906.

Censure en temps de guerre

France La censure n'a jamais été officiellement rétablie en France comme dans les époques passées, sauf en temps de guerre, notamment lors des deux guerres mondiales. Ainsi les directeurs de journaux recevaient-ils de l'autorité compétente des consignes sur les informations à mettre en évidence en première page, à éliminer, ou à réduire à l'état d'entrefilets dans les pages les moins lues.

Avec la proclamation de l'état de siège, le , la liberté de la presse est suspendue. Les autorités peuvent censurer non seulement les informations militaires, mais aussi . Les journaux paraissent avec des espaces blancs dans les pages ou s'autocensurent préventivement. Les journaux qui passent outre sont saisis, les responsables étant passibles du conseil de guerre.

Cette période de censure voit la création du Canard enchaîné en 1916. Le titre du journal satirique y fait directement référence : canard (terme d'argot pour journal) enchaîné (par la censure). Malgré ses multiples carrés blancs, il continue de paraître en défiant les autorités .