Le Prince, traduction française de l'ouvrage Il Principe ou De Principatibus est un traité politique écrit au début du par Nicolas Machiavel, homme politique et écrivain florentin, qui montre comment devenir prince et le rester, analysant des exemples de l'histoire antique et de l'histoire italienne de l'époque. Parce que l'ouvrage ne donnait pas de conseils moraux au prince comme les traités classiques adressés à des rois, et qu'au contraire il conseillait dans certains cas des actions contraires aux bonnes mœurs, il a été souvent accusé d'immoralisme, donnant lieu à l'épithète machiavélique. Cependant, l'ouvrage a connu une grande postérité et a été loué et analysé par de nombreux penseurs.

Genèse de l'œuvre Circonstances d'écriture vignette|gauche|Portrait de gentilhomme dit César Borgia, Altobello Melone, 1500–1524, huile sur toile. De 1498 à 1512, Machiavel est employé comme fonctionnaire de la république de Florence, notamment comme légat auprès de puissances étrangères comme le royaume de France, le Saint-Empire romain germanique ou de personnalités telles que César BorgiaM. Bergès, Introduction : le mystère Machiavel, Première énigme : l'homme, le contexte et l'œuvre, Le fonctionnaire florentin, Le secrétaire de la République (1498-1512), ..

En , quelques mois après l'instauration d'une monarchie à Florence par les Médicis, il est déchu de sa charge ; en décembre, après la découverte d'un complot républicain ourdi par ses amis, il est emprisonné puis exilé dans sa métairie de Sant’Andrea in PercussinaM. Bergès, Introduction : le mystère Machiavel, Première énigme : l'homme, le contexte et l'œuvre, Le fonctionnaire florentin, Épuration et création compensatoire (1512-1520).. C'est là qu'il écrit Le Prince. La rédaction en est presque achevée en , comme en témoigne la lettre que Machiavel adresse à son ami Francesco VettoriLettre à Vettori, . :

Mais, dans cette même lettre, il annonce que le travail n'est pas encore fini, lettre à Vettori, ..

L'ouvrage dans son ensemble aurait été composé entre juillet et C. Bec, Introduction, ., avec quelques ajouts ou retouches postérieures, comme la dédicace écrite entre 1515 et 1516C. Bec, Introduction, .. L'ouvrage est imprimé pour la première fois en 1532Description de l'édition sur le site Edit16. Lien vers l'exemplaire numérisé conservé à la bibliothèque Sainte-Geneviève., après la mort de Machiavel (1527).

Fonction vignette|Tite-Live. La fonction de l'écriture du Prince, pour Machiavel, est discutée par la critique : alors qu'il était admis classiquement que l'ouvrage était issu d'une inspiration soudaine, pour rentrer dans la faveur de la monarchie, M. Bergès, ., Claude LefortC. Lefort, Le travail de l'œuvre, Machiavel, . le considère comme un travail de longue haleine, issu de l'expérience pratique de Machiavel, de sa lecture des historiens antiques, ainsi que de la lecture de la Politique d’Aristote.

Il appuie ses propos, tout d'abord, sur la lettre à Vettori : Lettre à Vettori, p. 6. ; ensuite sur les rapports diplomatiques de MachiavelTableau des choses de France, Rapport sur les choses d'Allemagne, Comment traiter les populations révoltées du Val di Chiana, etc. ., ébauches de la pensée globale du Prince ; et enfin, sur la dédicace de l'ouvrage où Machiavel ne se fixe pas pour but de flatter le prince mais d'établir une pensée politique appuyée sur l'Histoire : Le Prince, dédicace..

De même, alors que la rédaction du Prince était considérée comme entrecoupant dans le temps celle des Discours sur la première décade de Tite-Live, Lefort, s'appuyant sur une étude de Hans BaronH. Baron, The Principe and the puzzle of the date of the Discorsi, in Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance XVIII, Droz, Genève, 1956, ., considère le Prince comme antérieur aux Discours et notamment, la phrase du deuxième chapitre qui fait allusion à un ouvrage sur les républiques, Le Prince, chap. 2. serait un ajout postérieur à la première rédaction du Prince. Ainsi, Claude Lefort donne à l'ouvrage le double statut de pensée profonde et de pensée première.

Résumé Écrit en italien, l'ouvrage comporte 26 chapitres.

Dans le premier chapitre, les différents États sont classés selon deux grands types : les républiques et les monarchies, ces dernières étant soit héréditaires, soit nouvelles. À cette occasion, l'essai évoque les événements récents qui agitent l'Italie au Quattrocento, notamment les agissements de César Borgia pour s'installer en Romagne et les intrigues des Sforza dans le Milanais visant à évincer les Visconti.

Dans les chapitres II à XI, l'auteur étudie les différents moyens de conquérir le pouvoir et de le conserver.

Dans les chapitres XII à XIV, les questions militaires sont abordées, Machiavel se prononce notamment en faveur d'une conscription nationale au détriment de l'usage de mercenaires, qui sont davantage susceptibles de se retourner contre l’autorité princière.

Les chapitres XV à XXIII exposent l’essentiel de ce que la postérité a interprété et retenu sous le nom de machiavélisme : des conseils relatifs à la conservation du pouvoir, dénués de morale.

Les chapitres XXIV à XXVI dévoilent les intentions de l'auteur : ces conseils doivent permettre de libérer et d’unifier l’Italie.

Dédicace : Nicolas Machiavel à Laurent II de Médicis vignette|Portrait de Laurent II de Médicis, par Raphaël. : le Laurent le Magnifique dont il s'agit ici est non pas le Laurent le Magnifique mort en 1492, mais son petit-fils, duc d'Urbin, fils de Pierre et neveu de Léon X, père de Catherine de MédicisLe Prince, Machiavel, traduction de Gohory chez Gallimard, 1980..

Machiavel annonce qu'il fait cadeau au prince de ce qu'il possède le mieux, c'est-à-dire la . Il se défend d'employer pour plaire, comme de coutume, un style ampoulé :

I. Combien il y a de sortes de principautés, et par quels moyens on peut les acquérir

Machiavel établit une taxonomie des États : ils sont des républiques ou des principautés, et celles-ci sont héréditaires ou nouvelles. Les principautés nouvelles sont soit vraiment nouvelles, soit conquises par un prince héréditaire.

Ces principautés nouvelles étaient auparavant soit des républiques soit des principautés ; et les moyens de leur conquête ont été soit les armées du conquérant, soit des armées de mercenaires ; et soit la fortune soit la vaillance.

II. Des principautés héréditaires

Le prince héréditaire a peu de difficultés à conserver son État car il a l’appui de son peuple, ce qu'explique Machiavel :

III. Des principautés mixtes

vignette|Louis XII.

La principauté mixte est une principauté nouvelle . Le statut du prince est alors difficile, car il a pour ennemis à la fois ceux qui avaient avantage à l’ordre ancien et ceux qui l’ont aidé à la conquête et envers lesquels il n’est ni en mesure de tenir ses promesses, ni en mesure de les attaquer car , comme le montre l'exemple de Louis XII vite chassé du Milanais.

Machiavel prodigue alors ses conseils. Si l’État conquérant est proche de l’État conquis, . Sinon, l’entreprise est plus délicate : le prince doit alors vivre dans sa nouvelle possession, pour réprimer les révoltes, empêcher les débordements des officiers, se faire aimer ou craindre par son peuple, résister aux attaques d'un autre État ; il doit aussi implanter des colonies, qui maintiendront l'influence de ses anciens États sur le nouveau et, n'étant nuisibles qu'aux quelques personnes qui seront délogées, ne représentant , les colons seront donc bien accueillis; cela évite d'entretenir une armée, qui à la fois est coûteuse et déplaît au peuple. À propos des relations avec les pays de la contrée de la principauté conquise, le prince doit s'allier avec les États faibles, sans pour autant augmenter leur force, et combattre avec leur aide les États puissants.

IV. Pourquoi les États de Darius, conquis par Alexandre, ne se révoltèrent point contre les successeurs du conquérant après sa mort

thumb|upright=1.5|Jan Brueghel l'Ancien, La Bataille de Gaugamèles, 1602.

Machiavel s’étonne que les conquêtes faites sur Darius par Alexandre ne se soient pas révoltées après sa mort. Il l’explique en considérant deux sortes d'États : d'une part, l’État, comme le royaume de France, gouverné par dont le rang est indépendant de la volonté du prince, peut être facilement conquis, car il se trouve toujours pour aider le conquérant un baron hostile au prince, mais il est aussi facilement perdu, pour la même raison ; d’autre part, l’État à tête unique, comme la Turquie, avec dont il peut disposer comme ministre à sa guise, ne connaissant pas d'opposition interne, ne peut être conquis que par la victoire militaire dans une bataille rangée, mais il est ensuite facilement conservé, pour la même raison.

V. Comment on doit gouverner les États ou principautés qui, avant la conquête, vivaient sous leurs propres lois

Le prince a alors trois solutions : il peut détruire les États conquis, ou aller y vivre (cf. chap. III, l’exemple donné ici est celui des Romains détruisant Capoue, Carthage et Numance), ou encore il peut (comme le firent par exemple les Spartiates dans Athènes et dans Thèbes conquises).

Au contraire, si l’État conquis était déjà sous le règne d’un prince, ses habitants étant déjà , ils accueilleront un conquérant sans difficulté si s'éteint la lignée de leur prince.

VI. Des principautés nouvelles acquises par les armes et par l’habileté de l’acquéreur vignette|gauche|Bûcher de Savonarole, anonyme, 1498, musée de Saint-Marc, Venise.

Un homme qui prend le pouvoir de l’intérieur, c’est-à-dire sans que cela soit une conquête, ; mais . La voie la plus fiable est donc celle de , dont Machiavel prend pour exemples Moïse, Cyrus, Romulus et Thésée.

Ceux-là ne doivent à la fortune que l’occasion de s’emparer du pouvoir ; par exemple, . Les occasions sont donc nécessaires, même aux grands hommes, . La fortune ne leur fait donc pas de cadeaux, et notamment ils rencontrent des difficultés pour introduire de nouvelles institutions : dans cette entreprise le prince aura pour ennemis ceux qui profitaient de l’ancien ordre, alors que les autres ne seront que de tant qu’ils n'auront pas effectivement goûté les bienfaits des nouvelles institutions. L’idéologie n’est donc pas suffisante, elle est renversée si elle n’est pas défendue par des armes, comme ce fut le cas pour Savonarole, et ces armes doivent être celles propres du prince (cf. chap. XIII).

VII. Des principautés nouvelles qu’on acquiert par les armes d’autrui et par la fortune vignette|Le pape Alexandre VI tableau de Pinturicchio.

En effet, en tant qu'anciens particuliers, ils n’ont ni l'expérience du commandement ni des forces propres et fidèles et leurs États, .

Le statut des princes partis de rien est donc très exigeant : il leur demande . Après avoir pris le contre-exemple de Francesco Sforza, devenu prince par son mérite (tout comme Hiéron de Syracuse, exemple du chap. VI), Machiavel explore l'exemple plus ambigu de César Borgia, car celui-ci qui n'était prince que par fortune, . L’échec final est donc dû à .

Pour procurer un État à son fils César Borgia, duc de Valentinois, le pape Alexandre VI s'allie au roi de France Louis XII et aux Orsini, ce qui lui permet de prendre la Romagne. César Borgia, pour se rendre indépendant, se retourne d'abord contre les Orsini : ils conspirent contre lui, il mate leur révolte, il feint de se réconcilier, puis il les fait tuer. Ensuite il s'assure du soutien populaire en Romagne : il nomme gouverneur le cruel Ramiro d'Orco ; quand c'est fait, il met en place une administration moins autoritaire, et pour apaiser le ressentiment populaire, .