L’École de Reims est une école doctrinale du droit international constituée au début des années 1970 lors de rencontres tenues à l'université de Reims. L'approche de l’École de Reims est considérée comme critique. Elle se distingue toutefois d'autres approches critiques du droit international par le recours à des concepts marxistes dans l'analyse et la critique non seulement du droit international lui-même, mais de la pensée juridique qui l'entoure. Par l'utilisation d'une méthode dialectique et le recours à certaines méthodes d’analyse marxiste, l’École de Reims a tenté d’introduire une approche radicalement nouvelle du droit international.

Origines « L'École de Reims » est le nom donné à un groupe de juristes, économistes et sociologues ayant mené une réflexion critique sur le droit international entre 1973 et 1989 en réaction à l’emprise perçue comme trop importante de l’approche formaliste classique sur les doctrines du droit internationalP. KLEIN, “Jean Salmon et l’École de Reims” in Droit du pouvoir, pouvoir du droit. Mélanges offerts à Jean Salmon, Bruxelles, Bruylant, 2007, .. Le nom de cette école est dérivé du Centre d’Études des Relations Internationales de la Faculté de droit de Reims en raison du rôle moteur joué par ce centre au sein du projet et du fait que les rencontres de cette école se sont tenues dans cette villeA. LAGERWALL, « ‘Kennedey et moi’ : Qu’est-ce qu’une internationaliste francophone peut apprendre des NAIL qu’elle n’aurait pas déjà appris de l’École de Reims à propos de la guerre en Libye », in R. BACHAND (s.l.d.), Théories critiques et droit international, Bruylant/Larcier, Bruxelles, 2013, p. 13.. Les origines de cette école remontent au cours général enseigné à l’Académie du droit international de la Haye par professeur Charles Chaumont pendant l’été de 1970C. CHAUMONT, « Cours général de droit international public », RCADI 1970, t. 129, .. Le cours était révolutionnaire au sein de la doctrine du droit international parce qu’il était ouvertement fondé sur des concepts marxistes.. À la suite de ce cours, Jean-Pierre Colin et Monique Chemillier-Gendreau, à ce moment doctorants du professeur Chaumont, décidèrent d'organiser une rencontre à Reims autour de certains sujets discutés lors de son cours à La Haye. Le but était d’examiner plus en détail la démarche inédite que C. Chaumont avait ouverte lors de son cours à l’Académie du droit international.. Un peu plus tard, lors d’une réunion à Paris, le programme de la rencontre fut établi. Outre Charles Chaumont, Jean-Pierre Colin et Monique Chemillier-Gendreau, les juristes Joë Nordmann et Jean Salmon étaient présents - à la demande de Charles Chaumont lui-même. C’est ainsi qu'en 1973, cette équipe réunie autour du professeur Chaumont organisa une première rencontre consacrée aux méthodes d’analyse en droit international. Huit rencontres furent au total organisées à Reims, au cours desquelles les grands thèmes du droit international furent abordés en recourant aux concepts marxistesLes actes de ses huit rencontres ont été publiés par le Centre d’étude des relations internationales de la Faculté de droit et science politique de Reims sur le site de la Faculté de droit de Reims: http://www.univ-reims.fr/site/editions-et-presses-universitaires-de-reims/catalogue/themes/rencontres-de-reims,15443.html. .

Caractéristiques principales Bien qu’il soit impossible de réduire l’École de Reims à une pensée unique, l’essence de l’approche de l’École de Reims se fonde principalement sur la pensée de C. Chaumont telle qu’elle a été exposée lors de son cours devant l’Académie du droit internationalhttp://cdi.ulb.ac.be/ressources-documentaires/les-colloques-de-reims/; J. SALMON, « Accords internationaux et contradictions interétatiques » in Justice et argumentation. Essais à la mémoire de Chaïm Perelman rassemblés par Guy Haarscher et Léon Ingler, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 1986, .. En se basant sur cette pensée ainsi que sur les huit rencontres de Reims, il est possible de dégager cinq caractéristiques principales du courant. Le courant souhaite aborder le droit international de manière critique (1) et embrasse pour ce faire une méthode d'analyse dialectique (2). Il entretient des rapports complexes avec le positivisme volontariste (3). Il porte par ailleurs un regard particulièrement critique sur le rôle idéologique du droit international (4) ainsi que sur celui de la doctrine (5).

Un courant critique Comme toute théorie critique, l’École de Reims se donne pour objectif d’entreprendre une analyse sociale visant à critiquer des relations de domination dans les discours et les structures ainsi que d’explorer des avenues pour atteindre l’émancipation des dominésH. MAYRAND, “L’apport mutuel entre constructivisme et théories critiques” in R. BACHAND (s.l.d.), Théories critiques et droit international, Bruylant/Larcier, Bruxelles, 2013, .. Plus particulièrement dans le cadre du processus de décolonisation, plusieurs participants des colloques de Reims n’ont jamais caché leurs engagements et leurs ambitions d’utiliser le droit comme arme de combatM. CHEMILIER-GENDREAU, “Contribution of the Reims School to the debate on critical analysis of international law: assessment and limits”, EJIL 2011, Vol. 22, n° 3, p.649-651.. Un autre élément qui démontre le caractère critique de cette école est son ambition manifeste de dépasser le formalisme juridique en faveur d’une prise en compte des phénomènes politiques et sociaux dans l'étude du droit internationalVoy. « Critique (approche) », in J. SALMON (s.l.d.), Dictionnaire du droit international public, Bruxelles, Bruylant, 2001, .. Comme le disait C. Chaumont lors de la septième rencontre de l’école, il s’agit “d’arriver à une meilleure compréhension (...) de ce qui est derrière le droit international, de ce qui est en dessous du droit international”« Introduction à la septième rencontre de Reims », in Réalités du droit international contemporain – Le discours juridique sur la non-intervention et la pratique internationale, Presses universitaires de Reims, 1986, . Le souci fondamental de l’École de Reims était donc d’aborder le droit international à travers les relations qu’il entretient avec la société dans laquelle ce droit naît et évolue. En passant par une explication de type sociologique centrée sur les rapports de force qui caractérisent les relations internationales juridiques, cette école doctrinale recouvre à la fois un aspect de technique juridique et une optique sociologique du droit international. Elle s’opposait radicalement à une vision abstraite du droit international: la prise de conscience des données immédiates des relations internationales étant considérée comme la manière la plus adaptée à l'analyse du droit international. Ainsi, l’École de Reims s’est créée en réaction aux approches classiques du droit international, comme les écoles du droit naturel ou le positivisme juridique, accusées de préférer les postulats philosophiques à l'étude de la réalité. L'École de Reims se donne pour objectif de démystifier le droit international en le mettant en relation avec la réalité dans laquelle il s’inscritC. CHAUMONT, « La relation du droit international avec la structure économique et sociale », Actes de la quatrième rencontre de Reims, Réalités du droit international contemporain, A.R.E.R.S. 1978, .. Il a pour vocation d'expliquer le droit international en recourant à des grilles d’analyse extra-juridiques afin de rendre ce droit, ainsi que ses analyses, plus réalistes. Plus spécifiquement, l’École voulait mettre le phénomène juridique en relation avec les contradictions qui caractérisent la société dans laquelle le droit international s'inscritC. CHAUMONT, « Méthode d’analyse en droit international », RBDI 1975, ..

Une méthode d’analyse dialectique: le droit international comme résultat des contradictions En s’appuyant sur la conception selon laquelle le droit est le produit des contradictions entre les sujets de l’ordre juridique international, l’École de Reims exprime son adhésion à la pensée de C. Chaumont. Selon lui, c’est parce qu’il y a des conflits entre les sujets de l’ordre juridique international que le droit international existe« Ouverture des travaux de la huitième rencontre de Reims », in Réalités du droit international contemporain – Les rapports entre l’objet et la méthode en droit international, Presses universitaires de Reims, 1990, . . Plus précisément, c’est parce que les relations internationales sont constamment soumises au jeu des intérêts particuliers des États que la société internationale est dominée par des contradictions. Ces contradictions profondes traduisent les rapports de puissance et de domination qui séparent les États sur différents plan (l’économie, l’idéologie, la politique, etc.)J. SALMON, « Le fait dans l’application du droit international », RCADI 1982, Vol. 175, p. 349. Le droit se créerait donc parce que les États souhaitent résoudre leurs oppositions par des accords qui prennent la forme de normes juridiques. S'ils parviennent à se mettre d’accord sur une norme juridique, celle-ci mettra fin à l’opposition entre les intérêts contradictoires que la norme veut concilier. Si la contradiction originaire est réglée par l’accord, cette norme sera effective. Cette contradiction originaire constitue ce que Chaumont appelait la contradiction primitiveC. CHAUMONT, « Introduction à la septième rencontre de Reims », in Réalités du droit international contemporain – Le discours juridique sur la non-intervention et la pratique internationale, Presses universitaires de Reims, 1986, .. Néanmoins, dans des nombreux cas l’accord entre les parties ne résout pas la contradiction primitive ou ne la résout que partiellement. Si les États n’arrivent pas à une conciliation complète de ces contradictions, l’accord peut se limiter à mettre les contradictions “entre parenthèses”. De cette façon, l’antagonisme entre les parties persiste et le droit ne participe alors qu’au camouflage de la contradiction primitive. Ainsi, la contradiction primitive n’est pas résolue et celle-ci peut resurgir dans l’application et l’interprétation de l’accord concerné. À cela s’ajoute le fait que les États ne parviennent souvent pas à s’accorder sur des règles qui disposent d’un contenu précis. Au contraire, incapable de surmonter leurs contradictions, les États se mettent d’accord sur des concepts tels que le “raisonnable” ou “l’équité” qui permettent à chaque partie d’utiliser la norme en fonction de ses propres intérêtsP. KLEIN, “Jean Salmon et l’École de Reims” in Droit du pouvoir, pouvoir du droit. Mélanges offerts à Jean Salmon, Bruxelles, Bruylant, 2007, .. Dès sa création, et plus tard lors de son application, la norme est également soumise à d’autres contradictions. Ces “contradictions consécutives” surgissent car l’évolution des relations internationales peut conduire à susciter des tensions entre l’ancien accord et les nouvelles réalités socialesJ. SALMON, « Accords internationaux et contradictions interétatiques » in Justice et argumentation. Essais à la mémoire de Chaïm Perelman rassemblés par Guy Haarscher et Léon Ingler, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 1986, .. Ces contradictions consécutives devront à leur tour être surmontées par le biais de nouvelles normes. Comme on le voit, la méthode d’analyse suivie par l’École de Reims est fondée sur les rapports dialectiques entre faits et droit et se caractérise par une approche dynamique et dialectique du droit international, qui reflète également les changements de rapports extra-juridiques de la société internationale.

Des rapports complexes avec le positivisme volontariste