La sociologie de la connaissance est une branche de la sociologie qui a pour objet la connaissance humaine considérée comme un phénomène social, c'est-à-dire dont l'élaboration est influencée ou déterminée par des circonstances socio-historiques particulières. En s'intéressant aux modes de pensée des acteurs saisis en fonction de leur groupe d'appartenance et de la situation qu'ils occupent dans un état de société donné, la sociologie de la connaissance a pour but de mettre en lumière la manière dont les gens pensent et connaissent effectivement au quotidien.
Émile Durkheim et Marcel Mauss furent les pionniers de cette discipline. À la fin du et au début du , ils ont écrit des œuvres qui cherchent à expliquer comment la pensée conceptuelle, la langue, et la logique peuvent être influencées par le milieu social duquel ils proviennent. Alors qu'aucun des deux n’a jamais utilisé le terme de « sociologie de la connaissance », leur œuvre est une première contribution importante à la discipline.
Théories
Émile Durkheim
Émile Durkheim (1858–1917) traite de plusieurs sujets, dont le suicide, la famille, les structures sociales, les institutions sociales, et une grande partie de son œuvre porte sur la connaissance. En 1902 et avec Marcel Mauss, il a publié l'article, "De quelques formes primitives de classification", qui examine les différentes façons dont l’organisation et la structure sociales influencent la genèse des catégories et des systèmes de groupement logique d'une société.
Les représentations collectives
Un des plus importants éléments de la théorie de connaissance de Durkheim est son concept de représentations collectives, un terme qui remplace le terme 'conscience collective' utilisé dans De la division du travail social. Les représentations collectives sont les symboles et images qui représentent les idées, croyances, et valeurs d'une collectivité. Elles ne sont pas réductibles aux individus appartenant au groupe. Les représentations collectives peuvent être des mots, slogans, idées ou bien des symboles matériels, comme une croix, une pierre, un temple, une plume etc. Comme nous l'explique Durkheim, les représentations collectives sont créées à travers l'interaction intense des individus lors d'une réunion ou rite religieux. Elles sont les produits d'une activité collective et en tant que tel, ces représentations ont une caractéristique qui semble être contradictoire. Elles sont à la fois externes à l'individu (puisqu'elles sont créées et contrôlées non par l'individu, mais par la société entière), et internes à l'individu (en vertu de la participation de l'individu dans la société). À travers les représentations collectives, le groupe met la pression sur l'individu pour s'assimiler aux normes morales et intellectuelles de la société. Ainsi, les représentations collectives servent à donner un sens et un ordre au monde, mais ils expriment, symbolisent, et interprètent des relations sociales en même temps.
Durkheim et le logos La déclaration définitive de Durkheim à propos de la sociologie de la connaissance se trouve dans son magnum opus Les formes élémentaires de la vie religieuse. Dans ce livre, Durkheim tente non seulement d'élucider les origines sociales et la fonction sociale de la religion, mais aussi de décrire les origines sociales de et l'impact de la société sur la langue et la pensée logique.
Dans Les formes élémentaires de la vie religieuse Durkheim fait référence surtout à Kant, et réinterprète la théorie Kantienne de la genèse des catégories. Il critique l'idée kantienne que les catégories comme le temps, l'espace, ou le nombre, sont présentes à l'homme a priori. D'après Durkheim, ces catégories ne sont pas universellement partagés par l'humanité a priori, mais sont plutôt déterminés par les cultures qui les créent. Durkheim dit des catégories comme le temps et l'espace:
Cela vaut pour tous les catégories, y compris la catégorie de totalité, la catégorie la plus importante pour Durkheim.
Le même vaut pour la langue, ou bien les concepts; ils sont des produits de la collectivité, des éléments essentiellement partagés entre autres. Cela veut dire, paradoxalement, que la langue existe hors de, et indépendamment, de l'individu (puisque l'individu est contraint d'utiliser des mots qui ont du sens pour les autres), mais aussi dans et à travers l'individu qui parle. Comme dit Durkheim:
Durkheim ajoute, appuyant sur Platon:
Notre manière de conceptualiser le monde, et notre manière de parler du monde sont en large mesure déterminées par la société dans laquelle nous vivons. Et encore plus, la société prend une part active dans notre perception même de la réalité; elle nous dévoile certains éléments de la réalité en même temps qu'elle nous cache certains autres. La société nous donne un langage infiniment riche qui dépasse nos propres expériences personnelles et nous aide à encadrer nos propres conceptualisations du monde. Elle fixe l'entrée de jeu de toute expression linguistique.
Ces déclarations devancent celles faites dans le même sens par d'autres philosophes, comme Michel Foucault dans Les mots et les choses par exemple, de non moins de 50 ans. Ainsi, Durkheim, comme Friedrich Nietzsche, peut être considéré comme un des premiers philosophes à contourner le modèle de l'égo cartésien qui conceptualise l'individu rationnel dans un état pur et absolument autonome, déconnecté des influences extérieures qui peuvent obscurcir la logique et le jugement.
Connaissance, idéologie, politique
Initié par Max Scheler et poursuivie par Karl Mannheim, ce programme de recherches s'est très tôt intéressé à la manière dont l'idéologie imprègne la pensée, en particulier dans le domaine de la politique. Partant du postulat que toute connaissance est socialement constituée et orientée par des systèmes de valeurs et des idéologies, le sociologue de la connaissance porte une attention particulière à la « constellation » socio-historique dans laquelle s'inscrit le sujet pensant.
Dès lors, la sociologie de la connaissance s'intéresse particulièrement - du moins chez Mannheim - aux discours, dont l'analyse permet de voir comment s'actualisent certains schèmes de raisonnement ou des conceptions du monde qui livrent des modes de connaissance de « sens commun ». En effet, la sociologie de la connaissance ne porte pas sur les modes de connaissances scientifiques ou philosophique ; elle n'adopte pas non plus une perspective cognitiviste s'intéressant aux phénomènes mentaux considérés en dehors de tout contexte social.
Constructivisme social
Durant les années 1960, Peter Berger et Thomas Luckmann popularisent un nouveau paradigme de la sociologie de la connaissance inspiré de la sociologie phénoménologique d'Alfred Schütz avec la publication de La Construction sociale de la réalité en 1966.
Citations
Du livre Les formes élémentaires de la vie religieuse de Durkheim:
De La construction sociale de la réalité de Peter Berger et Thomas Luckmann paru en 1966 :
Du livre de Michel Foucault Les mots et les choses, Gallimard, 1966
Autres auteurs:
Repères bibliographiques Ouvrages classiques
Émile Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse 1912. Max Scheler, Problèmes de sociologie de la connaissance (1924) ; éd. français, Paris, PUF, 1993. Karl Mannheim, Idéologie et utopie (Une introduction à la sociologie de la connaissance) (1929), Paris, Rivière, 1956. Michel Foucault, Les mots et les choses Peter Berger et Thomas Luckmann, La Construction sociale de la réalité (1966), Paris, Armand Collin, 1996.
Autres contributions
Jean Duvignaud (éd.), Sociologie de la connaissance, Payot, 1979. Francis Farrugia (éd.), La connaissance sociologique. Contribution à la sociologie de la connaissance, L'Harmattan, 2002. Francis Farrugia (éd.), L'interprétation sociologique, L'Harmattan, 2006 Francis Farrugia (éd.), Le terrain et son interprétation. Enquêtes, comptes rendus, interprétations, L'Harmattan, 2006 Francis Farrugia, Critique de la raison sociologique. Le conflit des formes de la connaissance, L'Harmattan, 2011 Georges Gurvitch, Les cadres sociaux de la connaissance, Paris, PUF, 1966. Julien Gargani, Voyage aux marges du savoir : ethno-sociologie de la connaissance. , L'Harmattan, 2011. Gérard Namer, Karl Mannheim sociologue de la connaissance, L'Harmattan, 2006. Alfred Schütz, Essais sur le monde ordinaire, préface et traduction Thierry Blin, Félin Poche, 2007 Kurt Heinrich Wolff, Versuch zu einer Wissenssoziologie, Berlin, 1968
Références
Voir également
Articles connexes Représentation, Représentations sociales Sociologie, Sociologie des sciences, Connaissance Société de la connaissance Décolonisation de la connaissance Bibliographie en sociologie de la connaissance et Bibliographie en sociologie des sciences Effet Flynn qui s'intéresse à l'intelligence absolue
Liens externes Revue d’Anthropologie des Connaissances, revue multidisciplinaire en sciences sociales, publie des travaux à la fois théoriques et pratiques qui visent à montrer comment les connaissances se forment et se diffusent.