thumb|300px|Étude de proportion de différents visages par Albrecht Dürer. thumb|Illustration extraite d'un manuel de physiognomonie du .

La physiognomonie est une méthode pseudo-scientifique fondée sur l'idée que l'observation de l'apparence physique d'une personne, et principalement les traits de son visage, peut donner un aperçu de son caractère ou de sa personnalité. Johann Kaspar Lavater en donne la définition suivante :

La physiognomonie connut son essor au , en particulier avec les thèses du criminologue Cesare Lombroso, portées dans son ouvrage L'Homme criminel (ce qui vaut encore à cette théorie d'être parfois appelée le lombrosianisme). Cette théorie permit notamment l'avènement d'une école positiviste italienne, qui visait à .

Dans l'Antiquité, la physiognomonie avait déjà ses détracteurs, comme l'atteste une anecdote racontée par Cicéron. Zopyre, un mage thrace qui, selon Aristote, aurait prédit à Socrate une mort violente, « faisait profession de discerner les mœurs des hommes et leur naturel d'après leur corps, leurs yeux, leur visage, leur front ». Or, voyant Socrate, il aurait déduit qu'il avait affaire à un homme « stupide et abruti », et aurait même ajouté : porté sur les femmes. Sur ce, Alcibiade aurait éclaté de rire. Le même Zopyre aurait attribué à Socrate une multitude de vices. Socrate se défendit contre les railleurs en disant : « Les vices étaient bien là, mais j'en ai triomphé par la raison »Cicéron, Du destin, V, 10 ; Tusculanes, IV, 37, 80..

Principes thumb|320px|right|Illustration tirée de The Physiognomist's Own Book de 1841. La physiognomonie a ses racines dans un fait psychologique : nous tendons parfois à supposer à quelqu'un un caractère, et ce simplement à partir de l'observation de son physique. Par exemple, quelqu'un de rond évoquera une douceur morale, etc. La physiognomonie a essayé de « fonder scientifiquement cette expérience », en dégageant d'abord des « régularités », et, à partir de là, des « lois ».

En cherchant les causes dans l'« objet du jugement » (i.e par la constitution d'une science) et non dans le « jugement subjectif » (i.e dans la psychologie), elle a longtemps échoué dans sa quête d'objectivité scientifique, même si elle a parfois dégagé certaines corrélations.

L'idée principale de la physiognomonie est qu'une « mesure » des différents angles (par exemple la saillie du menton), de la forme (une tête « carrée » ou plus « ovale »), des imperfections (la fameuse « bosse des maths » par exemple) permettait de déduire la personnalité d'un individu. La mesure permet la « mathématisation des données » qui, à son tour, permet de prétendre à une certaine « objectivité ». Mais cette théorie se fondait sur des critères totalement subjectifs, bien qu'on se soit efforcé de poser des « rapports quantitatifs » (un angle de plus de 45° entre l'axe de la mâchoire et l'axe du nez étant significatif, par exemple, d'un comportement agressif).

En ceci, la physiognomonie montrait qu'elle voulait se constituer comme science, selon les canons du : à partir de l'« observation » de cas, elle voulait dégager par « mathématisation » puis par « induction » des lois universelles, en procédant d'une manière analogue à l'astronomie, et en voulant imiter les succès de Newton.

Histoire Les rapports entre l'aspect d'un individu et son caractère ont fait l'objet de remarques dès l'AntiquitéRichard Foerster, Scriptores physiognomonici graeci et latini, Leipzig, 1893, 2 vol., comme en témoignent certains vieux poèmes grecs. Les premières allusions à une théorie de la physiognomonie apparaissent au à Athènes, où un certain Zoophore passait pour expert en la matière. Pythagore, que l'on regarde parfois comme l'instigateur de la physiognomonie, repoussa un jour un dénommé Cylon qui désirait devenir son adepte, simplement parce que le penseur lisait sur sa figure un signe de mauvais caractèreChristop Riedweg, Pythagoras: His Life, Teaching, and Influence (2005), Ithaca..

Hippocrate (460 av. J.-C. - vers 370 av. J.-C.), médecin grec, divisa l’humain en « gras » et en « maigre », et élabore la théorie des quatre humeurs. Une combinaison des quatre éléments (eau, feu, air, terre) aux quatre qualités physiques (froid, chaud, sec, humide) influant sur les « humeurs » (sang, bile, pituite, atrabile). Galien (131 – 201), médecin grec, élabore la théorie de quatre complexions ou quatre tempéraments d’après la théorie des humeurs d’Hippocrate. Le colérique ou bilieux (bile rouge ou jaune), le sanguin (le sang), le flegmatique (la pituite), le mélancolique (la bile noire). Cette « classification » est encore utilisée au .

Aristote fait souvent référence à la littérature concernant les rapports entre l'apparence et le caractère. Aristote était visiblement lui-même favorable à ces idées, comme en témoigne un passage de ses Premiers Analytiques (vers 350 av. J.-C.)Premiers Analytiques, 2.27. :

200px|thumb|Un koala mangeant de l'eucalyptus : cela a-t-il affecté sa physionomie ?Bien que ce passage soit délicat à traduire, Aristote semble faire allusion ici à des caractéristiques naturelles d'expression faciale propres à chaque animal, dont il suggère qu'elles peuvent s'analyser en termes de correspondance— par exemple, la dilection du koala pour les feuilles d'eucalyptus.

Le premier traité systématique de physiognomonie qui nous soit parvenu est un opuscule intitulé Physiognomica, attribué à Aristote (mais qui est plus probablement une œuvre du Lycée)The Works of Aristotle, éd. W. D. Ross, Oxford, 1913, sq.. L'ouvrage comprend deux parties, dont on pense qu'elles formaient à l'origine deux traités séparés : la première partie, qui passe en revue les arguments tirés d'observations de la nature et des caractères attribués aux races humaines, se concentre sur les différents aspects du comportement humain ; la seconde partie est consacrée au comportement animal, et divise le règne animal en caractères « mâles » et « femelles ». À partir de ces caractères sont dressées des correspondances entre la forme du corps humain et le caractère.

Les principaux ouvrages postérieurs à Aristote traitant de physiognomonie sont :

Antonius Polémon de Laodicée, De physiognomonia (premier quart du , en grec) ; Adamantios le Juif ou le Sophiste, Physiognomonica (, en grec) ; un anonyme latin auteur d'un Liber de physiognomonia ( ).

La popularité de la physiognomonie vient de ce qu'un livre très populaire au Moyen Âge en traite : Le secret des secrets. L'original est arabe (), mais le livre est attribué à Aristote. Il a été traduit en latin vers 1145 par Jean de Séville et, dans une version longue, par Philippe de Tripoli vers 1243, puis en français. « Quant les cheveulx sont plains et souefz, l’omme est courtois, debonnaire et a froit cervel. Quant l’omme a les cheveulz aspres et espéz, il segnefie qu’il est fol et nice. Et quant il a grant quantité de poil au ventre et en la poitrine, saches qu’il a tres bonne et tres merveilleuse complection et singuliere nature, et tient moult en son cuer la villenie. S’il a les cheveulx noirs, il aime raison et justice et s’il les a roux, il est fol, se courouce de legier ; et s’il les a de couleur moienne entre noire et rousse, il est preudomme et aime paix. Qui a les yeulx grans, il est envieux, sans vergoingne, parresceux et sans obeïssance et s’ilz sont moiens et qu’ilz aient la couleur entre noire et jaune, il est de bon entendement, courtois et leal, et qui a les yeulx longz et estendus et long visage, tel homme est malicieux et mauvais, et qui a les yeulx samblables a yeulx d’asne qui tousjours regardent contre terre, il est fol et de dure nature et mauvaise. »

Un des premiers ouvrages médiévaux sur la physiognomonie vient de Michael Scot (mort en 1232). Son livre s'appelle Physionomia et il figure dans le célèbre grimoire le Grand Albert. Pietro d'Abano (1250-1318) a écrit un Liber compilationis phisionomie. On doit à Michel Savonarole un Speculum physionomiae (vers 1450)Anne Denieul-Cormier, "La très ancienne physiognomie et Michel Savonarole", La biologie médiévale, 14, 1956.. À la même date : Roland l'Écrivain, Reductorium phisionomieJean Servier (dir.), Dictionnaire critique de l'ésotérisme, PUF, 1998, ..

La Renaissance voit de grands livres avec de grands auteurs. Jérôme Cardan donne un De metoposcopia (1558, éd. 1658, trad. : De la métoposcopie, Paris, Aux amateurs de livres, 1990, VIII-225 p., sur les aspects du front. Jean-Baptiste Della Porta écrit un De humana physiognomia (1586, trad. : De la phisionomie humaine, 1655, 1665).

Aux , chiromancie et physiognomie sont associées, par exemple chez Bartolomeo Coclès (Della Rocca) (Chyromantiae ac physionomie Anastasis, 1504, trad. 1560 : Le Compendion et brief enseignement de physiognomie et chiromancie), Jean d'Indagine (Introductiones apotelesmaticae in chyromantiam, physiognomiam, astrologiam naturalem, complexiones hominum naturas planetarum, 1522, trad. : La chiromancie et physiognomonie par le regard des membres de l'homme, 1662), Jean Belot (Instruction familière et très facile pour apprendre les sciences de chiromancie et physiognomie, 1619), Martin Cureau de la Chambre (L'art de connoitre les hommes, 1660). Kaspar Lavater rendra la physiognomonie indépendante (Physiognomische Fragmente, 1775-1778).

En 1668, le peintre Charles Le Brun remet à l'honneur la physiognomonie zoologique, qui compare visage humain et face animale ou insiste sur les traits animaux de la face humaine (Conférences sur l'expression des différents caractères des passions, publiée en 1702).

Le traité le plus célèbre de physiognomonie, en Occident, a été écrit par Johann Kaspar Lavater : Physiognomische Fragmente (1775-1778, 4 vol., traduction : Physiognomonie ou l'art de connaître les hommes, 1806-1809)Kaspar Lavater, Physiognomonie (1775-1778), L'Âge d'homme, 1979..

En 1894, Eugène Ledos publie un volumineux Traité de la physionomie humaine inspiré des travaux de Lavater.

Lavater inspire la buccomancie, soit la physiognomonie basée sur la dentition et la bouche, William Rogers en fit un traité.

Génia Lioubow signe en 1902, dans la rubrique « Physiognomonie » de la revue de Gaston Méry L'Écho du merveilleux, un article consacré à Édouard Drumont, Suivent dans la même rubrique au cours de l'année 1902 des articles consacrés sous sa signature à Jean Jaurès, Nicolas II, François Joseph, Édouard VII, Victor-Emmanuel III, François Coppée, Jules Lemaître et Henri Rochefort ; table des matières ; Paul Kruger, Wilhelmine de Hollande Élisabeth de Roumanie, Paul Decauville, Henrik Ibsen, Gabriele D'Annunzio, Léon Tolstoï, Eleonora Duse, Camille Pelletan ; table des matières qui préface son ouvrage L'Art divinatoire. Les visages et les âmes publié l'année suivante par Flammarion.

La physiognomonie a été renouvelée par Louis Corman, dans Quinze leçons de morphopsychologie (1937). Il parle de « morphopsychologie », mais on reste dans la physiognomonie. Il adopte des principes nouveaux.

Outil de lutte contre le crime

Les tentatives de Cesare Lombroso ont vécu leurs heures de gloire à la fin du . En 1905 la physiognomonie est utilisé par Edgar Wallace dans un cycle de romans policiers ayant pour titre « Quatre Justiciers » (The Four Just Men en anglais). Lombroso y est cité fréquemment.

Une théorie critiquée