Le château de Bagatelle, dans le parc de Bagatelle, est un pavillon de plaisance, ou « folie », construit en 1777 par l'architecte François-Joseph Bélanger pour le comte d'Artois (futur ) dans le bois de Boulogne, aujourd'hui annexé à Paris.
Le pavillon, sauf les bâtiments annexes, est classé monument historique par arrêté depuis le , remplacé par un arrêté de classement plus complet du , qui s'y substitue.
Historique
Constructions antérieures La maréchale d'Estrées
Il existait au début du plusieurs portes au bois de Boulogne, domaine de chasses royales, où on trouvait des logements dits « de fonction » concédés par le roi à un portier titulaire, grand seigneur ou haut dignitaire. Une de ces portes avait été concédée en 1716 à Louis-Paul Bellanger, avocat général à la Cour des aides. Elle comportait une maison bâtie sur l'ancien chemin menant de Neuilly à l'abbaye de Longchamp, qui offrait une vue sur la vallée de la Seine et le mont Valérien. La jouissance en passa par brevet royal du au duc d'Estrées, maréchal de France, qui entreprit de remplacer cette modeste demeure par un pavillon plus élégant, édifié sous la direction de l'architecte Pierre Mouret., qui ne coûta pas moins de livres. Il en changea la destinée en l'offrant à son épouse. La maréchale, déjà guère vertueuse, était une amie de Louise-Anne de Bourbon, dite Mademoiselle de Charolais, fille naturelle légitimée de Louis XIV et de Madame de Montespan, connue pour sa débauche, qui résidait dans une dépendance du château de Madrid voisin. Les deux femmes décidèrent d'utiliser le pavillon pour des réunions galantes destinées au Régent, puis au jeune Louis XV. .
C'est à cette époque qu'il aurait été surnommé « Bagatelle ».. Ce terme qui désignait au une chose frivole, s'appliquait aussi bien à l'usage qui était fait du pavillon que, par dérision, au prix exorbitant qu'il avait coûté. Ce même esprit se retrouvait dans la désignation des pavillons construits pour la marquise de Pompadour dans le parc du château de Bellevue. Les deux petits pavillons édifiés pour la marquise de Pompadour dans le parc du château de Bellevue portaient l'un ce nom, l'autre celui de « Brimborion », synonyme ; le nom de « Fantaisie » a également été donné à des pavillons plus ou moins coûteux édifiés pour le plaisir.. Le terme français bagatelle est un emprunt à l'italien bagatella, tour de bateleur, qui désigne Site du CNRTL : étymologie de « bagatelle », et par extension en français, dans le domaine architectural, . Deux autres demeures françaises du même siècle portent ce nomL'une en Bretagne, à Saint-Martin-des-Champs (Finistère), l'autre à Abbeville, dans la Somme, qui fut vers 1750 un petit pavillon de trois pièces où le manufacturier van Robais pouvait recevoir ses clients..
La marquise de Monconseil
Alors que la réputation du domaine est déjà bien établie, la maréchale d'Estrées meurt le . Louis Charles César Le Tellier, futur maréchal-duc d'Estrées, en hérite et le vend en 1746 à Philippe Levesques de Gravelle, conseiller au parlement et avocat général à la Cour des aides, qui le conserve un ou deux ans avant de le céder à Cécile Thèrèse Pauline de Rioult de Curzay (), épouse d'Étienne Guinot, marquis de Monconseil (), qui fait une belle carrière militaire après avoir été introducteur des ambassadeurs. Mari apparemment complaisant et en tout cas fort occupé par ses possessions de Saintonge, il laisse sa femme libre de ses actions, ce qui permet à celle-ci .
de Charolais continue de fréquenter Bagatelle. Elle est décrite comme .. Vers 1753, elle crée l'ordre de Bagatelle, réservé aux intimes de la maison, la maréchale de Luxembourg, la marquise de Monconseil, la comtesse d'Egmont ou la princesse d'Hénin, afin de participer à des spectacles de théâtre.
de Monconseil obtient du roi d'agrandir son parc, mais comme son époux n'ayant pu accéder au maréchalat s'est retiré dans ses terres saintongeaises en 1760, et que sa fortune a été entamée par ces fêtes, elle ne peut continuer à assurer l'entretien d'une maison aux terrasses menacées par les crues régulières de la Seine et se voit obligée de la quitter en 1770.
En 1772 c'est M. de Boisgelin qui en prend la jouissance, suivi en 1774 par Laurent Grimod de La Reynière, qui la même année la cède à Philippe-Gabriel de Hénin-Liétard, prince de Chimay, capitaine des gardes du comte d'Artois. « Rendant visite à son capitaine, le comte d'Artois, frère du roi, alors âgé de dix-huit ans et grand amateur de chasse, trouve la demeure à son goût et se la fait vendre le ».
La Folie d'Artois Le château vignette|La façade du château de Bagatelle, donnant sur la cour d'honneur, après les modifications du . vignette|Décor du salon de Bagatelle. vignette|redresse|Hubert Robert, La Baignade, Met. gauche|vignette|Les sphinges de Bagatelle. En 1777, cette maison délabrée est jugée peu digne des fêtes qu'Artois projette d'y organiser. Sa belle-sœur, la reine Marie-Antoinette, le met alors au défi de réaliser cette construction en cent jours, soit un peu plus de trois mois., pour le retour de la cour à Fontainebleau. Le comte d'Artois relève le défi et parie la somme de livres.. Commencé le , le chantier, qui emploie pendant soixante-quatre jours et nuits près de neuf cents ouvriers, et nécessite même la confiscation sur ordre des matériaux passant à proximité, est achevé à temps pour l'inauguration le . La décoration et l'ameublement prennent deux années supplémentaires. Le coût de l'ensemble sans les jardins s'élève à Plus de deux millions avec le parc, estime Jacques Barozzi (, p. 13). Mais tout est relatif : à la folie Saint-James de Neuilly, on parle de plus de dix millions. Baudard de Saint-James a voulu imiter le comte d'Artois, jusqu'à embaucher Bélanger, et dépensé sans compter, mais le résultat fut fort critiqué, notamment par Blaikie.. Le nouveau château est alors surnommé « la Folie d'Artois ». Pour l'historien Jean-Jacques Gautier, il s'agit d'.
C'est François-Joseph Bélanger, premier architecte du comte d'Artois depuis , qui dirige la construction, après avoir l'avoir dessinée, ainsi que son décor intérieur, dû aux ornemanistes Lhuillier, Dusseaux et Dugourc, ce dernier beau-frère de Bélanger. À la fin des travaux, on grave sur le fronton du porche d'entrée de la cour ces mots latins (). Cette inscription a été déplacée au sur la façade du château.
Le rez-de-chaussée est divisé en six pièces, dont quatre symétriques sur les côtés : billard et salle à manger, plus deux boudoirs. Dès l'entrée, le ton est donné : elle est ornée de . Ces stucs sont réalisés par le sculpteur Lhuillier. À droite de l'entrée, la salle de billard, et à gauche, la salle à manger, toutes deux meublées par Georges Jacob, et ornées d'arabesques peintes par Dusseaux et Dugourc, qui ont depuis disparu. Au fond et au centre, le grand salon en rotonde surmonté d'un dôme, dont le décor remarquable subsiste.
Le salon est orienté au nord et doté de huit grandes arcades, dont trois sont des portes-fenêtres. Sur les pilastres entre les arcades, Bélanger a dessiné un décor évoquant la musique, réalisé en stuc par Lhuillier : .
Son mobilier est exécuté par les ébénistes George Jacob et Jean-Baptiste Boulard, qui livre huit marquises en noyer sculpté et doré, disposées entre les arcades. Au centre, une grand table signée par Denizot pour jouer au pharaon, entourée de huit fauteuils et seize chaises. Un « fauteuil du roi » destiné à accueillir Louis XVI a complété par la suite ce mobilier.
Ce salon est flanqué de deux boudoirs, ornés de panneaux peints par Callet et Hubert Robert. Ils ont été démontés par la suite. Les Callet seraient encore en France alors que les Hubert Robert (Les musiciens ambulants, La Baignade, La Fontaine, La Balançoire, La Danse, L'Entrée d'une caverne) sont au Met de New York. Le boudoir des Hubert Robert a rapidement été transformé en salle de bain, celle-ci ne pouvant être installée à l'étage faute de place, mais une salle de bain réversible, puisque la baignoire, placée dans une niche, pouvait être transformée en canapé.
. La seconde chambre est pour le prince d'Hénin, fidèle officier du comte.
Une des maîtresses du prince, Rosalie Duthé, aurait prêté ses traits aux sphinges en marbre ornant la façade sur jardin.
Les dépendances et le parc vignette|Cour de Bagatelle, état . vignette|redresse|Le grand rocher. vignette|La grotte de l'étang des Cygnes noirs. gauche|vignette|Ruines de l'abbaye de Longchamp.
La cour d'honneur, encaissée, est bordée au sud par le bâtiment des Pages, de taille nettement plus importante que la folie d'Artois, formé de deux pavillons reliés par une partie concave, percée en son centre d'une arcade qui ménage une vue sur le château. Les deux bâtiments sont reliés par un long couloir sous la terrasse qui borde la plaine. Des écuries et pavillons de garde complètent l'ensemble. Dès le bâtiment des Pages, le visiteur qui aurait des doutes est prévenu : il découvre .
Bélanger se charge de l'édification et de la disposition des fabriques et des sculptures, mais confie les plantations au célèbre botaniste et architecte-paysagiste écossais Thomas Blaikie, inspecteur des jardins du comte d'Artois. Celui-ci réalise sur quinze hectares des jardins dans le genre anglo-chinois parsemés de fabriques, inspirés de ceux de Chantilly, qui datent de 1774Stéphane Pannekoucke, « Chantilly et ses princes : des Lumières à la Révolution », Versalia, 2002, p. 76 à 81.. Ces fabriques incarnent un « pays d'illusion » selon le mot de Carmontelle, plus qu'un simple décor, . C'est ainsi qu'on trouve un obélisque, un pont chinois et un autre palladien, une maison du philosophe gothique, une chaumière, une tente chinoise, une hutte primitive (l'ermitage), le tombeau d'un roi et celui d'un pharaon, une tour des Paladins... Aucune de ces fabriques, souvent réalisées en matériaux légersÀ la différence de parcs comme le désert de Retz ou celui du château de Méréville, dont les principales fabriques ont été transférées au parc de Jeurre., n'a survécu : leur délabrement a conduit les propriétaires du à les abattre. Mais elles nous sont connues par la gravure. Seuls subsistent les soubassements et les enrochements. Parmi les plus remarquables : le grand rocher et sa chute d'eau, la glacière surmontée d'un belvédère, la grotte de l'étang des Cygnes noirs.
De 1778 à 1782, des vases et statues, essentiellement des copies d'antiques, sont importés d'Italie par le contrôleur général des marbres du Roi, le chevalier Trouard de RiolleTrouard Riolle, Un complot contre-révolutionnaire en 1790, Paris, Éditions de la Beuvrière, . , conjointement avec celles prévues pour le château de Maisons. En 1779, Bagatelle reçoit ainsi un buste de Vestale. À l'été 1780, le marbrier Augustin Bocciardi réalisa les bases de marbre pour les vases posés aux quatre angles du château, et les socles des sculptures de ses niches. Le château et le bâtiment des Pages sont en effet ornés de statues dans des niches. Le sculpteur Daniel Auger exécute , et quatre vases flanquant le pont chinois en pierre enrichie de plomb.
Pendant la Révolution française, le domaine sert à des fêtes champêtres et le pavillon devient un restaurant. En 1810, il est acquis par l'empereur qui le fait restaurer afin de servir de résidence à son fils unique, le roi de Rome, et où en 1812 il le présente à son épouse répudiéeGérard d'Houville, L'impératrice Joséphine, Flammarion, 1925, pp. 118 à 121..
Lors de la Seconde Restauration, Bagatelle revient au comte d'Artois qui le donne au duc de Berry, qui l'entretient, puis à son fils le jeune duc de Bordeaux et futur comte de Chambord, époque, selon Ganay, de la création de la fausse ruine dite « de l'Abbaye de Longchamp », accolée à un terre-plein couvert de lierre, dotée d'une voûte ogivale et de pinacles.
L'époque de lord Hertford vignette|Bagatelle : la maison du jardinier. vignette|Bagatelle : le pavillon rocaille. vignette|L'orangerie de Bagatelle.