Guignol est une marionnette à gaine française créée à Lyon vers 1808 par Laurent Mourguet. Le terme désigne également par métonymie le théâtre de marionnettes comique dont Guignol est le personnage principal, formant avec Gnafron et Madelon le trio récurrent des pièces du répertoire classique.
À l'origine, ce théâtre déroule un canevas improvisé non écrit servant de gazette locale à caractère comique. Le répertoire écrit original comporte près d'une cinquantaine de pièces. Les premières, relevées par Victor-Napoléon Vuillerme-Dunand pour cause de soumission obligatoire à la censure de la Deuxième République, datent de 1852. Suivent le recueil du magistrat Jean-Baptiste Onofrio dont la première version anonyme date de 1865 et les manuscrits Durafour.
Le spectacle se pratique dans un castelet, selon la technique du burattino ou « marionnette à gaine » dont les particularités impliquent une gestuelle spécifique et des accessoires disproportionnés donnant lieu à un comique de situation caractéristique de la commedia dell'arte.
Emblème de la ville de Lyon, Guignol est tout à la fois l'héritier des traditions du , chantre du parler lyonnais et support vivant des traditions théâtrales du spectacle français de la marionnette. Guignol est à l'origine de salles de spectacle, de compagnies, d'une littérature et d'une historiographie abondantes, d'une imagerie populaire comique et sert de support à divers types de médias et spectacles dont la publicité et une émission de télévision, les Guignols de l'info.
Historique
Étymologie Il existe plusieurs hypothèses sur l'origine du nom de Guignol. Les historiens évoquent ces hypothèses sans qu'aucun n'attribue à Laurent Mourguet la paternité d'une création pure 26Entrez sans frapper - La Première RTBF : vendredi 10/07/2020 présenté par Jérôme Colin, sur La première.
vignette|Jeton à l'effigie du café concert Guignol appartenant au Caveau des Célestins, établissement ouvert des années 1826 à 1857.
Dans son recueil de pièces intitulé Théâtre lyonnais de Guignol datant de 1865, Jean-Baptiste Onofrio évoque un voisin de Mourguet, venu tester ses plaisanteries, qui disait, « c'est guignolant ». Mourguet aurait repris cette expression durant ses spectacles, et le public aurait nommé la marionnette en transformant guignolant en guignol. L'historien Paul Fournel conteste cette version et s'étonne que le nom de la marionnette ait pu être donné par le public et insiste sur le fait que guignolant n'a pas toujours voulu dire drôleguignolant : adj. - Ennuyeux, pénible. (...) Guignol n'a pas de responsabilité dans l'expression. Guignolant n'est qu'une forme de guignonnant, ce qui rend peu probable cette étymologie 27. Selon l' Encyclopédie Larousse, Guignol était le nom d'un canut lyonnais, que Mourguet donna à sa poupée..
Desvernay estime que le mot vient de Guign'œilguigner : (...) cligner de l’œil, regarder sans faire semblant (...), mais les yeux de la marionnette ne montrent aucune malformation particulière et on apprend dans la pièce Le pot de confiture que Guignol ne louche pasLe pot de confiture, scène 3 28. En 1927, Jean Toneli évoque Nitouche et Guignolet, une pièce de Dorvigny que Mourguet connaissait, ou encore l'installation du théâtre de Guignolet sur l'avenue des Champs-Élysées à Paris en 1818, qui aurait pu inspirer le nom du théâtre et celui de la marionnette. Toutefois, cette hypothèse est peu probable en raison de l'année 1808, retenue par l'historien Tancrède de Visan pour dater la création de la marionnettep. 24.
Une dernière hypothèse semble l'emporter chez les historiens qui reprennent OnofrioIntroduction, p. X 19. Elle évoque un personnage réel nommé Guignol qui aurait servi de modèle à la marionnette. Le patronyme est attesté dans la région lyonnaise mais demeure rarep. 23. Il pourrait provenir du nom d'un village lombard, ChignoloChignolo d'Isola ou Chignolo Po. Le glissement onomastique sur la base d'un toponyme 20 étant un phénomène courant à cette époque, Guignol viendrait de Chignol, une graphie attestée dans le recueil d'Onofrio. A existé à Paris un théâtre du Grand-Guignol qui présentait des pièces sanglantes et macabres étudiées pour épouvanter les spectateurs et spécialement les spectatricesAntoine de Baecque, Le théâtre du rire et du sang, lemonde.fr, 8 décembre 1995.Flore Garcin-Marrou, André de Lorde et Alfred Binet : Quand le théâtre du Grand-Guignol passionne les scientifiques. Recherches & éducations, 5, octobre 2011.. Dans la langue populaire, « guignol » signifiait théâtre populaire peu réaliste, tandis que guignolo (d'après le personnage de Jean-Paul Belmondo, dans le film de Georges Lautner) désigne une sorte d'escroc vaudevillesque.
Le théâtre des marionnettes en France aux Dès la Renaissance, les marionnettes accompagnent les vendeurs ambulant pour attirer le chalandp. 261 et deviennent au le principal conservatoire des personnages comiques, popularisés par la commedia dell'artep. 262. Le théâtre de marionnettes se voit refuser l'entrée des théâtres royaux en France, ce qui a pour conséquence la création de spectacles sur les boulevards parisiensp. 263. Jean Brioché importe Polichinelle et créé de nouveaux textes pour animer ses spectacles du pont Neufp. 286. Les interdits royaux sur la parole provoquent l'émergence d'une littérature consacrée au théâtre de marionnettes, portée par des auteurs comme Fuzelier, Lesage ou d'Orneval, séduits par une liberté d'expression retrouvée. Au , le théâtre d'ombre de Séraphin (1745-1800) et la passion de la duchesse du Maine pour cet art permettent la survivance de cette tradition avant l'explosion créatrice du . La Révolution française marque une ère nouvelle qui voit la naissance de nombreuses marionnettes dont les personnages spécifiques sont « issus des conjonctures provinciales ». Laurent Mourguet, créateur de Guignol est l'un des précurseurs de ce foisonnement créatif qui voit naître Kasperle en Allemagne, Kašpárek en Europe centrale, Tchantchès en Belgique ou Lafleur en France.
Laurent Mourguet, les débuts du créateur vignette|redresse|Laurent Mourguet, l'inventeur de Guignol, la marionnette de rue. Buste avenue Doyenné, Lyon, 69005 (France).
Laurent Mourguet naît en 1769 à Lyon dans une famille de canuts. Il reçoit pour seule formation celle du métier de ses parents : le tissage de la soiep. 15. Marié en 1788 avec Jeanne Esterle dont il aura dix enfants, il baigne dans un milieu où la culture est importante, bercé par le théâtre et le goût des livresp. 16 bien qu'il ne sache pas écrire et n'apprendra jamais. À la Révolution, la pénurie de travail guette les ouvriers de la Fabrique et nombre d'entre eux doivent se reconvertir. Mourguet quitte la ville pour la campagne et se fait marchand ambulant de bricoles, picarlatspicarlat : faisceau de trois petits morceaux de bois refendus dans une branche et liés aux deux bouts par un lien de paille, remèdes et aiguilles. Il découvre l'univers des vogues de campagne, des cabarets et du patois local. Il ne quitte pas Lyon pour autant et déménage à deux reprises. En 1795, il se fixe dans le quartier de Saint-Paul, au 2, place de la Boucherie, logement qu'il ne quittera qu'en 1840 pour Vienne où il termine sa vie.
Ce qu'il a fait à la campagne, il va le faire à Lyon et s'installe en 1797 comme arracheur de dents sur les places de la ville. Afin d'attirer sa clientèle, il monte un spectacle de marionnettes, poursuivant une tradition bien ancrée depuis le Brioché, 150 ans auparavant, en faisait autant à Paris, à proximité du pont Neufp. 17 : existence d'un théâtre de Polichinelle issu de la tradition napolitaine. Sur une base textuelle improvisée et selon l'humeur du marionnettiste et l'actualité du jour, le spectacle remplit une fonction de gazette et se dresse en souriant contre les injustices que subissent les petites gens. Il utilise les marionnettes à gaine du burattino italien sur la base du théâtre classique de Polichinelle et les trames de la commedia dell'arte. Il devient marionnettiste professionnel dès 1804p. 18 et monte un premier théâtre rudimentaire dans la grande allée des Brotteaux au milieu du jardin du Petit Tivoli. Ses improvisations sur la base du répertoire italien attirent les promeneursp. 19.
Il s'adjoint les services de Lambert Grégoire LadréMarionnettiste de talent selon ses contemporains, et notamment dans Léon Boitel, Lyon vu de Fourvières de 1833, Ladré naît à Givet (Ardennes) en 1770, installé dans la région lyonnaise, il est amuseur public, violoniste et marionnettiste. Boitel va jusqu'à le désigner comme le « Molière des ouvriers et des cuisinières » dit père Thomas. Selon une des hypothèses avancées par les historiens de Guignol, la marionnette de Gnafron, maillon essentiel de la naissance du théâtre de Guignol, aurait été créée par Mourguet au départ de Thomas pour garder le souvenir de son inestimable compagnon, gouailleur quoique trop porté sur le vin du Beaujolais. Les deux amis se réunissent de nouveau lorsque Mourguet s'installe au rez-de-chaussée de son logis pour monter un spectacle au déroulement classique : monologue de Polichinelle, scène d'improvisation théâtrale accompagnée de musique et théâtre d'ombres.
Naissance de Guignol vignette|Guignol de Lyon. Peu après, Mourguet entre à la crècheLa première des crèches lyonnaises ouvre ses portes au bas de la montée de la Grande Côte en 1770 de la rue Noire, une des innombrables qu'abrite Lyon. De simple appariteur de décors, Mourguet commence à manipuler les marionnettes et apprend le répertoire du théâtrep. 23 : lors de la première apparition de Guignol que l'on date traditionnellement du , la marionnette porte le costume du Père Coquard (jaquette de bure marron haut collet et boutons jaunes, un nœud papillon rouge et bicorne de cuir noir aux bords rabattus qui laisse dépasser une couetteCette longue natte enrubannée, s'appelant « salsifis » ou un catogan tressé, empêchait les cheveux de se prendre dans les fils du métier à tisser. en queue de souris), un des personnages qu'il a appris à jouer, un homme du peuple apportant un peu de simplicité et de bonne humeur, dans la veine du théâtre traditionnel des mystères. La tête est une copie de celle de Mourguet lui-même : visage rond et fossettes qui encadrent un large sourirep. 25.
Né de cette tradition de simplicité, Guignol apparaît comme le porte parole des petites gens, prenant la place d'un Polichinelle qui lasse le public dans le courant individualiste et libertaire du Premier Empire. La marionnette est attestée de façon certaine vers 1818, période à laquelle la collaboration déjà rare du père Thomas s'arrête définitivement. Mourguet déménage à plusieurs reprises mais reste propriétaire des endroits où il monte ses représentations. Les années fastes du café-théâtre viendront bien plus tardp. 31.
Petit à petit le répertoire s'épuise et Mourguet doit jouer plusieurs personnages à la fois, ce qui le pousse à faire appel à d'autres manipulateurs : en 1820, des dix enfants nés de son mariage, Étienne (né en 1797) et Rose-Pierrette (née en 1804) forment avec leur père le noyau de la troupe, vite rejoints par l'époux de Rose-Pierrette, Claude Louis François Josserand, connu sous le nom de Louis Josserand I.
Les héritiers de Mourguet au
Des dix enfants de Laurent Mourguet, deux perpétuent la tradition familiale au : Étienne (né en 1797) et Rose-Pierrette (ou « Rosalie », née en 1804). Celle-ci épouse Louis Josserand, qui hérite de la direction de son théâtre.
Pour le personnage de Gnafron, Josserand fait appel à Victor-Napoléon Vuillerme-Dunand.
Plus tard encore, ce sont les deux enfants de Rosalie et Louis Josserand, Louis et Laurent qui reprennent, l'affaire familiale. Laurent épouse la fille de Vuillerme-Durand..
Guignol à Lyon au alt=Photographie en noir et blanc de deux hommes avec leurs marionnettes.|vignette|Pierre et Ernest Neichthauser tenant Guignol et Gnafron. vignette|redresse|Porte de l'ancien théatre du Gymnase.