L’histoire de Juda et Tamar (hébreu : מעשה יהודה ותמר Ma῾aśê Yehûdâ we-Tamar, grec : Ὁ Ιούδας καὶ ἡ Θάμαρ Ho Ioudas kai hè Thamar) est un épisode biblique du Livre de la Genèse.

Faisant immédiatement suite à la vente de Joseph instiguée par Juda, l’épisode relate ce qu’il advient de ce dernier : Juda épouse tout d'abord Bat Choua avec qui il a trois fils, Er, Onan, et Chêla. Le père comblé choisit pour Er, son fils aîné, une épouse du nom de Tamar, mais celui-ci meurt avant de lui avoir donné des enfants. Son décès est rapidement suivi par celui de son frère Onan, et Juda qui met ces malheurs sur le compte de Tamar, la renvoie chez son père, sans la marier à son troisième fils. Cependant, Tamar piège Juda et réussit à obtenir de lui un acte charnel, dont sont issus des jumeaux. De cette lignée vient David, fondateur de la lignée royale d'Israël qui s’achève d’après la Bible avec le Roi-Messie.

Mis en image, en prose ou en vers, ce récit n’a pas manqué de susciter l’intérêt des lecteurs et commentateurs tout au long de l'histoire, jusqu’à l’époque contemporaine. D’aucuns ont souligné l'originalité de l’épisode et son intercalage dans l’histoire de Joseph ; d’autres cherchèrent à expliquer l’attitude du patriarche éponyme de la nation juive et de sa bru dont les rapports, relevant à la fois de l’adultère et de l’inceste, leur auraient en théorie valu d’être lapidés à mort en vertu de la loi biblique. L'épisode revêt une nature d'autant plus paradoxale qu'il est à l'origine de la lignée royale d'Israël. Peu présent dans le lectionnaire chrétien jusqu’à l'époque moderne, il apparaît en revanche tout au long de l’histoire des lettres juives, depuis la Bible jusqu’à la littérature israélienne. Le récit fait aussi débat dans la communauté académique : certains considèrent ce passage intercalaire comme un ajout tardif et postérieur au cycle de Joseph, d'autres y voient en revanche un passage nécessaire pour expliquer l’entièreté de ce cycle.

Le récit biblique

L’histoire de Juda et Tamar constitue l’intégralité du chapitre 38 de la Genèse (Gn 38 ci-après). Il comporte, dans qui a servi de base à la Vulgate, 30 versets: vignette|La vallée d’Adoullam, recouverte de pins.vignette|Paysage du Wadi Timna.vignette|Position transverse-transverse lors d’une naissance gémellaire qui était peut-être celle des enfants de Juda et Tamar lors de l’accouchement

Le récit au sein du Livre de la Genèse

Lu isolément, le récit, organisé en chiasme autour de la rencontre entre Tamar et Juda à Einayim, semble avoir privilégié le thème de la perpétuation de la lignée, comme l’ensemble du livre de la Genèse. C’est à l’aune de celle-ci que sont jugés ses acteurs : Onan qui trompe son père en feignant d’appliquer le lévirat, meurt pour avoir refusé de donner une descendance à son frère tandis que Tamar qui trompe son beau-père par deux fois, est sanctionnée favorablement, tant par la providence que par Juda qui reconnaît la plus grande justesse de sa bru car la descendance qu’il lui a refusée et pour laquelle elle s’est évertuée, recourant à une manœuvre qui n’est pas sans rappeler celle des , lui revenait de droit, cf., et .

Pris dans son environnement littéraire immédiat (Gn 37 et 39), Gn 38 est le point de bascule où Juda, figure dominante lors de la vente et descente de Joseph, descend plus bas que ce dernier: d’une part, Dieu n’intervient pas pour (Gn 39:2-3) mais pour (Gn 38:7), cf. & , et d’autre part, Juda faut là où Joseph ne faute pas, se délestant impulsivement des insignes de son statut pour une relation passagère avec une femme qu’il prend pour une prostituée alors que Joseph conserve sa vertu face à une femme de haute condition et des plus insistantesGrossman, Background. En revanche, Tamar ressort plus positivement de la comparaison avec la femme de Putiphar: elle est, certes, aussi artificieuse que l’Égyptienne innommée en faisant, comme elle, usage d’un vêtementSur le thème du vêtement identificateur qui revient en Gn 41 et 2 Samuel 13, voir & mais elle agit sous la contrainte des circonstances, cherchant à accomplir le lévirat comme le lui avait promis Juda, et non à (Gn 39:14 & 17)Cf. ; en outre, Tamar ne compromet qu’elle-même tandis que la femme de Putiphar nuit à Joseph, et les preuves que produit Tamar rétablissent la vérité tandis celles de la femme de Putiphar accréditent ses mensonges.

Toutefois, lorsqu’il est replacé dans le contexte plus large du cycle des fils de Jacob (Gn 34-50) où Ruben se disqualifie en couchant avec Bilha (Gn 35:22), après que Siméon et Levi se sont vengés dans la violence des habitants de Sichem (Gn 34), Gn 38 est le creuset où Juda, qui avait déjà montré son ascendant sur ses frères, se corrige et acquiert la dimension morale qui lui faisait auparavant défaut pour succéder à son père à la tête des enfants d’Israël: la mort de ses premiers fils rend Juda plus pareil à son père car alors qu’il réagit immédiatement à la mort d’Er tandis que Jacob refuse d’être consolé, la mort d’Onan le mène à craindre pour Chelâ comme Jacob le fera pour Benjamin & ; alors qu’il fait initialement peu de cas de Tamar, qu’il condamne sciemment à vivre en marge d’une société patriarcale où elle n'est ni épouse ni mère, l’interpellation de sa bru avec le “Connais donc” qu’il avait employé pour mystifier son père en utilisant les mêmes expédients, amène Juda à reconnaître la plus grande justesse de celle à laquelle il avait indument fait endosser la responsabilité de ses malheurs. Admettant publiquement ses torts sans plus user de faux-semblants ni se soucier de sa réputation, sans plus se guider par ses instincts, . C’est pourquoi, face à Ruben, l’aîné des fils de Léa, Juda emporte la confiance de son père lorsqu’il s’offre en garant de son frère (arev, Gn 43:9), après avoir appris de Tamar l’importance du gage (eravon, Gn 38:17-18). Face à Joseph, l’aîné des fils de Rachel qui monte un simulacre pour remettre sa vente en scène et pousser ses dix frères à s’en retourner librement à Canaan en lui abandonnant Benjamin, Juda assume son rôle et s'offre en esclave, plaidant si bien en faveur du vieux Jacob qu’il produit sur Joseph l’effet qu’a eu sur lui Tamar, et que celui-ci met fin à la comédie et au drame familial, cité in ; voir aussi qui cite les précédents mais interprète différemment. . C’est pourquoi encore, lorsque vient l’heure pour , il annonce, après une longue louange qui encapsule Gn 38 (l’ânon, ʿiroh, figure Er, Onan est évoqué par [ben] atono - [le fils de] l’ânesse, Chelâ par Shilo et la mort des aînés par le Carmichael, cité in ), que c’est entre les mains de Juda que demeurera le sceptre, lui que ses frères et devant lui, non Joseph, qu’ils s’inclineront (Gn 49:8). L’épilogue de Gn 38, seul exemple d’accouchement gémellaire dans la Bible avec la naissance des jumeaux d’Isaac et Rebecca, étend la portée de ce motif réparateur aux récits patriarcaux: il reprend les termes et déroulement de Gn 25:21-26 presqu’à l’identiqueCf. & mais la main de Zerah retourne dans l’utérus (Gn 38:28) : la supériorité de Perets sur son frère aîné est ainsi reconnue, sans plus nécessiter l'entregent de Rebecca qui, en voulant assurer l’ascendant de Jacob, a initié un cycle multi-générationnel de conflit et de rouerie auquel Tamar vient de mettre fin & .

thumb|Juda comme Samson sont des héros imparfaits, dont la grandeur ou les hauts faits n’empêchent pas les errements, en particulier avec les femmes. Celles-ci sont volontiers décrites comme des êtres rusés et vindicatifs qui mènent l’homme trop sûr de lui à sa perte ; cependant, cet homme, acculé, se révèle dans toute la grandeur de son caractère ou de sa forceParallèles entre Genèse 38 et Juges 14-16, d’après mais voir +Genèse 38Juges 14-16II arriva, en ce temps-là, que Juda descendit de ses frères […]. Là, Juda vit la fille d'un Cananéen […] il l’épousa […] (Gn 38:1-2)Samson, étant descendu un jour à Timna, y vit une femme entre les filles des Philistins […] Je désire que vous me la procuriez pour épouse." ( 14:1-2)La fille du Cananéen est innomméeLa fille du Timnite est innomméeJuda éloigne sa belle-fille de son promis, provoquant son passage à l’acte (Gn 38:11 & 14)Samson est éloigné par son beau-père de sa promise, provoquant son passage à l’acte (Jg 15:1-2)Quand Juda fut consolé, il monta […] à Timna (Gn 38:12)Samson, étant descendu […] à Timna… (Jg 14:1)[Après la mort de son épouse], Juda […] la prit pour une prostituée [et se détourna vers elle] (Gn 38:15-16)[Après la mort de son épouse], Samson […] y remarqua une prostituée et se rendit auprès d’elle (Jg 16:1)Juda envoya le chevreau (Gn 38:20)Samson […] lui apporta un chevreau (Jg 15:1)Tamar [emmenée depuis la maison de son père] manque de mourir brûlée (Gn 38:24)La femme de Samson, fille du Timnite, périt brûlée [avec son père] (Jg 15:6)

Le récit et ses échos bibliques vignette|gauche|Outre les références directes faites à Tamar, Juda et Perets à la fin du Livre de Ruth (4:12 & 4:18), le livre s’ouvre sur le même incipit que Gn 38, un même départ pour une terre étrangère, la mort de deux fils qui laisse la protagoniste du récit sans descendance et l’invitation à retourner à la maison familiale.Stérile alors qu’elle n’est pas infertile, la protagoniste s’allonge aux pieds un homme plus âgé pour le séduire et donne naissance à un ancêtre de la maison de David, après quoi elle disparaît nommément de la fin du récit, ne jouant même plus de rôle actif lors de son accouchement, contrairement à la mère des premiers enfants de Juda.

Gn 38 est directement évoqué dans le décompte des fils d’Israël sortis d’Égypte (Nb 26:19) ou dans la liste des descendants de Juda ( 2:3-4), et, moins directement, dans la législation deutéronomique du yibboum (lévirat) où l’accent n’est plus mis sur la perpétuation de la lignée mais sur le bien-être de la femme, laquelle a la possibilité d'en référer aux juges locaux ou de pratiquer la cérémonie du déchaussement si son beau-frère refuse de s’unir à elle ()Selon et surtout qui voit dans la loi du lévirat, ainsi que celles du fils rebelle et de la femme soupçonnée d’infidélité, des innovations bibliques ultérieures visant à circonscrire l’autorité du chef de famille. Toutefois, estime que les lois du lévirat deutéronomique sont en pleine vigueur à l’époque des patriarches mais elles ne peuvent s’appliquer à Tamar car elle se trouve trop éloignée des anciens de sa ville pour faire appel à eux ; estime lui aussi que, du point de vue exégétique, Gn 38:26 (« il cessa, dès lors, de la connaître ») se comprend plus aisément si l’on admet que Tamar devait, pour être permise à un autre homme, déchausser Chelâ et ne pouvait plus le faire après s’être unie au père de celui-ci. . vignette| Juda/David qui s’est rendu/réfugié à Adullam pour se distancier de ses frères/fuir Saül, s’associe avec Hira/Hiram et prend pour femme Bat Choua/Bat Cheva (Bethsabée, appelée Bat Choua en 1 Chr 3:5). Il floue Tamar/Urie le Hittite et s’unit contre la loi avec sa bru/une femme mariée mais il ne s’en rend pas compte avant que Tamar/Nathan ne l’y amène par une voie détournée ; sa réaction immédiate et sans dérobade, est exemplaire dans sa lapidarité : « Elle est plus juste que moi »/« J’ai péché envers YHWH »Parallèles (directs ou inversés) entre Genèse 38 et 2 Samuel 11, d’après , , , , et