Légendes du Guatemala (Leyendas de Guatemala), paru en 1930, est le premier livre publié par l'auteur et récipiendaire du prix Nobel Miguel Ángel Asturias. Celui-ci y réinterprète les légendes de son pays natal du Guatemala. Il est influencé par les études d'anthropologie et de civilisation indigène centro-américaine que Miguel Ángel Asturias a menées en France, à la Sorbonne, et intègre donc la perspective européenne.
La nature de la tradition orale est évidente dans Légendes du Guatemala, comme en témoigne la dédicace : . Le livre recrée de façon lyrique le folklore guatémaltèque en prenant son inspiration dans les sources précolombiennes et coloniales.
Le style d'écriture de Légendes du Guatemala est le produit d'une heureuse expérimentation que l'on pourrait appeler « intuition poétique ». Ce style peut être vu comme un précurseur du futur mouvement du réalisme magique. Le livre peut être lu non seulement dans une perspective anthropologique, mais également comme une expérience esthétique, confirmant ainsi l'originalité du style.
Résumé Légendes du Guatemala se compose d'une série de contes, inspirés de légendes orales puisées dans la culture populaire, précédés d'une lettre de Paul Valéry au traducteur français Francis de Miomandre qui tient lieu de préface. Le résumé suivant correspond au découpage des chapitres de l'ouvrage.
Guatemala La première histoire, Guatemala, commence avec une route venteuse et un chariot qui s'approche d'une cité qui n'est pas nommée. Elle montre deux anciens, Don Chepe et Niña Tina, qui sont chargés avec l'héritage du pays. Le personnage Cuco des rêves est introduit, c'est lui qui reliera les légendes qui composent le reste de l'ouvrage. Le narrateur raconte alors deux anecdotes, celle de Frère Pedro de Betancourt et celle de Frère Payo Enriquez de Rivera.
L'auteur fait référence aux principales villes du Guatemala, comme Guatemala Ciudad et Antigua, qui ont été formées pendant l'ère coloniale. Il mentionne aussi les sites guatemaltèques de Quiriguá, Tikal, ainsi que Palenque et Copán, qui, bien qu'ils ne fassent plus partie du Guatemala contemporain, faisaient partie de l'empire maya. Dans cette histoire, il est expliqué que les villes modernes du Guatemala ont été physiquement construites au-dessus de villes coloniales et indigènes précédentes, ce qui crée une image du Guatemala comme d'une « maison à plusieurs étages ».
Maintenant je me souviens Il s'agit de la première des sept légendes racontées par Cuero de Oro. Il la raconte en alternance avec don Chepe et doña Tina. Ces anciens parlent d'un arbre qui détruit la notion de temps. Le narrateur raconte son voyage et son angoisse pendant sa nuit de délire.
Légende du Volcan Cette légende raconte l'origine des hommes au Guatemala. Elle commence avec six hommes, dont trois proviennent de l'eau et trois du vent. Ce nombre trois est important dans la tradition Nahuatl. Les trois hommes de l'eau se nourrissent d'étoiles et ceux du vent marchent dans la forêt comme des hommes-oiseaux.
Deux dieux, Cabrakán, qui provoque des tremblements de terre, et Hurakán, qui est le géant des vents et l'esprit du ciel, sont aussi présentés. Hurakán produit un tremblement et tous les animaux fuient de la forêt. Un des six hommes, nommé Nido (« nid » en espagnol) est le seul qu'il reste. Une trinité composée d'un saint, d'un lys blanc et d'un enfant lui ordonne de construire un temple. C'est alors que les arbres commencent à se remplir de nids.
Légende du Cadejo Cette légende prend place au . Une belle novice dans un couvent, qui change plusieurs fois de nom au cours de l'histoire, souffre de sa tresse, qui excite les hommes. Elle coupe sa tresse, qui se change en serpent. Le serpent s'enroule autour d'une chandelle, éteignant sa flamme et envoyant l'homme en enfer.
Légende de la Tatuana Cette légende parle d'un amandier qui garde les traditions maya et tient le compte du passage des années. L'arbre divise son âme entre les quatre chemins qui marquent l'entrée du monde souterrain du Xibalba. Chaque chemin, marqué par une couleur différente, est emprunté par une partie de l'âme qui devra y faire face à des tentations.
Légende du Sombrerón Un moine est tenté par une balle qui passe par la fenêtre dans sa cellule. Il est captivé par la balle et se demande si elle est liée au diable. Il passe des heures innombrables à jouer avec la balle. Lorsqu'il parle avec une femme dont le fils a perdu sa balle, et qu'il se sent obligé de la rendre, les voisins disent qu'il a pris l'apparence du diable. Il finit par jeter la balle par sa fenêtre, et cette dernière se transforme en el Sombrerón, l'enfant-diable.
Légende du trésor du pays fleuri Cette légende se déroule à l'époque de l'arrivée des conquistadors espagnols au Guatemala, alors que les indigènes célèbrent la fin d'une guerre, près du lac Atitlán, où vit le peuple des Tz'utujils. Près de ce lac se trouve un volcan nommé Abuelo del Agua (grand-père de l'Agua). Ce volcan cache le trésor des tribus des rives qui ont échappé au pillage des Espagnols. Lorsque ceux-ci approchent, les tribus sont terrifiées et laissent derrière elles leurs trésors.
Les Sorciers de l'orage du printemps Cette légende se divise en six parties et décrit les combats mythologiques pour la survie entre trois règnes : animal, végétal et minéral. Juan Poye est le personnage principal ; c'est un « homme-rivière ». Quand les hommes oublient les règles de l'amour et agissent cruellement, la rivière devient source de punition des humains immoraux. Tout ce qui reste à la fin de la légende, ce sont des cités couvertes par la végétation du pays Quiché.
Cuculcán Cette dernière légende est écrite sous la forme d'une pièce. Elle n'a été ajoutée au recueil que dans la seconde édition. Les trois scènes sont séparées par des rideux colorés qui figurent le passage du temps.
Les personnages sont : Guacamayo, un oiseau de mille couleurs qui est sournois ; Cuculcán, le serpent à plumes ; Chinchinirín, l'enseigne au combat de Cuculcán ; Yaí, une « femme-fleur » qui doit être sacrifiée.
Guacamayo et Cuculcán se querellent au sujet de la légende du soleil. Derrière le dos de Cuculcán, Guacamayo l'accuse d'imposture et discute avec Chinchinirín. Conspirant pour prendre la place de Cuculcán, Guacamayo fait un pacte avec Yaí, mais Cuculcán est sauvé. À la fin, la lune naît du corps de Chinchinirín tandis qu'il cherche à atteindre la fleur jaune.
L'auteur
Miguel Ángel Asturias est né en 1899 dans la ville de Guatemala au sein d'une famille de la classe moyenne. Sa mère, métisse (sa famille avait des origines espagnoles et indigènes), était maîtresse d'école. Son père, Ernesto Asturias, était un avocat d'origine espagnole. Au début, Asturias avait commencé la faculté de droit, mais il a fini par étudier l'anthropologie et la littérature. Finalement, il devint auteur et gagna le Prix Nobel de littérature en 1967. Il fit une grande partie de ses études à Paris, mais il voyagea aussi dans toute l'Amérique Latine. Parmi ses œuvres les plus importantes figure Légendes du Guatemala (1930), Monsieur le Président (1946), Les Hommes de Maïs (1949), Le Pape Vert (1954), Les Yeux des Enterrés (1960) et Mulata de tal (1963).
Analyse littéraire Asturias base son travail sur les traditions et légendes de ses ancêtres et s'efforce de donner une représentation précise de la culture indigène, mélangée à des éléments d'origine coloniale. Il utilise certains aspects de la culture traditionnelle indigène, et combine les modes de narration oraux et textuels. Son unicité s'illustre aussi à travers le fait qu'il est impossible de classer son travail au sein des genres littéraires préexistants, même si certains considèrent que les Légendes du Guatemala est un des précurseurs du réalisme magique.
Forme et structure Chacun des contes des Légendes du Guatemala est un poème en forme de prose. Chaque mot à son importance et à ce titre transcende la collection commune d'histoires. Ces dernières sont reliées par un dénominateur commun : un plan de fiction partagé. Toutes les légendes prennent la forme d'une histoire, à l’exception du dernier, Cuculcán, qui prend la forme d'une pièce de théâtre, à l'origine écrite pour le théâtre de Madrid.
Légendes du Guatemala a deux introductions : Guatemala et Maintenant je me souviens, chacune ayant un but différent. Maintenant je me souviens introduit un narrateur qui est identifiable à l'auteur, alors que Guatemala présente l'univers dans lequel les légendes vont se dérouler.
Dans la deuxième édition des Légendes de Guatemala, sortie en 1948, furent ajoutés Les sorciers de l'orage du printemps et Cuculcán. Bien qu'initialement ils semblent briser l'unité formelle des Légendes du Guatemala (puisque Cuculcán semble être une pièce de théâtre), ils comprennent les mêmes thèmes et les mêmes histoires et semblent avoir été écrites avant la publication de la première édition du livre. La fluidité dont fait preuve Asturias dans ses contes est une partie très importante de sa littérature. Les histoires ont très souvent une tonalité musicale, comme si elles devaient être lues à voix haute. Ce qui est facilité par la répétition de certaines phrases, comme "Le Coucou des Rêves file les contes" dans Guatemala.
Culture indigène La fiction de Asturias peut être considérée comme néo-indigène. Son œuvre est une évolution de la littérature indigéniste. Cette évolution se définit par sa posture critique vis-à-vis de la domination européenne sur les indiens d'Amérique. La littérature indigéniste propose un portrait exotique et stéréotypé des peuples indigènes qui, soit les laisse sans espérance et dépendants des européens, soit promeut leur adaptation à la culture métisse. En revanche, Asturias revoit sa position et représente la culture indigène comme une facette propre à la culture guatémaltèque. Pour ce faire, Asturias essaye de donner une représentation précise de cette culture indigène. C'est pourquoi il base son travail d'écriture sur les traditions et les légendes de ses ancêtres. On peut dire qu'Asturias utilise des éléments de la culture traditionnelle .
Identité L'auteur Francis Jaeger affirme que les Légendes du Guatemala montrent comment l'étude des mythes du passé a contribué à former l'identité nationale du Guatemala. Les légendes d'Asturias représentent les points de vue qui composent l'identité guatémaltèque : ceux des Européens et ceux des Mayas. Jaeger se réfère à la critique de Loïs Parkinson Zamora, qui considère que les Légendes du Guatemala est une œuvre qui montre une . Ces dernières amènent Asturias à combler le vide de connaissances sur la culture indigène avec une recherche du passé. Cette anxiété a conduit à la création d'un récit au langage détaillé, qui intègre les complexités et les paradoxes des origines culturelles indigènes. Ainsi, l'indigène, le colonisateur et l'homme moderne coexistent sur un pied d'égalité au sein des légendes. Légendes du Guatemala met en évidence un dialogue entre les différentes influences culturelles, indigènes et européennes, au Guatemala, au lieu de promouvoir l'idée d'hybridation culturelle ou celle du métissage. Avec l'évolution de la société et les avancées technologiques, il y a eu une nécessité constante de redéfinir la culture indigène. En ce sens, le développement de la nation guatémaltèque et de l'identité de son peuple se perçoit à travers le récit des différentes légendes.
Réalisme magique