Lucien Lévy-Bruhl, né le à Paris et mort le dans la même ville, est un philosophe, sociologue et anthropologue français.
Ses travaux, au début du , ont principalement porté sur l'étude des peuples sans écriture. Il fut l'un des collaborateurs d'Émile Durkheim. Les travaux de Lucien Lévy-Bruhl s'orientèrent d'abord vers l'histoire de la philosophie, puis après un ouvrage sociologique, il publia une série d'ouvrages ethnologiques.
Proche de Durkheim et de l'école française de sociologie, il occupe cependant une position particulière vis-à-vis du groupe des premiers durkheimiens, puisque sa grande proximité avec ce projet sociologique et ceux qui le faisaient vivre n'a jamais donné lieu à une adhésion orthodoxe. Il est souvent considéré comme l'un des principaux pères fondateurs de l'anthropologie en France, et a par exemple été à l'origine, avec Marcel Mauss et Paul Rivet, de la création de l'Institut d'ethnologie.
Biographie
Jeunesse et études Lucien Lévy-Bruhl est né le , à Paris, dans une famille juive de condition modeste originaire d’Alsace. Il est cousin par alliance d'Alfred Dreyfus, qu'il soutiendra publiquement lors de l'affaire Dreyfushttp://www.savoirs.ens.fr/savoir-et-engagement Présentation en ligne, sur le site de l'ENS, de l'exposition Savoir et engagement. L'École normale supérieure au cœur de l'affaire Dreyfus « Le foyer brûlant de la conscience nationale » (2006)/pageG01.html.
Il est admis à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm en 1876, et est reçu premier de l'agrégation de philosophie en 1879.
Le , il soutient ses deux thèses de doctorat ès lettres à la faculté de l'université de Parishttps://eslettres.bis-sorbonne.fr/notice/Doctorant/5460, consulté le 18 décembre 2023.. La première, en français, aborde l'idée de responsabilitéLucien Lévy-Bruhl, L'idée de responsabilité [en ligne], Paris, Hachette, 1884, 253 p., URL : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bd6t5348704f, consulté le 18 décembre 2023.. La deuxième, en latin, s'interroge sur ce que ressentait Sénèque à propos de DieuLucien Lévy-Bruhl, Quid de Deo Seneca senserit [en ligne], Paris, Hachette, 1884, 65 p., URL : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5495788r, consulté le 18 décembre 2023..
Il est le père du juriste Henri Lévy-BruhlIbidem.. Il est un proche d'Émile Boutmy, fondateur de l'Institut d'études politiques de Paris.
Parcours professoral Une fois l'agrégation obtenue, Lucien Lévy-Bruhl devient enseignant de philosophie aux lycées de Poitiers et d'Amiens. Il est ensuite nommé au lycée Louis-le-Grand, comme professeur en rhétorique supérieure.
En 1885, il est parallèlement enseignant à l'École libre des sciences politiques, ayant été recruté par Émile Boutmy. Il lui demande de donner un cours sur , renommé dès 1889 en . Il fait partie des premiers professeurs de philosophie politique de Sciences Po.
En 1895, il devient maître de conférences en philosophie à l'École normale supérieure, et son poste à Louis-le-Grand échoit à Gustave Belot. En 1902, il est chargé d'un cours d'histoire de la philosophie moderne à la faculté de lettres de Paris, et il devient professeur adjoint en 1904.
En 1908, il succède à Émile Boutroux à la chaire d'histoire de la philosophie moderne de la Sorbonne. Il occupe cette chaire tout le reste de sa vie.
Parcours professionnel Durant la Première Guerre mondiale, il rejoint le cabinet d'Albert Thomas, député socialiste devenu Ministre de l'Armement, dans le gouvernement d'union sacrée qui se met alors en place.
Autres fonctions Il a dirigé la Revue philosophique de la France et de l'étranger (du premier numéro de 1917 au premier numéro de 1940) et fondé l'Institut d'ethnologie de l’Université de Paris. Il a été élu membre de l'Institut de France, auprès de l’Académie des sciences morales et politiquesNotice d'autorité de la Bibliothèque nationale de France.. Il participe en 1928 au premier cours universitaire de Davos, avec de nombreux autres intellectuels français et allemands.
Prises de positions
Socialisme Socialiste engagé, il est l'un des plus proches amis de Jean Jaurès depuis leur rencontre à l'École Normale Supérieure. Jaurès le considérait comme et le biographe Harvey Goldberg parle de Lévy-Bruhl comme de « l'ami d'une vie. »
C'est avec lui que Jaurès passa la matinée qui précéda son assassinat le où ils s'entretinrent de la guerre, Jaurès pensant la paix encore possible, quand Lévy-Bruhl était, lui, "profondément inquiet".
Journal L'Humanité Cette amitié explique que Lévy-Bruhl ait soutenu la création du journal L'Humanité en y apportant , soit plus du quart du capital ayant permis sa création. Cette donation, ainsi que celle des frères Salomon et Théodore Reinach, nourriront de nombreuses rumeurs à l'extrême droite, mais aussi jusque dans le camp de la gauche, sur fond d'antisémitisme, sur la supposée collusion du journal avec la famille Rothschild. Charles Rappoport lui-même se fit l'écho de celles-ci lors du congrès de Saint-Quentin (16-), considérant que le salaire de Lévy-Bruhl ne lui permettait pas un tel don et qu'il devait par conséquent être le prête-nom de capitalistes, et notamment des Rothschild. En réalité, la somme apportée venait de la dot de son épouse, Alice Brühl, plus fortunée que lui.
À la mort de Jaurès, Lévy-Bruhl rédige la première biographie du leader socialiste sous forme d'une notice nécrologique pour l'Annuaire des anciens élèves de l'ENS, qui sera reprise et publiée en 1916 sous le titre Quelques pages sur Jean Jaurès à la Librairie de l'Humanité. Lévy-Bruhl sera aussi le premier préfacier du dernier ouvrage de Jaurès, L'Armée nouvelle, ainsi que le premier président de l'Association des Amis de Jean Jaurès constituée en 1916.
Affaire Dreyfus Il est l'un des premiers à soutenir publiquement Alfred Dreyfus, son cousin par alliance. Il joue un rôle important dans la mobilisation de nombreux intellectuels, gravitant notamment autour de l'ENS, pour la défense du Capitaine, souvent en lien avec son ami Lucien Herr.
Apports
Histoire de la philosophie (1884-1900) Après sa thèse L'idée de responsabilité (1884), il publia plusieurs ouvrages d'histoire de la philosophie : L'Allemagne depuis Leibniz. Essai sur le développement de la conscience nationale en Allemagne, 1700-1848 (1890), La Philosophie de Jacobi (1894), History of Modern Philosophy in France (1899), La philosophie d'Auguste Comte (1900).
Sociologie de la morale (1903) En 1903, Lévy-Bruhl publie La morale et la science des mœurs, ouvrage inspiré par la sociologie durkheimienne. Lévy-Bruhl observe que le mot "morale" désigne des faits moraux, la science des faits moraux et l'art moral rationnel (p. 101). a) Un fait moral est un fait social qui consiste en mœurs, coutumes, lois, mais aussi en théories morales, qui sont législatrices, normatives. b) Lévy-Bruhl envisage une science des mœurs, branche de la sociologie, pour étudier des mœurs, ici les diverses morales (codes, traditions, enseignements et coutumes) que l'on observe dans les diverses sociétés, qui sont relatives au contexte social ou historique. Ainsi est posé un relativisme moral, la négation de l'unicité de la nature humaine, mais aussi un positivisme moral qui remplace les théories par l'observation. c) L'art moral est une application de la science des mœurs. Il cherche à améliorer la réalité sociale à partir des données de la science des mœurs.
Bien reçu par les sociologues, cet ouvrage qui prônait le développement d'une science des mœurs d'inspiration sociologique en l'opposant à la philosophie morale suscita critiques et débats chez les philosophesMerllié D. La sociologie de la morale est-elle soluble dans la philosophie ? La réception de La morale et la science des mœurs. Revue Française de Sociologie 2004; 45(3): . Peut-on étudier les faits moraux comme des choses, sans prendre en compte l'aspect subjectif des conduites (sociologisme) ? Les mœurs sont-elles fonction des époques, lieux, cultures (relativisme) ? Constituer une science des mœurs, est-ce détruire les morales ?
Ethnologie (1910-1939) Lévy-Bruhl regarde ses propres ouvrages d'ethnologie comme une somme de six volumes : I Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures (1910), II : La mentalité primitive (1922), III : L'Âme primitive (1927), IV : Le surnaturel et la nature dans la mentalité primitive (1932), V : La mythologie primitive (1935), VI : L'expérience mystique et les symboles chez les primitifs (1938). En 1949, son élève Maurice Leenhardt publia de manière posthume les réflexions que menait Lévy-Bruhl en 1938-1939, sous le titre de Carnets, il y révise ses positions.
Opposition entre mentalité logique et mentalité primitive
La thèse de Lévy-Bruhl consiste à poser que si l'esprit humain est fondamentalement le même partout (il y a "identité fondamentale de tous les esprits humains : tous capables de raisonner, de parler, de compter, etc."), les formes dans lesquelles il s'exprime peuvent varier suivant les contextes sociaux.
Cette thèse demande, pour être comprise, à être réintégrée dans les débats de l'époque. Les récits des explorateurs européens auprès des peuples primitifs rapportaient alors des phénomènes inexplicables pour la mentalité moderne occidentale. Dans de nombreux cas, les principes fondamentaux de la logique semblaient ne pas être respectés. L'interprétation privilégiée pour rendre compte de ces phénomènes par les premiers ethnologues, notamment britanniques, était celle d'une incapacité de ces populations à bien raisonner. Supposés réfléchir de la même manière que l'observateur européen, ils étaient alors soupçonnés, par infériorité intellectuelle, d'être incapables de respecter les cadres logiques qui s'imposaient à eux.
Proche de la tradition durkheimienne naissante dans ce qu'elle implique de relativisation, Lévy-Bruhl propose une tout autre réponse : les "primitifs" ne sont pas moins capables que les modernes de réfléchir selon des cadres logiques déterminés, ils en ont simplement des différents. Vivants dans des sociétés organisées de manière différente, la structure même de leur esprit s'en trouve marquée par des fonctionnements qui ne doivent pas être appréhendés à l'aune du modèle occidental, mais compris comme répondant à leur logique propre. Lévy-Bruhl élabore ainsi un geste de relativisation radicale de la mentalité moderne, en faisant perdre toute supériorité à la rationalité scientifique de type moderne, qu'il réintègre comme une forme très spécifique parmi d'autres de mode de raisonnement. Toute la difficulté viendra alors de ce que, en appelant ainsi à séparer nettement les deux formes de mentalité afin de rendre aux peuples en question une dignité intellectuelle niée par l'ethnocentrisme des premières interprétations, Lévy-Bruhl prend le risque d'introduire une séparation trop radicale entre les différentes manières de se représenter la réalité suivant les sociétés. Dès ses premières théorisations sur le thème, Lévy-Bruhl défendra donc l'idée selon laquelle il existe bien une continuité entre la pensée "primitive" et la pensée "moderne", non pas en ce que les "primitifs" nieraient une pensée rationnelle naturelle et universelle mais en ce que la mentalité logique que l'on trouve chez les Occidentaux masque en réalité un fond de mentalité primitive, qui est simplement plus visible dans les observations de sociétés éloignées. Cette dimension prend une place de plus en plus importante dans l'oeuvre de Lucien Lévy-Bruhl à mesure qu'elle se déploie, devenant prééminente après 1918 et s'explicitant véritablement dans ses Carnets.
Lévy-Bruhl relève "deux caractères fondamentaux de la mentalité primitive, prélogique et mystique" (Carnets, p. 48).