vignette|Plaque commémorative sur le site de l’expérience de Stanford. thumb|Gardiens en action lors de l'expérience de 1971. L’expérience de Stanford (parfois surnommée effet Lucifer) est une étude de psychologie sociale menée par Philip Zimbardo en 1971 sur les effets de la situation carcérale, ayant eu un très grand écho social et médiatique.
Elle fut réalisée avec des étudiants qui jouaient des rôles de gardiens et de prisonniers. Elle visait à étudier le comportement de personnes ordinaires dans un tel contexte et eut pour effet de montrer que c'était la situation plutôt que la personnalité autoritaire des participants qui était à l'origine de comportements parfois à l'opposé des valeurs professées par les participants avant le début de l'étude. Les 18 sujets avaient été sélectionnés pour leur stabilité et leur maturité, et leurs rôles respectifs de gardiens ou de prisonniers leur avaient été assignés de manière ostensiblement aléatoire. En d'autres termes, chaque participant savait que l'attribution des rôles n'était que le simple fruit du hasard et non pas de prédispositions psychologiques ou physiques quelconques. Un gardien aurait très bien pu être prisonnier, et vice-versa.
Les prisonniers et les gardes se sont rapidement adaptés aux rôles qu'on leur avait assignés, dépassant les limites de ce qui avait été prévu et conduisant à des situations réellement dangereuses et psychologiquement dommageables. L'une des conclusions de l'étude est qu'un tiers des gardiens fit preuve de comportements sadiques, tandis que de nombreux prisonniers furent traumatisés émotionnellement, deux d'entre eux ayant même dû être retirés de l'expérience avant la finPhilip Zimbardo, The Lucifer effect: understanding how good people turn evil, Random House 2007, ..
Malgré la dégradation des conditions et la perte de contrôle de l'expérience, une seule personne (Christina Maslach) parmi les cinquante participants directs et indirects de l'étude s'opposa à la poursuite de l'expérience pour des raisons morales. C'est grâce à celle-ci que le professeur Zimbardo prit conscience de la situation et fit arrêter l'expérience au bout de six jours, au lieu des deux semaines initialement prévues.
Les problèmes éthiques soulevés par cette expérience la rapprochent de l'expérience de Milgram, menée en 1963 à l'Université Yale par Stanley Milgram.
Cependant, le caractère scientifique et les conclusions de cette expérience, impossible à reproduire pour des raisons éthiques, ont toujours été et sont de plus en plus remis en cause. De plus, l'expérience semble ne pas avoir été faite dans le respect des règles de la méthode scientifique. Elle est même accusée d'être le fruit d'une « imposture ».Sonya Faure, « On voit le scientifique intervenir en permanence, il donne même des idées de punitions aux gardiens », Libération, 11 juillet 2018...
L'expérience Buts et méthodes
L'étude, financée par l'US Navy et l'US Marine Corps, visait à comprendre la raison des conflits dans leur système carcéral. Le professeur Zimbardo et son équipe ont voulu tester l'hypothèse selon laquelle les gardiens de prison et les prisonniers adoptaient spontanément par autosélection un comportement menant à une dégradation des conditions de détention. Les participants, recrutés par une annonce dans un journal, étaient payés par jour (ce qui représenterait en 2023Très précisément en dollars constants ajustés pour l'inflation sur la période 1971-2023) pour participer à une « simulation de prison » d'une durée de deux semaines. Parmi les 70 candidats s'étant présentés, les tests psychologiques et physiques permettent à Zimbardo et son équipe de sélectionner 24 adultes en bonne condition physique et mentale. Ces participants étaient tous des étudiants, originaires de tout le continent nord-américain, et issus de tous les milieuxJacques-Philippe Leyens, Vincent Yzerbyt, Psychologie sociale, Mardaga, 1997 ..
Les candidats furent divisés de manière aléatoire en deux groupes de taille égale, les « prisonniers » et les « gardiens » ; ils sont, de plus, tous parfaitement informés du caractère aléatoire de la répartition des rôles.
La prison se situait dans le sous-sol du bâtiment de psychologie de l'université Stanford. Un assistant de recherche jouait le rôle de directeur et Zimbardo celui de superviseur. Zimbardo imposa des conditions particulières aux participants dans l'espoir d'augmenter la désorientation, la dépersonnalisation et la désindividualisation.
On fournit aux gardes une matraque en bois et un uniforme kaki de type militaire acheté dans un magasin de surplus. Ils avaient également des lunettes de soleil réfléchissantes (comme celles des policiers américains et de certains gardiens de prison) pour éviter tout contact entre les yeux d'un prisonnier et ceux d'un gardien. Contrairement aux prisonniers, les gardes étaient censés travailler en rotation et rentrer chez eux lorsqu'ils n'étaient pas de service, bien que par la suite nombre d'entre eux aient été volontaires pour du travail supplémentaire sans augmentation de salaire.
Les prisonniers devaient porter une sorte de longue blouse, pas de sous-vêtements, et portaient des tongs en caoutchouc, ce qui, selon le professeur Zimbardo, devait les forcer à adopter des postures inhabituelles et à éprouver une sensation d'inconfort pour aggraver leur désorientation. Ils étaient appelés par des numéros et non par leur nom. Ces numéros étaient inscrits sur leurs uniformes et ils devaient porter un bas nylon sur le haut de la tête pour simuler un crâne rasé (comme à l'armée). De plus, ils portaient une chaîne aux chevilles, pour leur imposer en permanence le sentiment de leur emprisonnement et de leur oppression.
La veille de l'expérience, les gardes assistèrent à une réunion de formation, mais ne reçurent pas de consigne formelle, sinon qu'aucune violence physique n'était autorisée. Ils furent avertis que le bon fonctionnement de la prison était de leur responsabilité, et qu'ils devaient la gérer de la manière qui leur conviendrait.
Zimbardo fit cette déclaration aux gardes durant la formation :
Les participants désignés comme prisonniers furent simplement prévenus d'attendre chez eux pour être appelés quand l'expérience commencerait. En fait, ils furent arrêtés pour vol à main armée, sans être prévenus, par la police de Palo Alto qui coopérait à cette partie de l'expérience. Les prisonniers durent passer par une procédure de « fichage » complète, incluant la prise des empreintes digitales, les photographies et la lecture de leurs droits. Ils furent fouillés, menottés puis conduits à la prison factice en véhicules de police, à grand renfort de sirènes. Arrivés à destination, ils furent déshabillés et nettoyés à l'aide de produits anti-poux et parasites, puis on leur indiqua leur nouvelle « identité ».
Résultats Le contrôle de l'expérience a rapidement été perdu. Les prisonniers ont subi — et accepté — un traitement humiliant et parfois sadique de la part des gardes, et à la fin beaucoup d'entre eux souffraient d'un sévère dérangement émotionnel.
Après un premier jour plutôt calme, une émeute survint le deuxième jour. Les gardes se portèrent volontaires pour des heures supplémentaires et collaborèrent pour casser la révolte, attaquant les prisonniers avec des extincteurs sans être supervisés par l'équipe de recherche. Après cela, les gardes essayèrent de diviser les prisonniers et de les monter les uns contre les autres en créant une « bonne » cellule et une « mauvaise » cellule. Cela devait laisser penser aux prisonniers qu'il y avait des « informateurs » dans leurs rangs. Ces efforts furent largement récompensés, puisqu'il n'y eut plus de grande rébellion. D'après les anciens détenus engagés comme consultants par le professeur Zimbardo, une technique similaire avait été utilisée avec succès dans les vraies prisons aux États-Unis.
Le « comptage de prisonniers », qui avait été mis en place pour que les prisonniers se familiarisent avec leur numéro d'identification, devint une épreuve où durant plusieurs heures les gardes tourmentaient les prisonniers et leur imposaient des punitions physiques, notamment de longues périodes d'exercice physique forcé. Cette prison devint insalubre et inhospitalière ; le droit d'utiliser la salle de bain devint un privilège qui pouvait être - et était souvent - refusé. Certains prisonniers furent forcés de nettoyer les toilettes à mains nues. Les matelas furent retirés de la « mauvaise » cellule et les prisonniers obligés de dormir à même le sol sans aucun vêtement. La privation de nourriture était également souvent utilisée comme punition. De plus, les prisonniers durent endurer une nudité forcée et même des actes d'humiliation sexuelle.
Le professeur Zimbardo lui-même fut victime de son expérience. Le quatrième jour, Zimbardo et les gardes réagirent à une rumeur d'évasion en essayant de déplacer toute l'expérience dans une cellule non utilisée du département de police local, car cela était « plus sûr ». La police refusa, invoquant des problèmes d'assurance, et le professeur Zimbardo se rappelle avoir été énervé et avoir pesté contre le manque de coopération de la police.
L'expérience avançant, de nombreux gardes devinrent progressivement plus sadiques, en particulier la nuit (pensant que les caméras étaient éteintes et que l'équipe de recherche ne pouvait pas les voir). Les cobayes déclarèrent qu'environ un tiers des gardes présentaient de vraies tendances sadiques.
Pour étayer sa théorie selon laquelle les participants avaient intériorisé leur rôle, le professeur Zimbardo avança le fait que lorsqu'on leur proposa une liberté conditionnelle en échange de la confiscation de la totalité de leur paye, la plupart des détenus acceptèrent. Puis, lorsque leur liberté conditionnelle fut néanmoins refusée, aucun ne quitta l'expérience. Le professeur Zimbardo avance qu'il n'y avait aucune raison pour eux de continuer à participer à l'expérience s'ils étaient prêts à renoncer à leur salaire pour la quitter.
Les prisonniers ont commencé à présenter des symptômes de dérangements émotionnels aigus, et l'un d'eux développa un eczéma psychosomatique sur tout le corps quand il apprit que sa demande de liberté conditionnelle était rejetée (le professeur Zimbardo la lui avait refusée, pensant qu'il tentait de sortir de l'expérience en feignant la maladie). Pleurs incontrôlables et pensées désordonnées étaient devenus communs chez les prisonniers. Deux d'entre eux souffraient de troubles si importants qu'ils durent être écartés de l'expérience et remplacés par d'autres cobayes.
L'un des remplaçants, le prisonnier 416, était horrifié par les traitements infligés par les gardes et commença une grève de la faim pour protester. Il fut isolé et enfermé de force dans un placard pendant trois heures. Pendant ce temps, les gardes lui firent tenir les saucisses qu'il avait refusé de manger. Les autres prisonniers le considéraient comme un agitateur. Pour exploiter ce sentiment, les gardes offrirent un choix aux prisonniers : s'ils n'abandonnaient pas leur couverture, le prisonnier 416 serait laissé en isolement toute la nuit. Les prisonniers choisirent de garder leur couverture. Plus tard, le professeur Zimbardo intervint et replaça le prisonnier 416 dans sa cellule.