Pierre Goubert, né le à Saumur (Maine-et-Loire) et mort le à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), est un historien et universitaire français, spécialiste des .

Historien des sociétés et des mentalités d'Ancien Régime, Pierre Goubert est considéré comme l'un des fondateurs de la démographie historique et de l'histoire rurale moderne.

Biographie Une origine modeste Pierre Goubert naît à Saumur en 1915, dans une famille d’artisans et de commerçants.. Depuis plusieurs générations, sa famille a la profession habituelle de cultivateur, de journalier, ouvrier agricole, domestique de ferme. Comme le disait Pierre Goubert lui-même, sa famille venait de la modestie mais non pas de la misère et aucun ne fut illettré. Il va à l’école primaire publique des Récollets à Nantilly, faubourg saumurois, suivie du cours complémentaire qui était l’enseignement parallèle à celui du collège. Il passe son certificat d’études à douze ans. Mais ses parents n’envisageaient pour lui rien d’autre qu’une mise en apprentissage dans un métier manuel ou un emploi de petit coursier, ce qui à l’époque le désolait déjàLa coutume et la nécessité dans le Saumurois faisaient que les membres forts nombreux des foyers, à l’instar de celui de Pierre Goubert, avaient comme destinée après l’école primaire que la « mise en place » chez des bourgeois comme domestiques, cuisinières, valets, apprentis…. Le directeur d’école primaire intervient auprès de sa mère pour le laisser continuer les études.

D'une école normale à l'autre Pierre Goubert entre à l'École normale d'instituteurs d'Angers en 1931, où il se passionne pour la littérature. Il se définissait à l’époque plus littéraire qu’historien car l’histoire ne le passionne pas encore« Souvenirs d’un historien né à Saumur », in L’Histoire , 24 février 2000, .. Cependant l’étude des lettres lui est interdite en raison de son ignorance du latin et du grec. Il choisit donc l’histoire et la géographie. Fréquemment indiscipliné et se manifestant par des protestations, notamment contre le chauvinisme français à propos de la Première Guerre mondiale qui règne à cette époque en France, il est exclu de la PMS (Préparation militaire supérieure). Durant ses longues retenues dans la bibliothèque, il continue la lecture et commence à apprendre l’anglais.

Il intègre en 1935 l'École normale supérieure de Saint-Cloud qui forme, à cette époque, les professeurs d'École normale. Il reçoit alors les cours de Marc Bloch, rencontre marquante qui le détermine à choisir l'histoire comme discipline de recherche. Il confie en 2000 que : . À la sortie de ce stage en 1937, Pierre Goubert enseigne cette dernière matière, ainsi que les lettres, à l'École normale de Périgueux.

Études supérieures Mobilisé en 1939 au fort de Saint-Cyr comme instructeur météo, il fait la campagne de France dans la troupe , échappe à la captivité et devient professeur de « collège moderne » au lycée de Pithiviers puis à Beauvais, à partir de 1941. Ces années de professorat sont aussi celles des études universitaires qu'il n'a pu faire plus tôt. Il n'est pas bachelier parce que les élèves-instituteurs de l'époque obtenaient le brevet supérieur, mais il est autorisé, par dérogation, à préparer la licence qu'il passe, selon ses propres termes, . Il réussit en 1948 l'agrégation d'histoire et se retrouve ainsi agrégé sans être bachelier, ce qui l'amusait beaucoup..

Il se lance, aussitôt après, dans la rédaction d'une thèse de doctorat d'État sur le Beauvaisis, région qu'il a retrouvée après un court séjour comme professeur au lycée Turgot. Il est alors aiguillonné par son premier maître, Augustin Renaudet, professeur d’histoire moderne à la Sorbonne et directeur de son DES.

Carrière universitaire Membre du CNRS depuis 1951, Pierre Goubert est nommé en 1956 directeur d'études de l'EPHE ( section), puis deux ans plus tard, obtient un poste de professeur d'histoire moderne à l'université de Rennes. Il était d’abord intéressé par l’histoire ancienne mais des connaissances en latin et grec lui font de nouveau défaut.

L’histoire moderne lui vient comme un écho de ses goûts littéraires, la littérature du étant celle qu’il préférait. Cette année 1958, il a 43 ans, est celle de la soutenance de sa thèse (qui sera publiée en 1960), Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730.

Ce travail marque une véritable étape historiographique car elle ouvre le chemin, aujourd'hui presque banal, des recherches de démographie historique inscrites dans un cadre régionalCurieusement, cet ouvrage a subi de la part de Fernand Braudel une critique acerbe dans les colonnes des Annales. Défenseur du « mouvement historique », inventeur de la « géo-histoire », il qualifie le travail de Goubert . Il ajoute que cette thèse ne le satisfait pas, trouvant l'espace de recherche trop restreint, la limitation de l'étude au seul , phase de récession, donne une vision statique de l'économie alors que, selon lui, l'historien doit plutôt se pencher sur les phénomènes de croissance : dit-il, . Annales, juillet-août 1963.

Goubert explique dans ses souvenirs que cet éreintement trouvait sa source dans les relations difficiles qu'il entretenait avec le maître qui, pourtant, avait édité sa thèse. L'amitié retrouva néanmoins sa logique à l'extrême fin de la vie de Braudel : de Goubert, .. « Véritable jalon historiographique », s’appuyant avant tout sur des documents locaux de première main, l’historien privilégia le quantitatif et le « sériel »Françoise Dartois, "Hommage à Pierre Goubert", AHMUF, 27 janvier 2012.

Pierre Goubert devient ensuite en 1965 professeur dans la toute nouvelle université de Paris X-Nanterre. Il s'y entoure de jeunes assistants comme Anne Zink ou François Billacois. Il contribua à y faire venir un autre grand historien moderniste : Robert Mandrou.

Nommé à la Sorbonne en 1969, Pierre Goubert présente des conférences dans le monde entier (en Europe mais aussi à Princeton, Montréal, Kingston, au Japon, en Côte d'Ivoire où il est invité en 1971 à assurer un enseignement d’histoire moderne au niveau de la licence à l’université d’Abidjan, à Madagascar en 1979 où on lui demande également d’assurer un cours complet d’histoire moderne en six semaines au niveau de la licence à l’université malgache d’Antananarivo).

Il publie de nombreux ouvrages d'histoire moderne dont certains deviennent de véritables « best-sellers », phénomène nouveau dans l'édition historique universitaire. Son très célèbre Louis XIV et vingt millions de Français qu'il publie en 1966 sera réédité en poche en 1979. Cet ouvrage remarquable efface dans l'analyse le Roi-Soleil au profit des sans nom et des sans grade, approche réaliste du long règne de Louis XIV, bien éloignée de l'histoire classique. Il présente ensuite L'Ancien Régime, qui connaît deux éditions (1969 et 1973) avant une large augmentation, en 1984, réalisée avec la collaboration de Daniel Roche, sous le titre Les Français et l'Ancien Régime. Bien qu'appartenant à l'École historique des Annales, abandonnant pour un temps ses habitudes d'histoire sociale, Pierre Goubert s'est aussi illustré dans le genre biographique, avec son Mazarin qui a été édité en 1990. Il explique lors d'un entretien en 2000 que, dans son cette œuvre, il ne change pas réellement de méthode pour écrire l’histoire : il ne se concentre pas seulement sur la personne de Mazarin, mais s'intéresse aussi aux hommes d’affaires, ses financiers et d’autres.

Retraité en 1978 de la Sorbonne, au lendemain d’un deuil terrible, Pierre Goubert se disait fatigué d’un métier dont beaucoup d’aspects ne l’intéressaient plus, sauf ces séminaires où il était invité. Encouragé par ses enfants et son épouse, il se remet à écrire et à disserter de temps à autre. Son autobiographie en 1995 est le cinquième livre depuis qu’il a quitté la Sorbonne.

Hommage posthume Le , le conseil général de l'Oise, représenté par Georges Becquerelle, Alain Blanchard, Sylvie Houssin et Thibaud Viguier, rend hommage à l'historien décédé le , en présence de ses enfants, Jean-Pierre et Annie, du dernier étudiant dont il a dirigé la thèse, Jean Duma, mais aussi de Jacques Bernet, Jean-Pierre Besse, Jean Cartier et Monique Demagny-Desgroux, qui l’ont fréquenté ou ont étudié ses travaux. À l'issue de la table ronde, animée par Claudine Cartier, une plaque donnant son nom à l'auditorium des Archives départementales est dévoilée.

Pierre Goubert et les Annales Pierre Goubert occupe une place à part dans le monde des grands historiens français dont la rénovation épistémologique issue des Annales en a permis l'émergence en France. La création des Annales apparaît d’abord comme une réaction contre l'histoire « Méthodique », mais aussi contre l'histoire nationaliste et germanophobeJean-Maurice Bizière, Histoire et historiens, Hachette, 1995, .. Les Annales sont en lien avec les sciences humaines, en particulier de la sociologie. Pierre Goubert confie que c'est en contact de Bloch, Febvre et les Annales qu’il comprend que l'histoire n’est pas seulement l'histoire politique et diplomatique, mais que c'est aussi l'histoire des hommes.

Les Annales sont également une histoire économique et sociale. Fernand Braudel et Ernest Labrousse avaient inspiré de nombreuses recherches. Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730 est un classique de l'histoire socialeJean-Maurice Bizière, Histoire et historiens, Hachette, 1995, .. Pour le côté économique, dans le contexte de la crise des années 1930, les historiens empruntent aux économistes la problématique de cycle temporel dont ont recours dans leur thèse Pierre Goubert, ainsi que Fernand Braudel, Jean Meuvret… Ce type de périodisation qu'on appelle la « périodisation vive » en opposition à la « période toute faite » dont les historiens héritentChristian Delacroix, Historiographies, Gallimard, 2012, .. Familles marchandes sous l’Ancien Régime et La vie quotidienne dans les campagnes françaises au sont, entre autres, des œuvres de Pierre Goubert où le point de vue historique de l'économie prend cette tournure qu'inspirent les Annales.

Pierre Goubert fut également l'un des fondateurs de la démographie historique et de l'histoire rurale moderne, un historien des sociétés et des mentalités d'Ancien Régime. Le véritable fondateur de la Société de démographie historique fut Marcel Reinhard auquel Pierre Goubert a succédé à la présidence. Depuis 1964 paraissent chaque année les Annales de démographie historique, soit consacrées à cette discipline qui bénéficie, irrégulièrement, d'articles dans PopulationsFrançois Bédarida, L’histoire et le métier d’historien en France 1945-1995, Maison des sciences de l’homme, 1995, .. Il rend des travaux sur l'âge de l'individu au mariage, sur la mortalité enfantine et juvénile, sur la démographie d'une région. Partant du petit peuple, allant aux divers privilégiés, son analyse remonte jusqu'au gouvernement et à la royauté; il écrit une histoire « en remontant du bas vers le haut », renouvelant ainsi l'approche monographique historique régionale. Pierre Goubert mettait l'homme sur le devant de la scène, lui qui a toujours été influencé par le milieu dans lequel il a vécu, un milieu de petites gens, d'artisans, de commerçants et d'ouvriers. Louis XIV et vingt millions de Français est une de ces œuvres où il réfléchit beaucoup à la démographie à partir de registres paroissiaux, inventaires après décès, documents fiscaux ou judiciaires, fonds ecclésiastiques

Il s'est également senti touché par le socialisme d’avant-guerre. Plutôt trotskyste que stalinien, il ne se disait pourtant pas communiste et n'a que « vaguement lu » l'œuvre de Marx auquel il attribue surtout une histoire économique.