Le surréalisme est un mouvement poétique et artistique du directement issu de la révolte incarnée par le mouvement dada tout à la fin de la Première Guerre mondiale. Comprenant l’ensemble des procédés de création et d’expression (peinture, dessin, musique, photographie, cinéma, poésie, contes…) utilisant toutes les forces psychiques (automatisme, rêve, inconscient) libérées du contrôle de la raison et en lutte contre les valeurs reçues, il est caractérisé par sa transdisciplinarité (poésie, peinture, objet, collage, cinéma, costume…) et l'importante collaboration entre ses membres.
En 1924, André Breton le définit dans le premier Manifeste du surréalisme comme un « automatisme psychique pur, par lequel on se propose d'exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale […] ».
Le surréalisme repose sur la conviction qu'il existe une réalité supérieure dans certaines formes d'associations négligées jusqu'à lui, comme entre autres la toute-puissance du rêve ou le jeu désintéressé de la pensée. Il se plaît aux rapprochements inattendus entre des termes apparemment inconciliables, de façon à faire jaillir un sens neuf ou, comme le dit Breton, « une lumière particulière, lumière de l'image »André Breton cité par Jacques Michon, « Surréalisme et modernité », Études françaises, volume 11, numéro 2, mai 1975, (lire en ligne).. Le surréalisme « tend à ruiner définitivement tous les autres mécanismes psychiques et à se substituer à eux dans la résolution des principaux problèmes de la vie »André Breton, « Manifeste du surréalisme », in Œuvres complètes, tome 1, Gallimard, coll. « Bibliothèque de La Pléiade », 1924, Paris, 1987, .. En réactualisant la dimension poétique de la peinture, le surréalisme se heurte à la question de la représentation du non figurable et de l'indicible.
Origine Précurseurs et sources du surréalisme vignette|Le musée Gustave-Moreau, à Paris, qu'André Breton aimait visiter. Dans le courant du , le « super naturalisme » de Gérard de Nerval, le "surhumain" de Friedrich Nietzsche, le décadentisme (ou déclinisme) de Charles Baudelaire et de Stéphane Mallarmé et, enfin surtout, le romantisme allemand de Jean Paul (dont les rêves annoncent l'écriture automatique) et d'Hoffmann peuvent être considérés comme des mouvements précurseurs du surréalisme. L'auteur qui inspire le plus les écrivains surréalistes est LautréamontOra Avni, Breton et l'idéologie. Machine à coudre - parapluie, Littérature, , 1983, Poésie, lire en ligne.. Parmi les poètes des générations juste précédentes, Arthur Rimbaud et Guillaume Apollinaire sont eux aussi régulièrement cités. Dans le théâtre et dans la prose, on note aussi une grande influence d'Alfred Jarry.
Dans la tradition picturale, les surréalistes s'inspirent notamment de Jérôme Bosch.., à ce titre parfois qualifié d'artiste ... Plus récemment, ils s'inspirent également de Gustave Moreau et Odilon Redon, mais aussi de la production des années 1910 de Giorgio de Chirico (par exemple, Le Cerveau de l'enfant ou Chant d'amour de 1914). Les premières œuvres plastiques poursuivent les inventions du cubisme, tout en s'inspirant également de l'art abstrait et du futurisme. Les surréalistes admirent ainsi l'œuvre de Pablo Picasso, qui sera proche de plusieurs membres du mouvement, mais aussi de Marc Chagall, ou encore Vassili Kandinsky, auquel André Breton rend hommage dans son premier Manifeste..
Étymologie thumb|Yvan Goll, Surréalisme, Manifeste du surréalisme, Volume 1, Numéro 1, , couverture de Robert Delaunay Le poète Arthur Rimbaud (1854-1891) voulait être un visionnaire (ou plus exactement « voyant »), se mettre en état de percevoir la face cachée des choses, une autre réalité. C'est en poursuivant les tentatives de Rimbaud que Guillaume Apollinaire (1880-1918) part à la recherche de cette réalité invisible et mystérieuse. Le substantif « surréalisme » apparaît pour la première fois en dans une lettre de Guillaume Apollinaire à Paul Dermée : C'est le poète Pierre Albert-Birot qui décida Apollinaire, en mai de la même année, à sous-titrer la pièce que celui-ci était en train d'achever, Les Mamelles de Tirésias, « drame surréaliste » plutôt que « surnaturaliste ». PICABIA a aussi fait référence à un « superréalisme » : dans la Revue 391, en .
Le concept est divulgué par la plaquette de présentation qu'Apollinaire est chargé, par Serge Diaghilev, de rédiger pour la première de Parade, ballet réaliste en un tableau, le au théâtre du Châtelet, à Paris. Du spectacle total conçu par Jean Cocteau conjuguant , où Jean Cocteau, in L'Excelsior, Paris, 18 mai 1917, reproduit in F. Steegmuller, trad. M. Jossua, Cocteau: A Biography, , Buchet-Chastel, Paris, 1973., il explique :
Ainsi, Apollinaire entend théoriser le sursaut poétique provoqué par la Première Guerre mondialeJean Cocteau, cité in F. Steegmuller, Cocteau: A Biography, op. cit., . par lequel Jean Cocteau, comme quatre ans plus tard dans le spectacle des Mariés de la Tour Eiffel, dédouble la représentation « réaliste » du quotidien bourgeois du spectateur par celle de la fantaisie inhumaineJ. Cocteau, Le Coq et l'Arlequin, Stock Musique, Paris, 1979, . et rêvée de personnages-machines. Dans ce manifeste se trouve déjà tout ce que ses détracteurs trouveront à reprocher au surréalisme : rupture avec tout traditionalisme, élitisme, modernité, c'est-à-dire progrès scientifique et, à l'instar des futuristes, industrialisme.
Dans une chronique de consacrée au même ballet, Apollinaire, admiratif des décors créés par Picasso, revient sur le concept d'Cité dans La Quinzaine littéraire, , octobre 2008, .. Dans une lettre du adressée à Théodore Fraenkel, Jacques Vaché annonce la première des Mamelles de Tirésias pour le 24 : Jacques Vaché, Lettres de guerre, éd. Mille et une nuits, 2001, ..
Pour Gérard Durozoi, le mot surréalisme est . Cependant, Alain et Odette Virmaux pensent que cette et qu'elle Les Grandes Figures du surréalisme international, Paris, Bordas, 1994, ..
Influence de Marx et de Freud Cette aventure (« une attitude inexorable de sédition et de défi ») passe en effet par l'appropriation de la pensée du poète Arthur Rimbaud (« changer la vie »), de celle du philosophe Karl Marx (« transformer le monde ») et des recherches de Sigmund FreudJean-Bertrand Pontalis, « Les vases non communicants. Le malentendu André Breton-Freud », in Sigmund Freud House Bulletin, vol. 2, , Vienne, 1978 (texte déjà paru dans la Nouvelle Revue française, après une conférence du 24 novembre 1977). : Breton s'est passionné pour les idées de FreudArticle en ligne de Pontalis. qu'il a découvertes dans les ouvrages des Français Emmanuel Régis et Angelo Hesnard, en 1917Mark Polizzotti, André Breton, Gallimard, 1995, .. Il en a retiré la conviction du lien profond unissant le monde réel et le monde sensible des rêves, et d'une forme de continuité entre l'état de veille et l'état de sommeil (voir en particulier l'écriture automatique). Dans l'esprit de Breton, l'analogie entre le rêveur et le poète, présente chez Baudelaire, est dépassée. Il considère le surréalisme comme une recherche de l'union du réel et l'imaginaire :
Freud lui-même ressentit la plus grande méfiance envers les représentants du mouvement jusqu’à sa rencontre avec Salvador Dalí le . Dans une lettre à Stefan Zweig datée du lendemain, Freud avoue : « J’étais jusque-là enclin à considérer les surréalistes, qui semblent m’avoir choisi pour saint patron, comme des fous absolus (disons à […]). » Mais il avait changé d’avis devant l’incroyable technique du peintre et l’intérêt analytique de l’œuvre qui lui avait été présentée.
Histoire Le rapport du surréalisme à l’histoire est ambivalent. André Breton condamne la partialité du savoir historique et le culte du passé, et interroge le concept du temps. Et pourtant, les surréalistes ont cherché à fonder historiquement le mouvement, ils en sont même devenus les premiers historiographes en consignant toutes les dates et évènements marquants.
De dada au surréalisme À partir de 1917, et du ballet Parade, Cocteau et Apollinaire réfléchissent sur ce qu'ils ressentent être un esprit nouveau. Apollinaire reprend Les Mamelles de Tirésias, qu'il avait rédigé en 1903, pour y ajouter des éléments qui lui semblent découler tout naturellement des sensibilités de l'époque : tout un peuple représenté par une seule personne, un kiosque à journaux parlant, ou diverses provocations. Ce courant, se nourrissant de la période dada, trouve une nouvelle concrétisation avec la pièce Les Mariés de la tour Eiffel, en 1921. Pour cette pièce, Cocteau, à une musique bruitiste, préfère un amalgame de music-hall et d'absurde, poussant autant que possible la pataphysique de Jarry. À partir de là, débordant le mouvement dada, mais nourris par lui, les artistes recherchent des idées nouvellesRoselee Goldberg, coll. « L'Univers de l'art », Thames & Hudson , chap.e 4 : « Le surréalisme : Apollinaire et Cocteau »..
Après avoir été séduits par le dadaïsme, les surréalistes s'inscrivent en rupture par rapport à ce mouvement : ils considéraient que le surréalisme susciterait l'arrivée de nouvelles valeurs, ce que n'acceptaient pas les dadaïstes. Le dada, absolu dans sa dénonciation, ne survit pas à une querelle relative à l'engagement, suscitée par la révolution soviétique et le risque d'une nouvelle guerre. En 1924 André Breton publie le premier Manifeste du surréalisme, soucieux d'agir sur la société, sinon sur l'individu, sans tomber dans l'embrigadement. Dalí affirme d'ailleurs être sûr que le surréalisme « changerait le monde ». Étant lui-même un adepte opportuniste de ce mouvement, il sera une des incarnations des ambiguïtés de ce changement quand celui-ci prétend rester circonscrit au terrain culturel.
L'âge d'or : 1924-1940 Plusieurs œuvres majeures du surréalisme sont publiées ou écrites dans la foulée de la publication du Manifeste d'André Breton. Louis Aragon publie Le Libertinage (recueil de poèmes, 1924) puis Le Paysan de Paris (1926), André Breton Les Pas perdus et Poisson soluble (1924), Paul Éluard Mourir de ne pas mourir (1924), Benjamin Péret Immortelle maladie (poème, 1924), Antonin Artaud L'Ombilic des limbes (1925).. En Belgique, paraît également la revue Correspondance ( à ), inaugurée par Paul Nougé.
Le premier des peintres surréalistes est Max Ernst, qui appartenait déjà au mouvement dada. Il pratique notamment la technique du collage. Dès 1924, Joan Miró entre dans le groupe. André Masson en fait également partie, de même qu'Yves Tanguy. Appartenant également déjà au mouvement dada, René Magritte propose notamment, dès 1926, Le jockey perdu (collage). et Le toit du monde (peinture).. Tous ces peintres, bien que réunis par le souci de créer des formes nouvelles, notamment en mobilisant le thème du rêve, ont des pratiques très diverses..
La photographie surréaliste est représentée d'abord par Man Ray, qui participait déjà au groupe dada à Paris. Brassaï intègre le groupe en 1924Stéphanie Broisat, "Brassaï, photographe et poète de la nuit", Beaux-Arts Magazine, 7 novembre 2013, consulté le 30 septembre 2023 lire en ligne. Les photographes Éli Lotar et sa compagne Germaine Krull arrivent à Paris en 1924 et participent au groupe surréaliste, sans en être néanmoins des membres centraux. Germaine Krull obtient du succès dès 1925 avec son portfolio Metal, montrant des fragments de ponts transbordeurs ou de machineries de la tour Eiffel, aux cadrages audacieux, souvent en contre-plongée, déconnectées d’une vision réaliste..