vignette|redresse=1.7|Apirou (ʿpr.w) pressant du vin, tombe de Pouimrê, (tombe thébaine 39) planche XII.
Apirou, Abirou, Hapirou ou Habirou est le nom donné à une catégorie sociale de population attestée dans les textes du Proche-Orient ancien tout au long du Les Apirou sont des populations au statut précaire qui ont en commun le fait de vivre en marge de la société. Ils sont mentionnés dans de nombreuses sources en égyptien, en akkadien, en sumérien et en ougaritique datant environ de 2000 à 1200 av. J.-C. Leur présence est attestée au Levant, en Syrie, en Mésopotamie et en Égypte. Le portrait que les textes dressent des Apirou varie selon la source et l'époque : ils sont nomades, semi-sédentaires, hors-la-loi, marginaux, rebelles, mercenaires, esclaves, travailleurs migrants. La recherche sur les Apirou s'interroge de manière récurrente sur le sens de cette appellation, et sur les liens éventuels entre les Apirou et les Hébreux de la Bible. Le statut des Apirou de l'âge du bronze en marge des États ressemble, de fait, à celui des Hébreux (ʿibrîm). La filiation des termes est débattue parmi les spécialistes du Proche-Orient ancien et de ses langues sans qu'une unanimité puisse se dégager à l'heure actuelle.
Étymologie vignette|alt= Cunéiforme SA.KAS et KU6.KAŠ.RU| Cunéiforme du sumérien SA.GAZ correspondant au ouest sémitique ha-bi-ru
Le terme apparaît environ 250 fois dans des documents du Proche-Orient ancien du Les dernières occurrences datent du règne de Ramsès IV (). Ni la transcription exacte du terme ni sa signification ne sont clairement établies. Le terme apparait dans les textes en akkadien en écriture cunéiforme sous la forme ḫabiru/ḫapiru. L'écriture cunéiforme ne permet pas de distinguer clairement entre les deux formes, ce qui explique que les spécialistes se partagent entre deux étymologies. Le terme est généralement considéré comme étant d'origine sémitique. Les premières explications au , par la suite abandonnées, se basaient sur la racine ḫbr (), c'est-à-dire , ou sur le toponyme ḫbrn (Hébron), ce qui donnerait . En akkadien, la consonne [ḫ] transcrit trois consonnes gutturales ouest-sémitiques : le [ḥ] (pharyngale sourde), le [ḫ] (gutturale sourde) et le [ʿ] (pharyngale sonore). Un ayin [ʿ] initial se retrouve dans les textes égyptiens ʿpr.wEn égyptien, ʿpr.w est conventionnellement prononcé « apirou » ([w] étant la marque du pluriel).Wörterbuch der Ägytischen Sprache – Tome 1, page 181, ligne 17. et ougaritique ˓pr. Quant à la deuxième lettre, s'il s'agit de la consonne occlusive sonore [b], la racine sémitique sous-jacente peut être ʿbr . Elle serait donc adaptée pour désigner des réfugiés ou des fugitifs. Si la deuxième lettre est la consonne occlusive sourde [p], le terme se rattache au nom ˓pr . Ce serait un terme populaire pour désigner des populations de basse condition sociale (). Les textes égyptiens et ougaritiques semblent militer pour une lecture avec un [p]. Cependant la manière pour les Égyptiens de transcrire les consonnes labiales sémitiques [p/b] n'est pas toujours cohérente. Pour Jean-Marie Durand, le terme dérive du verbe hapārum attesté dans les archives de Mari. Ce verbe signifie . Il est vocalisé hāpirum au participe.
Dans les textes de Nuzi, le nom est écrit ha-bi-ru et ha-bi-rum. La forme pluriel est ha-bi-ru-ú (hâbirû). La forme féminine est ha-bi-ra-tù (habirâtu) . Dans les textes d'Amarna, les apirou sont désignés soit phonétiquement (ha-bi-ru), soit par un sumérogramme (LÚ.SA.GAZPar convention, les sumérogrammes sont transcrits en majuscule., avec des variantes comme SA.GA.AZ, SAG.GAZ ou simplement GAZ). En sumérien, SA.GAZ désigne une action de pillage ou de brigandage (littéralement ). LÚ.SA.GAZ se rapporte explicitement aux auteurs de ces actions, c'est-à-dire des brigands. Dans des textes littéraires en sumérien, les SA.GAZ sont des bandits qui vivent dans des zones désertiques, loin de l'autorité des centres urbains. SA.GAZ apparait déjà dans des textes datant de la fin de la période des dynasties archaïquesVoir l'entrée « sagaz [ROBBER] » sur le , mais ces textes donnent peu d'information sur les personnes désignées de la sorte. Les listes lexicographiques font correspondre le sumérien LÚ.SA.GAZ à l'akkadien habbatu, c'est-à-dire . Aucun source mésopotamienne ne donne de correspondance entre habiru et SA.GAZ. Cependant les textes hittites, égyptiens et ougaritiques montrent que dans les documents du , les deux termes sont équivalents. Pour les textes de la période paléo-babylonienne (première moitié du ) , cette équivalence est moins assurée. Il semble que le terme sumérien ait été repris pour désigner les habiru puisque, comme les brigands (habbatu), ceux-ci sont organisés en troupes plus ou moins mobiles, menacent les villes et échappent au pouvoir central .
Description Les Apirou sont connus par des nombreuses sources pendant le Ils vivent en marge des États et des villes. Ce sont des gens qui évoluent soit isolés, soit en groupe. Un de leurs traits caractéristiques est d'être toujours des étrangers par rapport au milieu où ils évoluent. Ils ne sont pas nécessairement unis par une origine géographique ou par une parenté ethnique. Dans les textes antiques, ils sont le plus souvent présentés comme turbulents et dangereux. Ils menacent la sécurité de nombreuses villes. Certaines villes se protègent en les employant comme mercenaires.
Les princes et les chefs militaires locaux doivent composer avec eux. Parfois ils luttent contre eux, parfois ils les prennent à leur service comme troupes auxiliaires. En Babylonie, à Alalakh et à Hattusa, on trouve des Habiru au service des princes locaux. À Mari et dans les textes égyptiens, les relations sont plus tendues. Ils constituent des groupes rebelles et de maraudeurs qui attaquent les villes. Les sources les plus abondantes datent de la période amarnienne. En Égypte, on trouve des Habiru réduits à l'esclavage. Il s'agit sans doute alors de captifs. Les Apirou apparaissent comme des sortes de réfugiés ou de déracinés qui ont quitté leur pays pour diverses raisons. Ils s'organisent en bandes mais ne constituent pas un groupe ethnique. Ils disparaissent des textes à la fin du lorsqu'un nouvel ordre s'établit au Proche-Orient à la suite de l'effondrement de l'âge du bronze récent.
Les différentes sources Alishar () La plus ancienne mention du terme habiru a été trouvée dans une lettre découverte à Alişar en Anatolie. Elle date de la période paléo-assyrienne, à l'époque des comptoirs assyriens (). Elle mentionne les hommes habiru () du palais de Shalahshuwa qui sont en prison. Elle traite des modalités de paiement d'une éventuelle rançon. La lettre est adressée par un certain Enna-Aššur à Nabi-Enlil. Enna-Aššur cherche à savoir si est prête à libérer les hommes. Il demande à Nabi-Enlil de payer la rançon dans le cas où de l'argent serait exigé pour les libérer. Il lui précise de ne pas hésiter à payer la somme demandée et qu'il lui enverra l'argent. Ces hommes habiru ont visiblement un statut social élevé puisqu'ils sont rattachés à un palais assyrien et qu'ils ont la capacité de payer n'importe quelle rançon. Il peut s'agir de soldats au service du palais .
Période paléo-babylonienne () Des hapiru sont mentionnés à Larsa, dans le sud de la Mésopotamie, sous le règne de Rim-Sin, contemporain de Hammurabi de Babylone. L'administration du temple de Shamash fournit un équipement à des soldats habiri. Des officiers se voient dotés de vêtements prélevés sur les avoirs du temple. Sept textes administratifs du règne de Warad-Sîn, frère et prédécesseur de Rim-Sin, mentionnent aussi les SA.GAZ. Ces hommes reçoivent du petit bétail. Les hapiru n'apparaissent plus par la suite en basse Mésopotamie.
Des hapirum sont mentionnés à la même époque en Haute Mésopotamie et en Syrie. Ils apparaissent fréquemment dans les archives de Mari, datées des années 1810-1760 av. J.-C. Sous le règne de Zimri-Lim, des hapirum organisent des attaques et des pillages dans la région de Harran. Une lettre indique que deux cents soldats hapirum ont apporté leur aide à un ennemi de Zimri-Lim. Pour Mary P. Gray, les hapirum semblent appartenir ici à la population locale. Selon J.-M. Durand qui a proposé une autre approche du dossier, il s'agit là comme souvent de . Selon lui le terme, à lire hapirum, serait lié à la racine sémitique ʿPR qui signifie « partir de chez soi » et désigne dans ce contexte un exilé politique, qui revêt cette condition dans le contexte de luttes pour le pouvoir, qui sont nombreuses dans cette période agitée sur le plan politique en Haute Mésopotamie, col. 310-311..
Un texte de Suse en Élam traite de provisions à distribuer à des soldats amorrites installés dans diverses localités. L'un d'entre eux est appelé habiri.
Vers la fin de la période (v. 1600 av. J.-C.), le prisme de Tikunani, sur huit colonnes, donne une liste de 438 habiru, qui portent pour la plupart des noms hourrites, qui sont au service du roi Tunip-Teshub de Tikunani. C'est un royaume situé en Haute Mésopotamie quelque part dans la région du Tigre supérieur, vers l'actuelle Diyarbakir, dont on sait par une lettre qu'il était allié (voire vassal) du roi hittite Hattusili . Une tablette issue du même lot de textes comprend des présages oraculaires relatifs à des attaques de habiru.
Alalakh () vignette|Idrimi, roi d'Alalakh et d'Habiru/Apirou.
À Alalakh, un nom d'année du évoque la présence de habiru au sein ou dans les environs du royaume de Yamhad (). Les habiru apparaissent ensuite dans plusieurs textes du alors que la ville est vassale du Mittani. Dans les documents d'Alalakh, les Habiru ne peuvent être réduits à de simples brigands ou hors-la-loi. L'inscription d'Idrimi relate la biographie romancée de ce personnage. Elle raconte comment ce prince d'Alep, chassé de son royaume, est contraint de s'exiler et trouve refuge en Canaan chez les habiruL'inscription d'Idrimi utilise le sumérogramme SA.GAZ.. Il lève une armée constituée de habiru qui sont comme lui des exilés aleppins, qui l'aident à prendre le pouvoir à Alalakh. Il finit par être reconnu comme roi d'Alalakh en tant que vassal du Mitanni et fonde une nouvelle dynastie. Les habiru sont alors intégrés dans son armée régulière. Sous son fils et successeur Niqmepa les Habiru apparaissent comme des hommes en armes. Ils forment une unité de hommes. 80 d'entre eux possèdent des chariots. Ces hommes font partie de la classe supérieure de la société. L'un d'entre eux est un prêtre de la déesse Ishara. D'autres textes évoquent des soldats SA.GAZ au service du royaume. Dans un des textes, ils portent des noms hourrites.
Nuzi () Plusieurs individus hapiru sont mentionnés au à Nuzi, une petite ville du royaume d'Arrapha dans l'actuel nord-est de l'Irak. Le statut des hapiru de Nuzi est différent des attestations précédentes : il ne s'agit plus de soldats mais de serviteurs. Plusieurs d'entre eux viennent de l'Assyrie voisine. Dans un cas, l'homme vient d'. Un esclave assyrien, appelé Warad-kûbi, est par exemple qualifié de ḫapiru dans un contrat. C'est visiblement un étranger sans ressource qui se fait volontairement esclave. Parfois un ḫapiru peut aussi avoir un statut social plus élevé puisque qu'on connait la mention d'un ḫapiru qui est scribe. À Nuzi, le nom habiru est toujours écrit de manière syllabique.
Hittites () Dans le royaume hittite, les apirou sont soumis au contrôle royal. Ils peuvent être recrutés pour travailler dans les champs . Un édit de Hattusili III précise que toute personne du royaume d'Ougarit entrant dans le territoire de ses hapiru sera remis aux autorités d'Ougarit .