Ea ou Aya (dans les langues sémitiques antiques comme l'akkadien), connue sous le nom d'Enki dans les textes sumériens, est une des grandes divinités de la Mésopotamie antique et plus largement du Proche-Orient ancien. Ce personnage mythologique est peut-être apparu de la rencontre de deux figures, une divinité d'origine sémitique et une autre d'origine sumérienne, les attributs de la seconde ayant manifestement pris le dessus par la suite.

Ea/Enki est considéré comme le maître des eaux douces souterraines (Abzu), le dieu sage par excellence, maître de nombreux savoirs-faire, qui préside aux arts et aux techniques, à la magie et à l'exorcisme. Dans les récits mythologiques, c'est une divinité très importante, qui intervient à plusieurs reprises en tant que créateur ou conseiller, et aide lors des situations de crise que rencontrent les autres grandes divinités. Son rôle de créateur culmine dans la création de l'homme, relatée dans plusieurs mythes dans lesquels il joue toujours un rôle majeur.

Il était vénéré en Mésopotamie, notamment dans la ville d'Eridu dont il était le patron, et disposait de sanctuaires dans de nombreuses villes. Son culte a connu un grand succès durant l'Antiquité, puisqu'il est attesté jusqu'en Anatolie et au Levant durant la seconde moitié du

Noms

Le terme Ea était interprété par les anciens Mésopotamiens comme dérivé du sumérien signifiant « Maison de l'eau » (É.A). Il est possible qu'il faille plutôt lui chercher une origine sémitique, liée à la racine /*hy(y)/, signifiant « vivre » ou « exister », qui se rapproche le plus de son nom en pays proprement sémitique (A.u à Ebla, Aya à Mari). Cette racine indique peut-être qu'à l'origine il était une divinité sémitique conçue comme un dieu créateur, la « vie » divinisée, ou bien une divinité agraire, son nom étant proche d'un autre signifiant un type de « grain »Pietro Mander, « Les dieux et le culte à Ebla », dans G. del Olmo Lete (dir.), Mythologie et religion des sémites occidentaux, : Ébla, Mari, Louvain, 2008, p. 40-41.Jean-Marie Durand, « La religion amorrite en Syrie à l'époque des archives de Mari », dans G. del Olmo Lete (dir.), Mythologie et religion des sémites occidentaux, : Ébla, Mari, Louvain, 2008, p. 222-226..

Le nom de la divinité sumérienne Enki peut être décomposé en sumérien entre , « Seigneur », et , souvent traduit par « Terre », mais qui désigne en fait l'« En-Bas », le monde souterrain situé sous la surface de la terre, contrepartie du Ciel (). Enki est en effet le dieu des eaux souterraines, qui, selon la cosmologie mésopotamienne, coulent entre la surface de la terre et les Enfers, espace nommé l'« Abîme » (/Apsû).

Le dieu est aussi connu sous le nom ou l'épithète Nudimmud (ou En-nudimmud), qui signifie peut être en sumérien « celui qui engendre » ou « celui qui façonne des images » (ce qui serait lié à son rôle de dieu des artisans).

Relations avec les autres dieux Généalogie et cercle divin thumb|left|Empreinte de sceau-cylindre de la période d'Akkad représentant le dieu Ea sous sa forme courante, avec la tiare à cornes symbolisant la divinité et les eaux jaillissant au-dessus de ses épaules indiquant sa fonction de dieu des eaux douces souterraines, aux côtés de son vizir Ushmu (droite) et des divinités Ishtar et Shamash (à gauche).

Quelles que soient ses origines, Ea est en premier attesté sous sa forme Enki en pays sumérien, où il dispose de son lieu de culte majeur à Eridu. Comme les autres grandes divinités de cette région, quand le peuple sumérien disparaît au plus tard aux alentours de 2000 av. J.-C. et que la Basse Mésopotamie devient un pays complètement sémitisé, il est surtout connu sous son nom Ea, mais il garde les mêmes attributs. En tout état de cause, si jamais il s'avère que la figure d'Ea serait née de la rencontre entre une divinité d'origine sumérienne et une autre d'origine sémitique, il est impossible de définir quels aspects lui viennent de la seconde. Suivant la généalogie présente dans les mythes mésopotamiens, il est le fils d'An/Anu (le Ciel) et de la déesse-mère Nammu, le frère d'Enlil, le roi des dieux ; sa parèdre est la déesse Damgalnuna/Damkina (assimilée à Ninhursag), avec qui il a une progéniture nombreuse (Nanshe, Asarluhi, Nusku, Enbilulu). Les théologiens de Babylone font de leur dieu Marduk le fils d'Ea, lui conférant plusieurs de ses traits et ceux d'un de ses autres fils, le dieu de l'exorcisme Asarluhi. Parmi sa « cour » qui l'aide dans ses fonctions, le personnage le plus important est son vizir Isimud/Ushmu, le dieu aux deux visages pour les différentes créatures qui sont associées à Enki/Ea..

Dans les régions voisines

Hors de Mésopotamie, ce dieu est attesté en Syrie à Ebla dès le , ainsi qu'à Mari au début du , dans les pays où il est connu sous le nom Aya même si l'influence mésopotamienne fait qu'il reprend les caractères d'Enki/Ea. Il ne faut alors pas le confondre avec la déesse mésopotamienne Aya, parèdre du dieu-soleil Shamash..

Ea est également très populaire parmi les Hourrites qui dominent la Haute Mésopotamie et une grande partie de la Syrie au cours du , et il est intégré dans leur mythologie. C'est par la Syrie du nord qu'il atteint l'Anatolie hittite où il s'affirme comme une divinité importante, étant cité régulièrement dans les listes de dieux des traités hittites et célébré dans des fêtes Alfonso Archi, « The God Ea in Anatolia », dans M. J. Mellink, E. Porada et T. Özgüç (dir.), Aspects of Art and Iconography: Anatolia and its Neighboors. Studies in Honor of Nimet Özgüç, Ankara, 1993, p. 27-33..

À la même période, il est également une divinité importante dans la ville élamite de Suse (sud-ouest de l'Iran actuel), qui est sous une forte influence mésopotamienne. Dans ce pays, il est assimilé au grand dieu Napirisha, qui est lui aussi associé aux eaux souterrainesFrançois Vallat, « La religion suso-élamite », dans M.-J. Stève, F. Vallat, H. Gasche, C. Jullien et F. Jullien, « Suse », dans Supplément au Dictionnaire de la Bible, , 2002, col. 537-538..

Pouvoirs et fonctions

Le dieu des eaux souterraines thumb|left|Dieu tenant un vase aux eaux jaillissantes, détail du bas-relief d'un bassin cultuel mis au jour à Assur, Pergamon Museum. thumb|Poisson-chèvre : animal lié à l'abîme des eaux douces, domaine du dieu Ea. Détail d'un bassin cultuel trouvé à Suse, seconde moitié du Musée du Louvre.

Ea a le caractère d'une divinité des eaux, plus précisément le dieu des eaux douces souterraines, l'Abzu/Apsû (ou Engur), l'« Abîme » se trouvant sous la surface de la terre, correspondant sans doute à la nappe phréatique si présente en Basse Mésopotamie. C'est là qu'il réside, dans un palais souvent figuré comme entouré par les flots, aux côtés de sa cour et de diverses créatures qui, d'après les croyances mésopotamiennes, vivaient dans ces lieux souterrains..

Ea est généralement représenté comme un homme barbu avec des eaux portant des poissons jaillissant par-dessus ses épaules.. D'autres fois dans les périodes anciennes, il tient un vase aux eaux jaillissantes.. Il est souvent associé à un animal mythologique, le « poisson-chèvre » (suḫurmāšu, ancêtre du capricorne), qui doit avoir un lien avec les eaux souterraines..

Cette fonction du dieu le relie donc à l'élément aqueux. Cela explique pourquoi son nom akkadien Ea était parfois interprété par ce qu'il signifiait en sumérien, « maison » () de l'« eau » ().. Cela lui donnait peut-être un aspect fertiliseur ou de pourvoyeur d'abondance, ce que figurent les eaux jaillissantes. En tout cas, il a été intégré dans le pays hittite au groupe des divinités des eaux, liées à l'irrigation, aux sources et aux autres points d'eau. Il en allait de même en Élam où il était rapproché du dieu Napirisha, figuré souvent comme un dieu tenant un vase aux eaux jaillissantes.

Le dieu de la magie, des arts et des techniques

Ea est le « seigneur de la sagesse » (akkadien bēl uzni), terme d'acception large sous lequel il faut comprendre tous les savoir-faire et diverses facultés intellectuelles : il est donc le patron des artistes et artisans, mais aussi des savants et de la magie.

Une de ses grandes fonctions est d'être le maître de la magie et de l'exorcisme. Le dieu est souvent invoqué dans des incantations. Ainsi, l'assyriologue Adam Falkenstein a identifié des rituels d'exorcisme de type « dialogue Marduk-Ea », qui se présentent sous la forme suivante : une première partie décrit l'état du patient atteint d'un mal, puis Marduk s'apitoie sur le sort de celui-ci et demande de l'aide à son père Ea qui lui révèle le rituel à suivre.. La tradition mésopotamienne considérait Ea comme le rédacteur de plusieurs des traités d'incantations et de rituels étudiés et employés dans l'art des exorcistes (āšipūtu). En attribuant une origine divine au rituel de guérison, on pense lui conférer une efficacité maximale. Selon A. Zgoll, Enki/Ea serait plus spécifiquement le dieu de la sagesse des rituels, créateur et maître des rituels, pas seulement exorcistiques. Ainsi, dans la Genèse d'Eridu, il prévient le héros Ziusudra de l'imminence du déluge qui va ravager l'humanité en créant le premier rêve prémonitoire, et donc l'oniromancie A. Zgoll, « The Creation of the First (divinatory) Dream and Enki(g) as the god of ritual wisdom », dans الشرق Ash-sharq, Bulletin of the Ancient Near East Archaeological, Historical and Societal Studies 1/1, 2017, p. 155-161.. Un catalogue littéraire lui attribue aussi la rédaction d'un traité d'astrologie.

La mythologie mésopotamienne en fait le détenteur de , des pouvoirs divins, sortes d'archétypes des savoirs propres à la civilisation.. Le mythe des Sept Sages rapporté par le prêtre Bérose au raconte comment des génies civilisateurs furent envoyés par Ea pour apporter les savoirs aux humains..

Un texte de l'époque d'Ur III mentionne aussi « Enki l'artisan » (Enki-geškinti), peut-être un aspect du dieu en tant que patron des artisans.

En plus de la composition de textes rituels divers, la tradition mésopotamienne en faisait également le rédacteur de poèmes relatant des mythes, notamment Lugal-e et Angim, deux célébrations de Ninurta.

Un dieu rusé et sage