Les Thèses sur le concept d'histoire, aussi appelées Sur le concept d'histoire (traduit de l'allemand ) constituent le dernier texte rédigé par Walter Benjamin, à Paris, en 1940, peu avant qu'il ne mette fin à ses jours. Considérées comme une référence philosophique et politique, elles ont été publiées pour la première fois en 1942, par l'Institut de recherche sociale à Los Angeles (École de Francfort).

Ce texte, très court, n'était pas destiné à être publié, mais constituait une base de travail pour un développement futur : Benjamin tentait à cette époque de partir aux États-Unis.

Il est composé de 20 textes courts, comprenant des thèses, des appendices et des variantes. D'une lecture difficile, il a donné lieu à de très nombreuses interprétations.

Résumé Le texte est composé, selon les versions, de 20 courts textes d'un paragraphe chacun, répartis en 18 thèses avec deux appendices. (La version traduite par Walter Benjamin ne comporte que 13 thèses). Les thèses abordent le concept d'histoire, en relation avec le progrès, dans une approche qui mêle les différentes références de Walter Benjamin, à savoir le marxisme, la théologie juive et le romantisme allemand. On y retrouve d'un côté l'approche marxiste, à laquelle le texte se réfère régulièrement, notamment en faisant appel à « l'historien matérialiste », mais aussi, d'un autre côté, les références au messianisme et à la théologie, et plus spécialement à la théologie judaïque. La rédemption (le tikkun dans la théologie judaïque, qui est l'équivalent kabbalistique de l'apocatastase chrétienne) est régulièrement convoqué comme espace de rencontre entre le passé et le présent.

Pour Benjamin, l'historien est un « prophète qui regarde en arrière. » L'histoire, elle, doit être racontée non du point de vue des vainqueurs, mais de celui des vaincus. thumb|L'automate joueur d'échecs La thèse I s'appuie sur l'histoire de l'automate joueur d'échecs qui avait été exhibé aux États-Unis entre 1820 et 1830 par Johann Nepomuk Maelzel, et dont Edgar Allan Poe a fait le sujet de l'une de ses nouvelles. Mais pour Walter Benjamin, l'automate joueur d'échec représente le « matérialisme historique », actionné par l'ancilla theologiae, cette « vieille ratatinée et malfamée », la théologie. thumb|Angelus novus, de Paul Klee La thèse IX fait explicitement référence au tableau de Paul Klee, Angelus novus, qui appartenait à Walter Benjamin (Gershom Scholem en hérita après 1945).

Contexte Walter Benjamin rédige les thèses entre le mois de , à la sortie du camp de Nevers, où il avait été interné pendant plus de deux mois par les autorités de la République française et le début de l'année 1940. L'invasion allemande en Europe s'est intensifiée. Le Pacte germano-soviétique, signé en 1939, a donné un coup d'arrêt, provisoire, aux mouvements de contestation et a désorienté une partie de la gauche et des mouvements antifascistes. Walter Benjamin, comme de nombreux intellectuels juifs allemands et autrichiens mais apatrides car déchus de leurs nationalités, n'est plus en sécurité en France.

Le texte est rendu plus incisif et nécessaire par le contexte, mais sa portée est universelle.

Dans une lettre datée du à Max Horkheimer, l'éditeur de la revue, il écrit : . Il dit par ailleurs, qu'.

Walter Benjamin ne destine pas ces thèses à la publication, ce qui explique qu'il y a quelques différences selon les versions.

En avril, il fait parvenir une copie des Thèses à Gretel Adorno, l'épouse de Theodor Adorno. Il confie son manuscrit à Hannah Arendt, avant qu'elle ne quitte la France et que lui ne se donne la mort en tentant de passer la frontière espagnole. Elle le transmettra à Theodor Adorno qui a été nommé par Benjamin exécuteur testamentaire de ses œuvres.

Les Thèses : résumé et commentaire

Thèse I Benjamin, prenant l'analogie de l'automate fumant le narghilé, jouant aux échecs (en réalité, piloté par un nain bossu), compare le marxisme à cet automate, et la théologie (en particulier, le messianisme juif) à ce nain bossu.

L'automate symbolise ici le "matérialisme mécanique" des Deuxième et Troisième Internationales, qui se représente la victoire contre le capitalisme nécessaire, soit par la révolution ouvrière (marxisme), soit par la réforme graduelle de la société (social-démocratie). Cet automate, seul, ne peut gagner seul la partie, où se joue la destinée finale de l'Humanité, contre le fascisme, ni comprendre l'histoire. C'est en réalité le petit nain, que nul ne tolère regarder, l'esprit messianique, qui permet de corriger les erreurs du progressivisme. Cette thèse mobilise en réalité le Joueur d'échec de Maelzel, d'Edgar Allan Poe, traduit par Benjamin lui-même.

Quels sont les concepts théologiques que le matérialisme historique doit étudier, s'approprier? D'après Löwy, il s'agit de la remémoration (Eigendanken) et la rédemption (Erlösung) - afin que la théologie, au service de la lutte des opprimés, puisse revivifier le marxisme, devenu mécanique et aliénant. Krista Greffrath voit au contraire dans la mention de la théologie une dimension contingente de la formule benjaminienne, une figure de style. Heinz-Dieter Kittsteiner y voit, quant à lui, une division du travail entre le marxisme, analysant le présent, et la théologie, se rapportant au passé. Löwy juge ses deux interprétations illégitimes et contraires à la dynamique propre de l'œuvre benjaminienne. vignette|L'automate joueur d'échec évoqué par Benjamin. Ailleurs, Löwy souligne la fascination qu'exerce l'image du nain rusé maître d'un corps inanimé, à l'image d'un Quasimodo. Il voit dans le postulat de départ de Benjamin une anticipation de la théologie de la libération, formulée plus tard par Gustavo Guterrez, Hugo Assmann, Enrique Dussel, Leonardo Boff et d'autres. Et cette théologie, dont Benjamin serait alors l'un des précurseurs, a marqué les luttes sociales latino-américaines, comme la révolution sandiniste, la guérilla salvadorienne et guatémalienne, le mouvement ouvrier brésilien (PT et MST), et l'insurrection zapatiste au Chiapas. Cela étant, dans la théologie de la libération est la réciproque, chrétienne de surcroît, plutôt que juive, de la pensée de Benjamin: une théologie revitalisée par le marxisme, plutôt qu'un marxisme spiritualisé par la pensée messianique. Cependant, le postulat, inaudible en son temps, d'une connivence entre théologie et marxisme par Benjamin se trouve validé par l'expérience historique d'Amérique du Sud.

Thèse II

vignette|La barricade de Meissonier, utilisé par Löwy pour illustrer la thèse II. Chaque génération sur Terre se voit chargée d'une faible force messianique, qui lui permet de se mettre en relation avec les générations passées. C'est le présent, et l'imminence présente de la rédemption, qui conditionne notre rapport au passé. Cette conception n'est rien d'autre que celle du matérialisme historique.

Ici se noue, selon Löwy, le lien proprement benjaminien entre un prophétisme juif, croisé avec le hassidisme d'un Martin Buber, et l'athéisme de Marx. Dieu est absent, et chaque génération humaine est porteuse d'une charge messianique qu'elle doit au passé, aux générations précédentes. L'humanité elle-même, dont le visage réel est celui des opprimés, est le Messie. "La rédemption est une auto-rédemption", conformément à l'autoproduction de l'être humain dans l'histoire, et à l'auto-émancipation des travailleurs, chez Marx. La faiblesse de l'étincelle messianique est constatée par les multiples échecs de la lutte contre le fascisme, que Benjamin détaillera, mélancoliquement, dans les thèses suivantes. Giorgo Agamben y voit également une allusion à 2 Cor. 12., 9-10: la force s'accomplit dans la faiblesse, pour le Messie.

Selon Löwy, le terme de rédemption (rendu "délivrance" par Maurice de Gandillac, depuis l'allemand Erlösung), doit être rapproché du double sens théologique (salut de l'âme) et politique (libération) que l'on retrouve dans l'hébreux ge'ulah. Le bonheur (Glück) personnel de l'individu apparaît comme la première forme de la rédemption, puisque ce bonheur est l'accomplissement, dans la vie de l'individu, des possibilités avortées de son passé propre.

Le Livre des passages contient des citations du philosophe Hermann Lotze, lui-même proche du monadisme leibnizien. Le Mikrokosmos de Lotze, en particulier, a influencé Benjamin. En particulier, l'idée de Lotze consistant à invalider toute conception de l'histoire qui ne ferait pas droit aux revendications du passé. Une conception du progrès exacte doit, selon les deux auteurs, faire droit aux aspirations des générations passées.

Une idée similaire se retrouve chez Horkheimer, dans un article commentant Bergson: c'est la conscience historique qui permet à l'humanité de rédimer les injustices du passé - seulement, Horkheimer rejette la théologie chère à Benjamin. La remémoration, en particulier, permet cette ré-ouverture de l'avenir mort-né que les échecs passés portaient. Le Crépuscule de Horkheimer, en particulier, est une source importante de la pensée benjaminienne à cet égard.

Cependant, la rédemption ne se fonde pas sur la seule commémoration. Il faut qu'il y ait réparation (en hébreux, tikkun) des souffrances des générations passées, et accomplissement de leurs espoirs inadvenus.

Cette réparation peut s'entendre dans un sens séculier (la fidélité et la continuation des combats des vaincus pour la libération des opprimés - par exemple, les communards de juin 1848) comme théologique (la lutte du Messie contre les faux rois de ce monde).

Adorno, dans un article sur le progrès, inverse le sens de cette thèse: il attribue à Benjamin l'idée que c'est l'image du bonheur à venir qui revigore la force révolutionnaire présente. On le verra plus bas (Thèse VIII), c'est non seulement un contre-sens patent, mais en plus attribuer à Benjamin la thèse qu'il jugeait responsable de la défaite du camp socialiste contre le fascisme.

Thèse III

La figure du chroniqueur, rendant compte de tous les évènements, sans distinction d'importance, rend compte de la vérité en ce sens qu'une humanité rédimée possèdera la connaissance de l'Histoire dans son entièreté, sans oubli. Et cette connaissance intégrale du passé sera celle que l'être humain possédera le jour du Jugement Dernier.

Cette thèse est la réciproque de la précédente. Le chroniqueur, par ailleurs fortement critiqué, sous la forme de l'historicisme, par Benjamin, son noyau rationnel, est l'image d'une actualité intégrale du passé, l'idée d'un présent où tout le passé, sans exception, serait connu clairement et distinctement - donc rédimé par l'action éclairée de la connaissance historique. Leskov, Kafka et Seghers représentent, aux yeux de l'auteur, une telle idée de l'histoire. Irving Wolfarth rappelle que c'est dans un essai sur Leskov que Benjamin fait référence à l'apocatastase, ainsi que dans "le narrateur". Löwy pense donc le Jugement Dernier de cette thèse comme apocatastase, où chaque lutte des opprimés est honorée et accomplie par lui, là où elle avait échoué en son temps. vignette|L'arbre de vie de la Kabbale. La théorie de la rédemption de cette tradition a inspiré Benjamin, lecteur et ami de Scholem, notamment la thèse III. L'apocatastase est également le retour à l'origine, soit le rétablissement du Paradis terrestre par le Messie, équivalent du tikkun olam judaïque. Initié à ce concept par son ami Gerschom Scholem, Benjamin le met déjà en scène dans son fragment théologico-politique. Le point à retenir ici est la connexion entre une restitution aux fantômes du passé dans leur droit, et linnovation, la création d'un monde nouveau. Se rapprochant du socialisme utopique et des surréalistes "refusant de s'intégrer au monde moderne", à se faire une raison de la victoire des vainqueurs, Benjamin fait du marxisme "l'exécuteur testamentaire" du socialisme utopique.

Thèse IV