Dick Kiamue Ukeiwë, né dans la tribu de Xodrë à Lifou (Nouvelle-Calédonie) le et mort le "Décès de Dick Ukeiwe, ancien dirigeant kanak pro-francais", m.tahiti-infos.com, septembre 2013, est un homme politique français de Nouvelle-Calédonie.
D'origine mélanésienne, fortement anti-indépendantiste (ou « loyaliste »), il fut l'un des membres fondateurs du parti et l'une des principales figures du Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR) de Jacques Lafleur. Il a été le chef des différents exécutifs du Territoire de 1979 à 1982 et de 1984 à 1989, sénateur RPR de la Nouvelle-Calédonie de 1983 à 1992 et député européen RDE de 1989 à 1994.
Origines et carrière professionnelle (1928-1956)
Dick Ukeiwé appartient au clan des Api Angajoxu (littéralement « petits-fils du grand-chef »), apparentés au grand-chef de Loessi à Lifou, dans les îles Loyauté. Par sa mère, il est originaire de la tribu de Tenane et du district de Guahma à Maré. Son père est planton militaire du service, ce qui lui permet notamment de côtoyer le capitaine de gendarmerie Gustave Meunier (en poste de 1931 à 1934, il est l'un des principaux artisans de la « nouvelle politique indigène » initiée à partir de 1925 par le gouverneur de l'époque Joseph Guyon pour améliorer la situation tant sociale qu'économique des Mélanésiens, en développant par exemple les exploitations du coprah ou du café dans les réserves ou en leur ouvrant les portes de l'enseignement public)« Le dossier : Les Kanak à l'heure de la "nouvelle-Politique indigène" », Mwà Véé n°57, 2006. Cet officier obtient, en 1933, une dérogation pour le jeune Dick pour qu'il soit scolarisé à l'école publique Frédéric-Surleau, jusqu'ici presque exclusivement européenne et voisine de la caserne Gally-Passebosc, à Nouméa. Il est ensuite un des rares Kanak de l'époque à pouvoir faire ses études secondaires au collège Lapérouse. Il est formé de 1943 à 1947 à l'école de Montravel, à Nouméa, qui forme les moniteurs kanak ayant vocation à dispenser l'enseignement public dans les terres coutumières (jusqu'ici l'éducation y était prise en charge par les missions) B. TREPIED, POLITIQUE ET RELATIONS COLONIALES EN NOUVELLE-CALÉDONIE : ETHNOGRAPHIE HISTORIQUE DE LA COMMUNE DE KONÉ 1946-1988, Thèse de doctorat en anthropologie sociale et ethnologie, EHESS, dir. Alban Bensa, 2007, p. 796]</ref>. Son diplôme obtenu, il est ainsi affecté comme moniteur enseignant à Tiga en 1948. Il est également le responsable du poste radio installé sur cette île en 1951, et cumule ces fonctions avec celle d'infirmierJ.-M. LAMBERT, La nouvelle politique indigène en Nouvelle Calédonie: le capitaine Meunier et ses gendarmes, éd. L'Harmattan, coll. « Mondes océaniens », 1999, p. 186.
Carrière politique (1957-1999)
Les débuts à l'Union calédonienne (1957-1960)
Après la mise en place du statut de la loi-cadre Defferre, qui offre une assez forte autonomie à la Nouvelle-Calédonie et permet de consacrer l'égalité des Kanak avec les Européens en termes de droits civiques (initiée avec l'abolition du code de l'indigénat en 1946), il abandonne son poste de Tiga et s'engage en politique. Il est alors membre de l'Association des indigènes calédoniens et loyaltiens français (AICLF) de Doui Matayo Wetta, liée aux missions protestantes et au pasteur Charlemagne, l'un des deux partis politiques kanak confessionnels fondés en 1946 à la suite de la première ouverture du corps électoral aux Mélanésiens, avec l'Union des indigènes calédoniens amis de la liberté dans l'ordre (UICALO) de Rock Pidjot et Michel Kauma, pour sa part proche des missions catholiques. Dick Ukeiwé adhère ainsi dans le même temps à l'Union calédonienne (UC), que ces deux mouvements ont contribué à créer en 1953 avec le député centriste (d'origine métropolitaine) Maurice Lenormand avec pour slogan « deux couleurs, un seul peuple » et pour programme la meilleure intégration économique, sociale et politique des Kanak ainsi que l'autonomie du Territoire.
Il entre à 28 ans pour la première fois à l'Assemblée territoriale de Nouvelle-Calédonie dès sa création. Il est en effet élu aux élections territoriales du sur la liste UC menée par Michel Kauma dans la du territoire, à savoir les Îles Loyauté. Il se fait remarquer en avril 1958 en participant, avec le ministre des Affaires économiques et du Plan du conseil de gouvernement (l'exécutif local) Daniel Laborde et Gabriel Mussot (syndicaliste, directeur de cabinet du ministre local du Travail et conseiller territorial pour le Rassemblement ouvrier calédonien, petit parti ouvriériste proche de l'UC), à une délégation officielle néo-calédonienne envoyée à Hanoï. Celle-ci est alors chargée de négocier avec le gouvernement du Nord-Vietnam de Hô Chi Minh sur la question du rapatriement de la population d'origine indochinoise du Territoire, majoritairement issue du Tonkin et qui, dans le cadre d'études menées à cette époque, ont très largement déclarer vouloir retourner au pays, c'est-à-dire désormais la République démocratique du Viêt Nam. Or, Paris soutient diplomatiquement à l'époque le Sud Vietnam, tandis que le régime de Hanoï est très impopulaire auprès d'une population néo-calédonienne assez majoritairement anti-communiste (surtout parmi les Européens). Or, un accord est signé entre la mission et le gouvernement nord vietnamien le , tout de suite désavoué par le Quai d'Orsay, et Ukeiwé se fait photographier aux côtés de Hô Chi Minh, ce qui fait scandale à NouméaA. ROLLAT, Tjibaou le Kanak, éd. La Manufacture, coll. « Histoire partagée : biographie », 1989, p. 91.
Il est réélu lors du scrutin suivant provoqué le à la suite de l'adoption de la Constitution de la Cinquième République et dans le cadre d'un débat territorial intense quant au statut futur de la Nouvelle-Calédonie, l'Union calédonienne défendant le maintien en tant que TOM avec le statut Defferre (ce qui sera finalement décidé). Par la suite cependant, l'AICLF s'éloigne de plus en plus de la direction de l'UC et tout particulièrement de Maurice Lenormand, et se rapproche plutôt du gouverneur Laurent Péchoux et des gaullistes locaux, favorables à une autonomie moins poussée. Ainsi, lors du IV Congrès de l'Union calédonienne tenu à Nouméa dans la salle de cinéma Tropic du 4 au , le pasteur Raymond Charlemagne (véritable père spirituel de l'AICLF et autorité morale à l'UC), Doui Matayo Wetta et les trois conseillers territoriaux issus de l'association protestante - Dick Ukeiwé, Kiolet Néa Galet et Toutou Tiapi Pimbé - décident de faire quitter celle-ci du « parti à la croix verte ». Les quelques membres de l'AICLF restés fidèles à Lenormand créent de leur côté un nouveau mouvement pour les représenter, l'Association des autochtone calédoniens et des îles Loyauté (AACL), qui n'aura jamais la même influence que l'AICLF<ref>[http://www.fasopo.org/reasopo/jr/these_trepied_tome2.pdf B. TREPIED, POLITIQUE ET RELATIONS COLONIALES EN NOUVELLE-CALÉDONIE : ETHNOGRAPHIE HISTORIQUE DE LA COMMUNE DE KONÉ 1946-1988, Thèse de doctorat en anthropologie sociale et ethnologie, EHESS, dir. Alban Bensa, 2007, p. 669.
Dick Ukeiwé, Néa Galet et Tiapi Pimbé, rejoints par le vice-président du conseil de gouvernement (et donc chef politique de l'exécutif local) et conseiller territorial Michel Kauma (jusque-là membre de l'UICALO), font ainsi perdre sa majorité absolue à l'UC (qui passe ainsi de 18 à 14 sièges sur 30 au sein de l'assemblée territoriale) et s'allient aux 11 élus du Rassemblement calédonien (Rascal, droite gaulliste et indépendante de Henri Lafleur et Georges Chatenay). Ils contribuent ainsi à l'élection le du gaulliste René Hénin à la présidence de l'Assemblée territoriale, et de l'indépendant Claude Parazols à la tête de la commission permanente le . Ukeiwé est toutefois touché par une condamnation judiciaire, qui va le forcer à interrompre son activité politique pendant plus de dix ans.
La condamnation et la traversée du désert (1961-1972)
Dick Ukeiwé est condamné en 1960 pour un délit de droit commun, et son pourvoi en Cour de cassation est rejeté le . Il hérite d'une peine d'emprisonnement, et d'une privation de ses droits civiques pendant dix ans. Par conséquent, il doit abandonner son siège à l'Assemblée territoriale le . Son suivant de liste de 1958 lui succède : il s'agit de Wandrerine Wainebengo, employé à Nouméa dans la pharmacie de Maurice Lenormand, qui redonne ainsi sa majorité à l'UC (renforcé par le décès le d'un autre dissident de 1960, Tiapi Pimbé, remplacé par le grand-chef Cidopua qui rejoint les rangs du parti à la Croix verte)G. PAÏTA, J. CAZAUMAYOU, T. DE DECKKER, Gabriel Païta : témoignage kanak, éd. L'HARMATTAN, coll. « Mondes océaniens : Des Conflits et des Hommes », 1999, p. 76-77. Pendant cette période, il travaille à la Société Le Nickel (SLN), et y fonde en 1969 avec Gaston Hmeun « Progrès et Travail », premier syndicat mélanésien créé avec le soutien de la direction et que Henri Ismaël, journaliste auteur d'un ouvrage sur le syndicalisme néo-calédonien, qualifie de « syndicat bidon créé par la SLN pour casser les conflits »« Aux racines du syndicalisme calédonien », Les Nouvelles calédoniennes, 27/11/2007.
S'il est donc forcé de se maintenir à l'écart de la politique active pendant dix ans, il continue néanmoins à militer, s'engageant pleinement désormais dans le camp gaulliste local. Il contribue ainsi à créer en 1962 avec l'avocat Georges Chatenay, qui a quitté le Rascal car ne s'entendant guère avec le sénateur RI Henri Lafleur, et l'AICLF la fédération locale de l'Union pour la nouvelle République (UNR). Il lui reste fidèle lorsque la plupart de ses dirigeants kanak, dont les anciens de l'AICLF mais aussi le grand-chef maréen Henri Naisseline, la quitte en 1964 pour créer l'Action calédonienne. L'opposition de droite à l'UC va ensuite momentanément se réunir pour les élections territoriales de 1967 : le Rascal de Lafleur, l'Action calédonienne de Naisseline et l'UNR de Chatenay, et donc Ukeiwé, se fondent dans l'Union démocratique (UD). Mais les vieilles querelles resurgissent bientôt et, lors du congrès de Ponérihouen du , la composante gaulliste de Georges Chatenay prend en main la direction de l'UD, entraînant rapidement la défection des autres factions (Républicains indépendants et ex-AICLF). Ceux-ci fondent le , sous la conduite du maire de Nouméa Roger Laroque et de Henri Lafleur, l'Entente démocratique et sociale (EDS), avec le renfort de Roger Delaveuve qui avait été le seul élu en 1967 de la petite liste conservatrice et agrarienne de l'« Union des patentés et propriétaires fonciers ».
Dick Ukeiwé reste pour sa part à l'Union démocratique. C'est également à cette époque que sa condamnation est levée. En effet, la chambre de mise en accusation de la cour d'appel de Nouméa le réhabilite totalement en .
Le retour au premier plan (1972-1977)
Il peut ainsi se présenter aux élections territoriales du : en deuxième position sur la liste du Sud menée par Georges Chatenay, qui obtient 2 élus (contre 5 à celle de l'EDS et 4 au Mouvement libéral calédonien, une dissidence de certains Caldoches de l'UC qui elle-même obtient 3 sièges dans cette circonscription). Les trois partis de droite (EDS, MLC et UD) forment une coalition de 16 sièges sur 35 contre 12 à l'UC. Deux petits partis charnières font et défont alors les majorités pendant 5 ans : le Mouvement populaire calédonien (MPC) ouvriériste et populiste d'Alain Bernut (2 sièges) et l'Union multiraciale (UMNC), parti autonomiste créé par des dissidents kanak de l'UC emmenés par Yann Céléné Uregeï (5 sièges).
Au gré de ces alliances, l'alliance des droite détient une majorité jusqu'en 1976, et Dick Ukeiwé est successivement porté à la présidence de la commission permanente du au puis au perchoir de l'Assemblée territoriale pour la première fois du au . L'UC revient au pouvoir ensuite, et Rock Pidjot lui succède à la tête de l'assemblée.
Un dirigeant anti-indépendantiste (1977-1989)