vignette|Drapeau franco-manitobain. Adopté en 1980, la bande rouge représente la rivière Rouge où s'établirent les premiers franco-canadiens, la bande or, la zone fertile couverte de champs de blé qui entoure, longe la rivière et la grande zone blanche l'immensité des plaines du Manitoba. Une plante représente un F stylisé, symbole de la Francophonie
Les Franco-Manitobains sont les francophones nés ou qui habitent dans la province canadienne du Manitoba.
Issue des explorateurs français, la population de langue française du Manitoba a des origines métisses depuis ses débuts. À la fin du , des colons canadiens-français et franco-européens se sont rajoutés aux communautés métisses existantes et en ont fondé de nouvelles. Depuis la deuxième moitié du , des immigrants de la Francophonie mondiale s’installent dans la collectivité franco-manitobaine, qui possède plusieurs droits et institutions qui lui sont propres.
Selon le recensement canadien de 2016, il y a résidents de la province ayant le français comme langue maternelle (contre en 1991Données statistiques de 1991) et qui déclarent avoir totalement ou partiellement des origines françaises (pour alors une population globale du Manitoba de près de 1,3 million d'habitants). Il y a plusieurs communautés franco-manitobaines à travers la province mais la majorité se trouve dans la région capitale de Winnipeg ou dans la région de Eastman.
Histoire
Postes, missions et métissages Dès le , la traite des fourrures amène une présence française dans le Nord-Ouest, malgré les politiques de la France qui n’y favorisent pas l’implantation d’une colonie de peuplement. À l’été 1733, Pierre Gaultier de Varennes, sieur de La Vérendrye, et deux de ses fils, quelques voyageurs et des Autochtones s’enfoncent lentement, en canot, à l’intérieur du continent. L’expédition est guidée par Ochagach, un homme de la nation crie qui dessine sur une carte la route de canot menant du lac Supérieur au lac Winnipeg. Grâce au savoir autochtone, en une décennie, les La Vérendrye établissent une série de postes de traite, dont le fort Saint-Charles (le lac des Bois), le fort Maurepas (sur la rivière Winnipeg), le fort Rouge (à la jonction des rivières Rouge et Assiniboine), le fort la Reine (Portage La Prairie), le fort Dauphin (sur le lac Manitoba), le fort Bourbon (sur le lac Winnipegosis) et le fort Pascoyac (sur la rivière Saskatchewan).
Selon l’historienne Nathalie Kermoal, les Français dépendent de leurs alliés autochtones pour faire croître le commerce des fourrures. La présence française dans les Prairies devient plus permanente par l’établissement des postes, mais surtout par l’entremise des mariages entre Français ou Canadiens et femmes autochtones. Les « Métis », issus de ces liaisons, deviennent progressivement plus nombreux que les gens de souche européenne. Les Odjibwés s’y réfèrent comme des wissakodewinmi, c’est-à-dire « des gens des bois, à moitié brûlés », d’où l’expression française « Bois-Brûlés ».
Essors et transformations franco-métisses La cession de la Nouvelle-France à la Grande-Bretagne en 1763 n’entraîne pas le déclin de la traite des fourrures. Au contraire, la prise en charge des activités par des marchands anglo-écossais de Montréal entraine une intensification de la chasse et du troc, ainsi qu’une poussée plus loin vers l’Ouest et le Nord. Pour y parvenir, entre 1790 et 1821, la Compagnie du Nord-Ouest (CNO) engage environ 5 000 voyageurs et hivernants. Les hommes – pour la plupart, des Canadiens français et des Iroquois – facilitent la formation d’alliances et la naissance de nouvelles populations métisses. Toujours à la recherche de nouvelles nations pouvant approvisionner la CNO en peaux, les trappeurs métis indépendants sont recherchés, en raison de leur connaissance des langues autochtones et de leur réseau familial. Dépendants de la traite, les Métis s’installent sur les routes de transport, à des points stratégiques, dont les intersections entre des chemins et des rivières. Avec le temps, ces intermédiaires se développent une identité distincte, exprimée par la fusion et l’adaptation de mœurs autochtones et européennes, dont au niveau de l’habillement – on les reconnaît par le port du capot bleu et de la ceinture fléchée – ainsi que l’articulation d’un créole – un mélange de français et de cri surtout – appelé « mitchif ».
Située sur la confluence des rivières Assiniboine et Rouge, la colonie de la rivière Rouge se trouve au plein cœur du Manitoba. Il s’agit de l’un des plus anciens peuplements métis de l’Amérique du Nord et peut-être le plus important. La rivière Rouge comprend les établissements métis dans les bois de Saint-Vital, sur les deux rives de la rivière Sale (Sainte-Agathe), le long de la rivière Rouge, sur la rive nord de la rivière Assiniboine, puis autour des postes de pêche sur le lac Manitoba (Saint-Laurent) et le lac Winnipeg (Grand Marais).
En 1821, la fusion de deux rivales – la Compagnie de la Baie d’Hudson (1674) et la Compagnie du Nord-Ouest (1778) – entraine la fermeture d’une centaine de postes et la suppression de 1300 emplois. Plusieurs chômeurs métis s’installent à la rivière Rouge, où la population métisse passe de 600 familles (1835) à plus de 2 500 (1870); ils y comptent pour 80% de la population totale. Les Métis de la Rivière Rouge vivent d’une économie mixte et saisonnière, qui allie l’agriculture le long des rivières, la chasse du bison, la production du pemmican, la pêche et le transport des marchandises. Cette économie diversifiée s’explique en partie par les mauvaises récoltes qui se succèdent, causées par des invasions de sauterelles, des sécheresses et des inondations. De plus, les marchés pour écouler le grain ne dépassent pas les postes de la Compagnie de la Baie d’Hudson, qui se tournent vers les Métis pour nourrir leurs employés.
La chasse s’avère plus lucrative que l’agriculture. Vers 1820, les grandes chasses rassemblent plus de 500 charrettes de la rivière Rouge pouvant transporter près de 400 kilogrammes de viande. Vingt ans plus tard, elles rassemblent 1200 charrettes, qui partent de la rivière Rouge pour se rendre à Pembina, au Dakota du Nord, puis sur le plateau du Coteau du Missouri. Les femmes se chargent de transformer la viande de bison en pemmican, vendue aux compagnies de fourrures pour nourrir les voyageurs. Devant une demande croissante, la fréquence des grandes chasses augmente : à celle de l’été se rajoutent celle de l’automne et celle de l’hiver.
Selon l’historienne Nathalie Kermoal et le géographe Étienne Rivard, « durables dans le temps ou non, toutes les communautés métisses issues de la traite des fourrures auront joué, dans leur région respective, un rôle de pionniers dans la mise en place et le développement des espaces francophones».
Diversification culturelle et dispersion spatiale Contrairement aux Métis des Grands Lacs, il faudra plus de temps avant que les Métis du Nord-Ouest ne soient confrontés à une immigration massive de gens de souche européenne. Ce délai permet aux Métis d’occuper un vaste territoire, en dépit de la frontière canado-américaine.
Après l’achat des terres de Rupert appartenant à la Compagnie de la Baie d’Hudson par le gouvernement fédéral canadien en 1869, le Dominion étend son influence dans le Nord-Ouest. Il procède à l’arpentage du territoire et à la formation de la province du Manitoba en 1870, en réponse au soulèvement populaire mené par le chef métis Louis Riel. Au moment de son entrée dans la Confédération canadienne, la population du Manitoba se compose de francophones et d’anglophones dans des proportions à peu près à parts égales. Ainsi, le Manitoba devient, après le Québec, la deuxième province bilingue du Canada, avec des dispositions reconnaissant le français et l’anglais dans les lois, les tribunaux et les écoles catholiques.
Le soulèvement des Métis à la rivière Rouge a exigé le respect des lots de rivière déjà présents, mais l’avènement d’un gouvernement provincial a créé un nouveau rapport de force colonial avec les Métis : il entraîne l’implantation du système de cantons, des concessions de propriété à de nouveaux colons – pour la plupart des Ontariens protestants de langue anglaise, des Canadiens français et des mennonites. Plusieurs des nouveaux venus s’installent sur des lots de rivière existants ou des campements appartenant aux Métis.
Les Canadiens français, venant directement du Québec, de la Nouvelle-Angleterre ou du Midwest américain, s’établissent sur la rivière Rouge et ses principaux affluents et fondent des villages : Saint-François-Xavier et Saint-Eustache sur la rivière Assiniboine, Lorette et Sainte-Anne-des-Chênes sur la rivière La Seine, puis Saint-Norbert sur la rivière La Salle. D’autres colons fondent Saint-Pierre-Jolys, dans un ancien lieu d’hivernement de Métis qu’ils appelaient la Rivière-aux-Rats, et Saint-Léon, près de l’ancien campement de la Prairie-Ronde.
La construction de la principale ligne du chemin de fer Canadien Pacifique, entre 1877 et 1885, intensifie l’arrivée de colons dans le Nord-Ouest. La voie ferrée facilite l’accès au territoire, mais aussi l’écoulement de la production agricole vers les marchés extérieurs. C’est surtout entre 1897 et 1920 que les colons arrivent en plus grand nombre et modernisent les techniques agricoles, notamment en matière d’irrigation.
Cette colonisation entraine une profonde mutation, puisque le nombre d’individus de langue française augmente, mais la diversité de leurs provenances aussi. Aux nouveaux arrivants canadiens-français s’ajoutent les immigrants franco-européens (Bretons de France, Wallons de Belgique et Jurassiens de Suisse). D’autres immigrants, notamment des îles Britanniques, des parties flamandes de Belgique et d’autres pays l’Est et le Sud de l’Europe s’inscrivent aussi dans la nouvelle mosaïque manitobaine.
Devant ce basculement, la langue française perd sa prépondérance historique au Manitoba. Voyant ces dynamiques à l’œuvre, les missionnaires catholiques prennent l’initiative de recruter des colons francophones, au Québec, aux États-Unis et en Europe. C’est le cas de Dom Benoit, de la congrégation des chanoines réguliers de l’Immaculée Conception, qui attire des Français, des Belges et des Suisses autour de la Montagne de Pembina, à Notre-Dame-de-Lourdes et à Saint-Claude. Originaire de la Lorraine, l’abbé Jean Gaire fonde la communauté de Grande-Clairière, avec des colons de France et de Belgique. Des Français s’installent également dans les communautés métisses de Saint-Laurent et de Sainte-Rose-du-Lac. C’est surtout à l’ouest de Winnipeg, dans l’axe de la rivière Assiniboine, et au nord de la capitale, que plusieurs nouveaux arrivants francophones élisent domicile.
Les colonisateurs établissent une stratégie de concentration culturelle en des lieux spécifiques, de manière à assurer l’existence d’espaces où l’on pourra vivre en français à l’échelle locale, au quotidien. Avec la poussée de la colonisation vers l’ouest, dans les provinces de la Saskatchewan et de l’Alberta, créées en 1905, on constate, simultanément, une dispersion des francophones à l’échelle régionale. Comme le rappelle l’historien Gratien Allaire, les francophones habitent bien souvent des villages où ils sont majoritaires ou proportionnellement nombreux, mais où leur poids démographique au niveau provincial est faible, car l’immigration de non francophones est plus forte. Au Manitoba, la population d’origine française passe ainsi de 11% (1885) à 7% (1921).
La survivance C’est donc autour de la proximité des familles et de la vie paroissiales que se développe une solidarité sociale en français. Ce type d’organisation spatiale annonce toutefois un problème politique à venir : la marginalisation linguistique des francophones et leur anglicisation, sous la pression populaire et celle de politiques publiques discriminatoires.