Les Cahiers de prison () constituent un recueil des textes et notes écrites par Antonio Gramsci, philosophe et membre fondateur du Parti communiste italien, de 1929 à 1935, durant sa période d'emprisonnement politique par le régime fasciste.

Ils furent publiés pour la première fois entre 1948 et 1951, selon un classement thématique, et eurent un impact majeur sur la politique, la culture, la philosophie et plus généralement les sciences sociales dans l'Italie de l'après-guerre. Les Cahiers de prison furent ensuite réédités en 1975 sous la direction de Valentino Gerratana, cette fois sous la forme d'une édition critique, et classés chronologiquement.

Les conditions d'écriture des Cahiers portèrent leur auteur à approfondir sa réflexion dans une solitude presque totale ; ils trouvent ainsi leur intérêt dans leur détachement de tout débat public. Gramsci considérait son travail d'écriture à la fois comme un exercice contre l'abrutissement de la vie carcérale et comme la possibilité d'exercer une fonction de théoricien sans avoir à subir de pression ou d'influence politique. Néanmoins, le cadre de rédaction difficile, en raison notamment de l'état de santé de Gramsci, et le caractère expressément inachevé de l'œuvre ne permettent pas d'en tirer un jugement définitif sur les positions de l'auteur.

Thèmes des Cahiers de prison Les thèmes majeurs des Cahiers peuvent être résumés ainsi : L'hégémonie, culturelle notamment, en tant que moyen permettant à une classe sociale de maintenir sa domination politique Le rôle des intellectuels, qui doivent contribuer à créer les conditions du passage d'une telle hégémonie au prolétariat La philosophie de Benedetto Croce, considérée à la fois comme source d'inspiration pour son historicisme et comme régression idéaliste par rapport au marxisme L'analyse de la période du Risorgimento, interprétée comme une révolution avortée par la faute des contradictions internes des différentes classes hégémoniques dans la conception et la gestion des transformations de l'Italie L'étude du folklore en tant qu'expression de la conception du monde des classes dominées, dotées d'une capacité propre de résistance critique et révolutionnaire face aux valeurs bourgeoises La question de l'Italie méridionale à travers le problème de l'organisation du prolétariat et de la nécessité d'élaborer une conscience de classe révolutionnaire chez les masses paysannes du Sud La critique littéraire et artistique, à la fois dans la distinction entre jugement esthétique et jugement socio-politique et dans une tentative de médiation entre les deux.  

Le problème de l'hégémonie Dans les analyses de Gramsci dans les Cahiers de prison, qu'elles soient politiques, sociales, historiques, philosophiques, littéraires, ou culturelles de façon générale, le concept d'hégémonie est constamment présent, c'est-à-dire la façon dont une classe sociale (ou un ensemble de classes) parvient à exercer sa domination sur les autres, quelles formes celle-ci prend-elle, quels instruments utilise-t-elle, quelles sont ses éventuelles limites et comment parvient-elle à se perpétuer. Ce concept d'hégémonie est utilisé de façon plus spécifique à travers la question de la formation d'une hégémonie du prolétariat italien qui lui permette d'exercer une domination politique et idéologique sur le pays.

Dans La question méridionale, Gramsci écrit : « Le prolétariat peut devenir classe dirigeante et dominante dans la mesure où il réussit à créer un système d'alliance de classes qui lui permette de mobiliser la majorité de la population active contre le capitalisme et l'État bourgeois ». La conquête d'une telle majorité implique que les forces sociales qui en sont l'expression dirigent la politique du pays en question et dominent les forces sociales qui s'opposent à elles. Comprendre les différents processus de formation de l'hégémonie à travers l'histoire et les pays signifie donc comprendre le développement de la société du pays et de l'époque en question et de déterminer les forces sociales qui y sont à l'œuvre. 

Gramsci effectue une distinction entre direction - hégémonie culturelle et morale - et domination - exercice de la force répressive - dans les termes suivants : « La suprématie d'un groupe social se manifeste de deux façons : comme domination et comme direction intellectuelle et morale. Un groupe social est dominateur vis-à-vis des groupes adversaires qu'il tend à éliminer ou à soumettre, y compris à l'aide de la force armée, et il est dirigeant vis-à-vis des groupes qui lui sont proches et alliés. Un groupe social peut et même doit être dirigeant avant même de conquérir le pouvoir gouvernemental (c'est une des conditions principales à cette conquête du pouvoir) ; ensuite, quand il exerce le pouvoir et même s'il le tient fermement entre ses mains, il devient dominateur, mais doit continuer à être dirigeant également ».

L'hégémonie peut être conquise, mais elle peut aussi être perdue : la crise de l'hégémonie se manifeste quand les classes sociales politiquement dominantes, bien que maintenant leur domination, ne réussissent plus à être dirigeantes de toutes les classes sociales, c'est-à-dire ne réussissent plus à résoudre les problèmes de l'ensemble de la collectivité et à imposer à l'ensemble de la société leur propre conception globale du monde. La classe sociale jusqu'alors subalterne, si elle réussit à indiquer des solutions concrètes aux problèmes laissés irrésolus par la classe dominante, devient alors dirigeante et, en élargissant sa conception du monde à d'autres couches sociales, crée un nouveau « bloc social » (une nouvelle alliance de forces sociales) et devient ainsi hégémonique. Un tel changement dans l'exercice de l'hégémonie représente un moment révolutionnaire qui, selon Gramsci, débute au niveau de la superstructure (au sens marxien de sphère politique, culturelle, idéelle et morale), avant d'investir la société dans sa totalité, notamment dans son infrastructure économique, et donc tout le « bloc historique », terme qui indique chez Gramsci l'ensemble formé par l'infrastructure et la superstructure, c'est-à-dire les rapports sociaux de production et leurs reflets idéologiques.

L'hégémonie dans l'histoire italienne En analysant l'histoire italienne et le Risorgimento en particulier, Gramsci relève que l'action de la bourgeoisie aurait pu posséder un caractère révolutionnaire si celle-ci avait obtenu l'acquis des larges masses populaires (et notamment paysannes) qui constituaient la majorité de la population. La limite de la révolution bourgeoise en Italie consista en l'absence d'un parti jacobin meneur similaire à celui de la France, où les campagnes, en appuyant la Révolution, jouèrent un rôle décisif dans la défaite des forces de la réaction aristocratique. gauche|classe=cx-highlight|vignette|Camillo Cavour, personnage clé de l'unification italienne Le parti politique italien le plus avancé de l'époque du Risorgimento fut le Parti d'action de Mazzini et Garibaldi, qui fut cependant incapable de poser le problème de l'alliance des forces bourgeoises progressives avec la classe paysanne : Garibaldi distribua bien les terres domaniales aux paysans en Sicile, mais « les mouvements insurrectionnels des paysans contre la noblesse terrienne furent complètement écrasés et la Garde nationale anti-paysanne créée ».

Pour remporter la victoire dans la lutte pour l'hégémonie contre les modérés guidés par Cavour, le Parti d'action aurait dû « se lier aux masses rurales, notamment méridionales, être jacobin non seulement pour la forme externe, pour le tempérament, mais surtout pour le contenu socio-économique : la liaison des diverses classes rurales, qui se réalisait en un bloc réactionnaire à travers les diverses couches intellectuelles légitimistes-cléricalistes, pouvait être dissoute, afin de donner lieu à une nouvelle formation libérale-nationale, uniquement en effectuant une double pression : sur les masses paysannes, en en acceptant les revendications de base [...] et sur les intellectuels des couches moyennes et inférieures ».

Inversement, les partisans de Cavour surent se mettre à la tête de la révolution bourgeoise, en absorbant aussi bien les radicaux qu'une partie de leurs propres adversaires. Cela s'explique par le fait que les modérés cavouriens eurent un rapport organique avec leurs intellectuels, qui étaient, comme leurs représentants politiques, des propriétaires terriens et des dirigeants industriels. Les masses populaires restèrent elles passives dans le compromis entre capitalistes du Nord et grands propriétaires fonciers du Sud.

Le Royaume de Piémont-Sardaigne occupa, dans le processus du Risorgimento, une fonction de classe dirigeante ; bien qu'il existât en Italie des couches de la classe dirigeante favorables à l'unification, « ces couches ne voulaient diriger personne, c'est-à-dire qu'elles ne voulaient pas accorder leurs intérêts et leurs aspirations avec les intérêts et les aspirations d'autres groupes. Elles voulaient dominer, pas diriger, et même plus : elles voulaient que leurs intérêts dominent, pas leurs membres, c'est-à-dire qu'elles voulaient qu'une force nouvelle, indépendante de tout compromis et de toute condition, devienne l'arbitre de la Nation ; cette force fut le Piémont, ce qui explique le rôle joué par la monarchie », comparable à celui d'un parti, « de personnel dirigeant d'un groupe social (et on parla en effet de parti piémontais) [...] ».

« Ce fait est de la plus haute importance pour la compréhension du concept de révolution passive, c'est-à-dire qu'un groupe social n'occupe pas la fonction de dirigeant d'autres groupes, mais qu'un État, bien que limité dans sa puissance, soit le dirigeant du groupe qui devrait lui être dirigeant, et puisse mettre à la disposition de ce dernier une armée et une force politico-diplomatique [...]. L'important est d'approfondir la signification d'une fonction du type Piémont dans les révolutions passives, c'est-à-dire le fait qu'un État se substitue aux groupes sociaux locaux dans la direction de la lutte pour le renouvellement. C'est un des cas dans lesquels on trouve une fonction de domination, mais pas de direction, de ces groupes : dictature sans hégémonie ». Pour Gramsci, le concept d'hégémonie se distingue donc de celui de dictature : cette dernière représente seulement une domination, tandis que la première est une capacité de direction.

Les classes subalternes Le problème est maintenant de comprendre comment le prolétariat - ou n'importe quelle classe dominée et subalterne en général - peut réussir à devenir une classe dirigeante et à exercer le pouvoir politique, devenant ainsi une classe hégémonique. vignette|Gustave Courbet, Le Casseur de pierres Les classes subalternes - sous-prolétariat, prolétariat urbain et rural et même une partie de la petite bourgeoisie - ne sont pas unifiées et ne le deviennent que lorsqu'elles « deviennent État », quand elles atteignent la direction de l'État ; sinon, elles accomplissent une fonction discontinue et désagrégée dans l'histoire de la société civile des différents États. Leur tendance à l'unification « est continuellement brisée par l'initiative des groupes dominants » dont ils « subissent toujours l'initiative, même lorsqu'ils se rebellent et se révoltent ».