Emily Ruete, née le à Zanzibar et morte le à Iéna en Allemagne, est, sous le nom de Sayyida Salme, une princesse de Zanzibar et d'Oman. Fille du sultan de Zanzibar et d'Oman, elle vit une enfance insouciante, mais son adolescence est marquée par la mort de son père, puis par la disparition de sa mère et le conflit entre deux de ses frères. Elle s'enfuit avec un commerçant allemand, gagne Aden, où ils se marient et où elle se convertit au christianisme, puis s'installe avec son époux en Europe.
Elle est l'auteur d'une autobiographie, les Mémoires d'une princesse arabe, publiée en Allemagne en 1886, puis au Royaume-Uni et dans d'autres pays. Cette œuvre constitue un témoignage, rare à l’époque, sur la cour royale de Zanzibar et sur cette société insulaire, loin des récits exotiques alors à la mode. Elle montre une connaissance intime à la fois du monde musulman des côtes de l’océan Indien et du monde occidental européen en pleine révolution industrielle, dans un contexte où la mondialisation des échanges économiques s'intensifie. C'est aussi une période durant laquelle plusieurs nations européennes déploient des politiques colonialistes. Cette autobiographie, ainsi que ses publications posthumes, éclairent également le parcours d’une femme à la fois rebelle et déterminée, prônant un effort de compréhension mutuelle et de remise en cause des préjugés entre cultures, ouverte au monde occidental sans pour autant renier son identité, son éducation et ses valeurs.
Biographie Vie à Zanzibar Sayyida Salme naît le . Elle est la fille du sultan Saïd ben Sultan al-Busaïd et de Jilfidan, une concubine et esclave adyguéenne. Elle est la plus jeune des nombreux enfants de ce sultan d'Oman et de Zanzibar, installé à Zanzibar depuis 1837. À l'époque, Zanzibar est un sultanat arabe, au pouvoir féodal et un pays esclavagiste, producteur d'ivoire, disposant de grandes plantations de girofliers et d'indigotiers, en relation avec l'Inde, l'Afrique, l'Europe et même les États-Unis. Un consulat britannique y est installé depuis 1840, et un consulat français depuis 1844. La région reçoit aussi la visite de l'explorateur et missionnaire allemand Johann Ludwig Krapf.
vignette|gauche|upright|alt=Photographie noir et blanc en pied d'une femme portant une robe|Autre photographie en tenue zanzibarite.
La princesse vit ses premières années au sein du harem de son père, dans un immense palais, à Beit il Mtoni, au nord de Mji Mkongwe. En 1851, elle s'installe à Bet il Watoro, dans la maison de son frère Majid ben Saïd, futur sultan de Zanzibar. Son frère lui laisse une liberté qu'elle n'avait jamais connue et lui apprend à monter à cheval et à tirer. En 1853, elle déménage chez sa mère, à Bet il Tani.
Quand son père meurt en 1856, elle reçoit en héritage une plantation et une résidence. Son frère, Thuwaïni ibn Saïd al-Saïd, devient sultan d'Oman, et son autre frère, Majid, sultan de Zanzibar, rompant avec le sultan d'Oman. La prospérité de l'île de Zanzibar intéresse les puissances européennes, qui jouent des dissensions locales. En 1859, sa mère meurt à son tour, et elle reçoit en héritage trois autres plantations. La même année, un différend éclate entre son frère Majid et un autre de ses frères, Barghach ben Saïd. La famille royale se déchire. Sayyida Salme sert de secrétaire à Barghash. À la suite de l'intervention d'une canonnière britannique, Barghash doit mettre fin à son insurrection et s'exile à Bombay durant deux ans. Sayyida Salme se retire d'abord sur l'une de ses terres, à Kizimbani, puis déménage finalement à Mji Mkongwe et se rapproche de Majid. Ce choix lui vaut l'inimitié de Barghash et de l'une de ses sœurs.
Pendant ce séjour à Mji Mkongwe, dans l'une des demeures dont elle a hérité, elle vit en célibataire indépendante, une situation relativement exceptionnelle. Elle fait la connaissance d'un marchand allemand, Rudolph Heinrich Ruete, de cinq ans son aîné. Il est arrivé sur l'île en 1855, comme agent commercial de la firme Hansing & Co. L'Allemagne d'alors n'est pas encore une nation ; elle est constituée d'un ensemble de petits États, duchés ou principautés. Les villes de Hambourg, Brême et Lübeck sont très actives dans les transactions et le commerce maritime de l'Océan indien et particulièrement avec Zanzibar, encouragées d'ailleurs par le sultan, le frère de Sayyida Salme. Rudolph Heinrich Ruete connaît le swahili, langue bantoue de l'Afrique de l'Est, également parlée par Sayyida Salme. Ils se côtoient, se promènent ensemble, et tombent amoureux l'un de l'autre, puis attendent un enfant. , écrit-elle ultérieurement dans ses mémoires, . Elle risque la peine de mort par lapidation pour avoir ainsi bravé un interdit religieux et social. En , âgée de , alors que sa grossesse est devenue évidente, elle fuit à bord de la frégate britannique , avec l'aide de la femme du consul anglais à Zanzibar, et se rend à la colonie britannique d'Aden. Elle donne naissance à un fils, Heinrich, à Aden, le . Elle est également baptisée dans la chapelle anglicane d'Aden, recevant le prénom chrétien d'Emily, juste avant son mariage, le . Son fils meurt en France, en , alors qu'elle est en route pour l'Allemagne.
Vie en Europe vignette|upright|alt=Photographie noir et blanc d'un couple posant avec deux de ses enfants|En tenue européenne, avec son mari et deux de ses enfants. Les Ruete s'installent à Hambourg, où ils ont un autre fils et deux filles. Leur première fille, Antonia Thawke, naît le . Elle se marie en 1898 avec un ingénieur allemand, Eugene Brandeis, devenu ensuite haut fonctionnaire de l'administration coloniale, administrateur au début du des îles Marshall .
Leur fils Rudolph Saïd naît le . En 1901, il se marie avec Mary Therese Matthias, et a un fils et une fille, Werner Heinrich et Salme Matilda Benvenuta Olga. Par son mariage, il devient le cousin de l'entrepreneur, financier et homme politique anglais, Alfred Moritz Mond, Baron Melchett, le premier président d'une grande entreprise chimique britannique, l'Imperial Chemical Industries (ICI). Il sert dans l'armée allemande puis devient directeur de la au Caire. Il renonce à la nationalité allemande en 1934, lors de la montée du parti nazi, et s'installe à Londres où il travaille comme journaliste et écrivain. Devenu sujet britannique, il cherche à concilier les intérêts juifs et arabes en Palestine. Il meurt à Lucerne, le , peu de temps après la fin de la Seconde Guerre mondiale ;
Enfin, leur deuxième fille Rosalie Ghuza naît le . Elle se marie avec un officier supérieur de l'armée prussienne, le major-général Martin Gottlob Rheinhold Troemer (1862-1940).Elle est décédée le .
Rudolph Heinrich Ruete meurt le dans un accident de tramway. Les autorités allemandes dénient les droits à sa succession de son épouse, tandis que son frère Barghash, devenu sultan de Zanzibar après la mort de Majid, la prive de son héritage sur l’île. Durant la décennie qui suit, Emily Ruete traverse une période difficile, se trouvant veuve avec trois enfants et relativement isolée (même si elle a appris la langue allemande), sur une terre étrangère et avec des ressources qui déclinent.
vignette|gauche|upright|alt=Photographie couleur de pierres tombales|Monument funéraire d'Emily Ruete et de sa famille allemande, au cimetière Ohlsdorf, à Hambourg. Elle est nostalgique de Zanzibar, devenu un lieu convoité par différentes puissances occidentales, encore plus stratégique depuis l'ouverture du canal de Suez. Son frère, le sultan Bargash, privilégie les relations avec le Royaume-Uni. Elle n'hésite pas à le mettre en garde contre les projets anglais dans les courriers qu'elle lui adresse : , prenant exemple sur la situation en Égypte d'Ismaïl Pacha. Le sultan se déplace à Londres en 1875, et a une entrevue avec la reine Victoria, notamment. Emily, qui s'est également rendue dans la cité britannique, n'est pas autorisée à le rencontrer.
Emily Ruete est finalement sollicitée par Otto von Bismarck, dans le cadre des ambitions coloniales de celui-ci. Elle a l'occasion de revenir à Zanzibar en août et en , le chancelier allemand l'utilisant pour tenter de contrer l'influence anglaise auprès de son frère. Une escadre militaire allemande, composée de cinq navires, la conduit sur place. Elle est acclamée par la population à son débarquement. Elle réclame une pension au sultan Said Barghash qui la lui refuse. Les policiers du sultan dispersent la foule qui l'acclame. Elle doit remonter à bord de son bâtiment. Les navires de guerre allemands, après de longues négociations, se retirent.
Elle publie ses mémoires en 1886. En , le traité Heligoland-Zanzibar, entre le Royaume-Uni et l’Empire allemand, calme les antagonismes et délimite les zones d'influence de chacune de ces deux puissances coloniales. Le Royaume-Uni a les coudées franches pour imposer un protectorat sur le sultanat insulaire de Zanzibar. En 1888, Emily Ruete vit à Beyrouth puis, à partir de 1892, à Jaffa.
Revenue en Allemagne en 1914, elle s'installe chez sa fille Rosalie. En 1923, elle obtient d'un des successeurs du sultan Said Barghash une pension, réclamée en vain en 1885. Elle meurt le à Iéna, à , d'une pneumonie. Elle est enterrée à Hambourg, avec, l'accompagnant dans sa tombe, un peu de sable de Zanzibar.
Autobiographie vignette|alt=Couverture d'un ouvrage. Titre en caractères gothiques|, 1886.
Intentions de l'auteur
Elle commence à rédiger son autobiographie après la mort de son mari : , écrit-elle, Le livre est d'abord publié en Allemagne, en 1886, en deux volumes, sous le titre : . Elle est l'une des toutes premières femmes de lettres africaines et arabes dont l’œuvre, laquelle est aussi le témoignage d'une expatriée, est publiée en Europe.
Éléments marquants de l'ouvrage
Son témoignage est unique, permettant de découvrir le fonctionnement du palais du sultan de Zanzibar où l'on parlait , la vie à Zanzibar entre 1850 et 1865, le parcours de ses deux frères, Majid ben Saïd et Barghash ben Saïd, devenus l'un et l'autre sultans, mais aussi le regard sur les pays européens de cette jeune émigrante, à la fin du .
Son enfance est dorée. Elle bénéficie d'une éducation bilingue, en arabe et en swahili, apprenant à lire mais aussi à mémoriser les sourates du Coran. Elle se lance également, de façon plus inhabituelle, dans l'apprentissage de l'écriture, un enseignement souvent réservé aux garçons. Elle décrit également les relations entre les concubines du sultan, d'origine éthiopienne, européenne, asiatique et africaine. Elle évoque aussi l'esclavage domestique, qu'elle défend, et le distingue de la traite négrière.
Les premiers temps passés en Allemagne sont marqués par une nostalgie de sa terre natale et par des angoisses : , confie-t-elle. Elle reste fière de ses origines et conserve, malgré sa conversion, un attachement à la religion musulmane de ses aïeux issus de la communauté ibadiste, qui fait de la tolérance une de ses valeurs. Elle refuse aussi un discours européen dominateur, qui tend à considérer l'Afrique et le monde arabe comme des sociétés primitives.
Accueil vignette|Lettre de Emily Ruete à Snouck Hurgronje (1887) La version allemande est réimprimée à quatre reprises en 1886. La version anglaise paraît deux ans plus tard et la version française, Mémoires d’une princesse arabe, publiée dès 1889 par La Revue des deux mondes, est éditée en 1905. L’ouvrage paraît à un moment où coexistent, en Europe, un intérêt pour le monde arabe et l’Afrique, avec d’une part le mouvement orientaliste dans le domaine des arts et de la littérature, et d’autre part le renforcement des idées colonialistes dans le domaine politique.
Les expositions coloniales apparaissent dans la deuxième moitié du . Le mot « colonialisme » naît en France en 1902.