Rabi'a al Adawiyya al Qaysiyya () ou simplement Rabi'a Basri (713/717–801) est une mystique et une poétesse musulmane qui vécut à Bassorah. Elle est une figure majeure du soufisme.
Biographie La réputation qui l’entoure et la transmission de ses enseignements laissent penser qu’elle a vraiment été une figure historique. Certains courants l'honorent du titre de « » renvoyant à un accomplissement spirituel particulier. Toutefois, les informations sur sa biographie sont essentiellement dues aux hagiographies tardives dont nous disposons. L’une des sources les plus connues, , de Farid al-Din Attar, date du . Et à mesure qu’elles se développent, ces sources se chargent de plus en plus de merveilleux. La figure mystique et littéraire de Rabia s’est donc développée sur plusieurs siècles, s'enrichissant peu à peu de légendes.
Dans ces conditions, il est sans doute préférable d’aborder Rabia comme « un profil de sainteté archétypal » qui s’est construit progressivement, et non comme un personnage dont on dresse le portrait historique.
Il semble cependant assez sûr qu’elle vécut à Bassorah — une ville dont le rôle a été fondamental dans le développement du soufisme à cette époqueDenis Gril, « Les débuts du soufisme » in A. Popvic et G. Veinstein (dir.), Les Voies d'Allah, Paris, Fayard, 1996, . — et où elle est considérée comme une des saintes (wali). Elle doit venir d'une famille pauvre, et peut-être fut-elle volée encore enfant pour être vendue comme esclave, et selon la légende, elle aurait réussi à survivre en devenant chanteuse – ce qui correspond peut-être, note Pierre Lory, à un thème de l’hagiographie chrétienne fort répandu : la conversion de la femme aux mœurs dissolues. elle devient la disciple du grand soufi Hassan al-Basri (m. 728).
Elle a également gardé un célibat strict, chose qui était étonnante en islam, qui érige le mariage en modèle et rejette le monachisme. Elle rejeta d’ailleurs de nombreuses demandes en mariage, voulant se donner seulement à Dieu, son Aimé. Mais cela ne l’empêcha pas d’avoir de nombreux visiteurs, dont certains furent des mystiques importants, et son renom lui attira des disciples qui la rejoignaient pour suivre ses enseignements, souvent donnés sous forme poétique, et son immense rayonnement lui valut la vénération de ses contemporains.
Farid al-Din Attar rapporte différentes anecdotes qui montrent l'estime en laquelle Hassan al-Basri tenait sa disciple. Ainsi, après une nuit et un jour passés avec Rabia à converser sur la voie sprituelle, il déclara :
Plusieurs récits font aussi état de miracles : apparition merveilleuse de nourriture pour ses hôtes, lumière émanant de son corps qui permettait de se passer de lampe… Pour légendaires qu’ils soient, ces récits marquent clairement le statut de sainte et d’amie de Dieu (waliyya) de Rabia.
En outre, un dialogue rapporté par Attar laisse penser que Rabia était végétarienne: un jour qu'Al-Basri s'étonnait de voir des antilopes s'approcher et rester auprès de Rabia, il lui demanda d'où cela venait et pourquoi les mêmes antilopes le fuyaient. Pour l'islamologue Annemarie Schimmel, un tel propos laisse clairement entendre qu'on attribuait à Rabia une complète abstinence de produits animaux, raison pour laquelle les bêtes s'approchaient d'elle. Et Schimmel précise qu'on rapporte aussi de telles légendes à propos de saints d'Afrique du Nord, et que certains d'entre eux s'abstenaient même de tuer des insectesAnnemarie Schimmel, Mystical dimensions of Islam, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 2011 , 542 p. .
Œuvre Rabia n’a pas laissé d’écrits. Ce que l’on connaît d’elle consiste essentiellement en des fragments, que l'on trouve notamment dans des recueils de vies de soufis, comme le célèbre Mémorial des saints de Farid al-Din AttarDenis Matringe, « La littérature soufie » in A. Popvic et G. Veinstein (dir.), Les Voies d'Allah, Paris, Fayard, 1996, .. La tradition hagiographique lui attribue cependant des prières, des réponses et des vers.
L'amour divin D'après le peu que l'on connaît de cette œuvre, elle semble avoir surtout célébré l'amour (maḥabba) et l'intimité ('uns) de Dieu, et les poèmes qu'il nous reste font d'elle l'un des premiers chantres de l'amour divin.
Pierre Lory parle à ce propos de « doctrine de l’amour intégral », un attachement à Dieu seul – qui explique sans doute pourquoi elle a repoussé mariage et maternité. Elle disait d’ailleurs : « Le mariage est nécessaire à qui peut choisir. Quant à moi, je n’ai pas le choix de ma vie. Je suis à mon Seigneur et dans l’ombre de ses commandements ; ma personne n’a aucune valeur. » Son amour pour Dieu est absolu, il n'y a aucune place pour l'amour de quoi que ce soit d'autre, et le monde n'a aucune importance à ses yeux. Au printemps, elle allait jusqu'à fermer les fenêtres sans prêter la moindre attention aux fleurs nouvelles pour s’absorber totalement dans la contemplation du Créateur de ces fleurs et du printempsAnnemarie Schimmel, Mystical dimensions of Islam, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 2011 , 542 p. .
Elle cherche à aimer Dieu uniquement pour lui, au-delà de toute crainte ou attente, de toute peur de l’enfer ou désir du paradis. Ainsi, elle déclare dans ce propos célèbre l'ardeur de l'amour désintéressé de Dieu: Et dans un propos tout aussi célèbre, rapporté au par Aflaki, elle répond à quelqu’un qui lui demande où elle va, avec une torche allumée dans une main et un seau rempli d’eau dans l’autre : « je vais vers le ciel, pour jeter du feu sur le paradis et de l’eau sur l’enfer, afin que tous les deux disparaissent et que les hommes regardent Dieu sans espérance ni crainte. »
Elle se moquait aussi des espoirs de plaisirs auprès des épouses célestes, les délices de la présence de Dieu étant, à ses yeux, infiniment supérieurs. À ses yeux, les promesses « de houris et de châteaux » au Paradis ne sont que des voiles masquant l'éternelle beauté divine :
En ce sens, elle semble être la première soufie à parler d'un Dieu jaloux. L'orthodoxie connaissait déjà cet aspect du Divin, mais elle y voyait uniquement une interdiction d'adorer quoi que ce soit d'autre que Lui. Rabia va plus loin. Comme le dit Margaret Smith, Elle déclare ainsi dans un propos: « J'ai cessé d'exister et j'ai quitté ma propre personne. Je suis devenue une avec Dieu et suis tout à fait Sienne. » Il y a là la trace de la méditation de Rabia sur le fait que l'amour divin précède l'amour de l'homme, comme le dit le verset coranique: Par la suite, ce verset a d'ailleurs a été repris par les soufis des générations suivantes comme preuve du bien-fondé de leurs théories sur l'amour mutuel entre Dieu et ses créatures.
Il est intéressant de relever que cette conception de l'amour divin a été reprise par Joinville, le biographe de Louis IX, à la fin du , à qui la légende de Rabia était parvenue, ce qui fait d'elle la première figure du soufisme à entrer dans la littérature européenne. Joinville rapporte avec précision l'anecdote de Rabia portant une torche et un seau d'eau, bien qu'il la situe à DamasVoir Jean de Joinville, Histoire de Louis IX, texte établi par Natalis de Wailly, Paris, Jules Renouard, 1868, . Ci-après, la traduction dans Historiens et chroniqueurs du Moyen Âge, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 1952, . . Plus tard, au , l'évêque de Belley, Jean-Pierre Camus, basera sur ce récit son livre Caritée ou le portrait de la vraie charité : histoire dévote tirée de la vie de Saint Louis (1641), dans lequel il défendait la doctrine du pur amourAnnemarie Schimmel, Mystical dimensions of Islam, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 2011 , 542 p. .
Voici un autre exemple de poème:
Place dans le soufisme Rabi’a al-Adawiya est une figure majeure de la spiritualité soufie, dont elle a marqué durablement les orientations. Le deuxième siècle de l’ère musulmane où elle a vécu marque une étape importante dans la formation des courants de la mystique soufie. C’est une époque qui voit surtout des vocations individuelles de personnages qui cherchent avant tout l’ascèse et la solitude, au nombre desquels on peut mettre Rabia et Hassan al-Basri.
Dans cet âge classique du soufisme, Rabia explore, comme d'autres, les sentiers de cette mystique. Ibn Arabi évoque son œuvre poétique dans Les Illuminations de La Mecque. Et Attar la qualifie de seconde Marie.
Rabia est peut-être la première grande voix du soufisme. Ces ascètes des premières heures de l'islam étaient à cette époque en marge de la société et apparaissent tels des avertisseurs pour le peuple, démontrant par leur existence même la vanité de certains musulmans d'enfermer l'esprit dans la lettre. Ainsi rejetait-elle l'état par lequel l'humanité se conforte dans l'insouciance ou la facilité et que les soufis jugent à l'opposé d'un état de quête.
Cette première mouvance spirituelle se structurera plusieurs siècles plus tard dans ce qu'on appellera des confréries soufies.
Héritage
vignette|À la suite de violents affrontements avec l'armée égyptienne sur le square Rabia al-Adawiyya au Caire, le signe R4bia (4 en arabe) est devenu le symbole de ralliement des Frères musulmans.
Dans les arts
Pierre Lory signale que le personnage de Rabia « a inspiré plusieurs ouvrages contemporains », et que sa vie — romancée — a été portée à l'écran en 1963, dans un film égyptien célèbre intitulé Rabea el Adawaya. Réalisé par Neyazi Mustafa, ce long-métrage met notamment en scène sa carrière supposée de joueuse de flûte, suivie par sa conversion. Rabia est incarnée par l'actrice Nabila Obeid, tandis que Oum Kalsoum interprète les chansons dues à Mohammed Abdel Wahab..
En politique
Rabia Al-Adawiya a donné son nom à un square du Caire où s’est tenu un sit-in en 2013, violemment dispersé par la police (plusieurs centaines de morts). Le signe de rabia est devenu un symbole de ralliement en Égypte.
Notes et références Notes
Références
Voir aussi Bibliographie
Sources
Traductions Chants de la recluse , traduction de l'arabe par Mohammed Oudaimah et Gérard Pfister , postface de Louis Massignon , Arfuyen, 1988.
Études
Margaret Smith, Rābi’a the mystic and her fellow-saints in Islām : Being the life and teachings of Rābi’a al-’Adawiyya Al-Qaysiyya of Basra together with some account of the place of the women saints in Islām, Cambridge, 1928 Jamal-Eddine Benghal, La vie de Rabi‘a al-‘Adawiyya : une sainte musulmane du , éd. Iqra, 2000 Nadira Khayyat, « L’amour gratuit chez Rabiʿa al-ʿAdawiya et Jean de Dalyata », in Alain Desreumaux (dir.), Les mystiques syriaques , Paris, Geuthner, coll. « Études syriaques », vol. 8, 2011, ‐86.
Jad Hatem, Trois Saintes : Râbi‘a al-‘Adawiyya, Marie des Vallées, Mâ Ananda Moyî, Beyrouth, Saer al Machrek, 2021 (à paraître).
Articles connexes
Tariqa Confréries soufies Poétesses arabes médiévales
Liens externes
Abdelwahab Meddeb , « Entretien avec Salah Stétié sur son livre Râbi'a de feu et de larmes », France culture, « Culture d'Islam », , sur youtube.com / 49 min. Le film Rabea el adawaya sur youtube.com / 1h35
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