La messe de Requiem en ré mineur (KV 626), de Wolfgang Amadeus Mozart, composée en 1791, est une œuvre de la dernière année de la vie de Mozart, mais pas exactement la dernière œuvre du compositeur. Elle n'est de la main de Mozart que pour les deux tiers environ, la mort en ayant interrompu la composition. Elle reste néanmoins une de ses œuvres majeures et emblématiques.
Sa veuve, Constance, demanda tour à tour à (1761-1841), à Joseph Eybler et à Franz Xaver Süßmayr de terminer la partition pour honorer la commande, percevant ainsi la rémunération promise sans rembourser l'avance octroyée, et aussi pour réhabiliter la mémoire de son mari en vue d'obtenir une pension impériale. Le Requiem a suscité de nombreuses légendes, tant du fait des circonstances insolites de sa commande que de la difficulté de distinguer exactement ce qui était ou non de la main de Mozart.
Composition alt=partition manuscrite|vignette|Manuscrit original du Requiem : les cinq premières mesures du Lacrimosa dans la « partition de travail ». En haut à gauche, les parties des cordes de l'introduction, en bas à droite le début de la phrase vocale et du continuo, tous deux de la main de Mozart. alt=partition manuscrite|vignette|Page suivante : après trois autres mesures, le manuscrit de Mozart s'arrête sur homo reus. La phrase qui débute après (mesures 9 et 10) est de la main d’Eybler. Dans les années précédant sa mort, Mozart revint vers la musique sacrée largement délaissée après sa séparation d'avec le Prince-archevêque Colloredo. On dénombre ainsi toute une suite de fragments de Kyrie datés de 1787 à 1791. Afin de consolider son expérience dans ce domaine, il se présenta avec succès au poste d'adjoint de Leopold Hofmann, le Kapellmeister de la cathédrale Saint-Étienne de Vienne. Le poste d'adjoint n'était certes pas rémunéré, mais Mozart pouvait espérer ainsi obtenir la place du Kapellmeister, qui rapportait , un statut très lucratif. En Mozart termina son (célèbre) motet pour la Fête-Dieu, Ave verum corpus. La commande d'une œuvre de musique sacrée plus importante pouvait donc lui parvenir.
Commande Au cours du mois de , Mozart reçut la commande d'un Requiem de la part de plusieurs intermédiaires anonymes, agissant pour l'excentrique comte Franz de Walsegg. La moitié de la récompense était jointe à la commande. Mozart se conforma à la forme traditionnelle du texte du Requiem, et renonça simplement à mettre en musique le Graduale, le Tractus (le Graduel et le Trait) et le Libera me, ce qui se fait en général.
Sources d'inspiration Un des modèles aurait été le Requiem en do mineur de Michael Haydn, notamment le mouvement. Lors de la première de cette œuvre en 1771, Wolfgang Amadeus Mozart, alors âgé de , avait joué dans l'orchestre. Le Messie de Haendel fut aussi une source d'inspiration (le Kyrie de Mozart ressemble étrangement au mouvement n°4 de la partie II du Messie "And with His stripes we are healed") surtout que Mozart deux ans auparavant avait réorchestré le morceau à la demande du baron van Swieten.
Une autre source d'inspiration pourrait être la Messe des Morts de Gossec, dont Mozart (qui avait rencontré Gossec à Paris) a pu consulter la partition chez le baron van Swieten. Le musicologue Carl de Nys a mis en évidence les relations entre les deux œuvres..
Composition de Mozart Au fur et à mesure que la composition avançait, la santé de Mozart se dégrada. Et à sa mort, le , il avait uniquement écrit l'intégrale de l'Introït () pour tous les instruments et le chœur. Pour la pièce suivante, le Kyrie, ainsi que la majeure partie des vingt strophes de la séquence Dies iræ (de la première, Dies Iræ, à la seizième strophe, Confutatis) , seules les voix du chœur et la basse continue étaient terminées. Au-delà, seuls quelques passages importants de l'orchestre étaient esquissés (par exemple le solo de trombone du Tuba Mirum ou le plus souvent la partie des premiers violons). Le Lacrimosa, dix-huitième strophe (mais ici sixième épisode de la séquence), se terminait à la huitième mesure, et resta inachevé. Dans les années 1960, on découvrit une ébauche de fugue sur l'Amen, qui devait visiblement conclure ce Dies Iræ. Les « numéros » suivants, et Hostias, ne comprenaient que le chœur et une partie de la basse continue. Il manquait l'intégralité du Sanctus, du Benedictus, de l’Agnus Dei, et de la Communion (Korten 1999, ).
Achèvement vignette|Constance Mozart en 1782 par Lange. La veuve de Mozart, Constance Mozart, tenait beaucoup à ce que l'œuvre fût achevée, une des raisons étant de ne pas devoir rembourser l'avance et d'obtenir la seconde moitié du paiement.
Elle confia donc la tâche de terminer le Requiem à d'autres compositeurs, principalement des élèves de Mozart. S'étant fâchée dans un premier temps avec Franz Xaver Süßmayr, Constance Mozart s'adressa à Joseph Eybler, très estimé de Mozart, qui travailla à l'orchestration des strophes du Dies Iræ, de la première strophe jusqu'au Lacrimosa, mais abandonna ensuite la tâche pour des raisons inconnues. Il rajouta ses compositions directement sur la partition autographe de Mozart.
Un autre jeune compositeur et élève de Mozart reçut alors la demande : Franz Xaver Süßmayr, qui put s'appuyer sur le travail d'Eybler pour l'orchestration. Süssmayr écrivit les parties de trompettes et de timbales dans le Kyrie (ainsi qu'une partie des indications manquantes de la basse continue) et compléta l'orchestration de la Séquence ainsi que l'Offertoire. Il termina le Lacrimosa et composa d'autres parties de la messe : le Sanctus, le Benedictus et l'Agnus Dei. Il compléta ensuite la Communion (Lux Æterna), dans lequel il répéta les deux mesures d'ouverture, que Mozart avait lui-même composées, et leur donna les paroles du Lux Æterna.
vignette|Première page de la « partition à livrer » avec l'écriture de Mozart. La signature « di me W. A. Mozart mppr. 1792 » (di me = « de moi », mppr. = manu propria, « de ma propre main »), est de la main de Süßmayr selon des analyses d'écritures. De toute manière en 1792 Mozart était déjà mort.
Alors que les rajouts au Kyrie et l'orchestration d'Eybler étaient directement inscrits sur la partition de Mozart, Süssmayr recopia la partition originale et les rajouts (parfois en les modifiant selon ses idées).
Il y eut alors deux partitions manuscrites : d'une part, la « partition de travail » de 1791 , avec l'écriture de Mozart et les rajouts d'Eybler, ayant servi de base à Süssmayr. Cette partition ne comprend pas la partie achevée du Requiem aeternam restée entre les mains de Constance et débute donc par le Dies irae avec l'orchestration d'Eybler. Ce manuscrit comprend ensuite le Tuba mirum, le Rex tremendae, le Recordare, le Confutatis, le Lacrimosa (ci-contre à droite au-dessus du portrait de Constance), qui s'interrompt à la huitième mesure (la partie de soprano des mesures 9 et 10 que l'on voit ici est ajoutée de la main de Eybler), enfin des esquisses du Domine et de l’Hostias. d'autre part, la « partition à livrer », qui est la version achevée par Süssmayr datée de 1792 avec une signature "Mozart" de la main de Süssmayr , remise cette année-là à l'intermédiaire du comte Walsegg (resté anonyme). Cette partition comprend le seul mouvement achevé par Mozart le Requiem aeternam avec donc la fausse signature de Mozart contrefaite par Süssmayr, le Kyrie fugué (écrit par Mozart, Freystädtler et Süssmayr — cf. document un peu plus bas) et le reste de l'œuvre avec le travail de Eybler recopié puis complété à son tour par Süssmayr. Au cours des décennies suivantes, il fut très difficile de distinguer l'écriture de Mozart de celle de Süssmayr qui avait pour mission de contrefaire l'écriture de Mozart pour tromper le commanditaire du Requiem. En effet Constance rendit au Comte Walsegg le requiem comme étant intégralement achevé par son mari. Heureusement la qualité musicale permit, à défaut de l'écriture, de différencier les deux compositeurs. Il est même heureux que Süssmayr fût un si piètre compositeur, car si Eybler ou Freistädtler avaient continué à travailler sur le manuscrit, nous aurions eu du mal encore aujourd'hui à savoir ce qui venait de la main de Mozart. L'Agnus Dei écrit de la main de Süßmayr en est l'exemple : il est quasi impossible qu'il en soit l'auteur, car cette partie est infiniment supérieure à tout ce que Süssmayr a composé dans le Requiem et dans toute sa vie. Les motifs musicaux des éléments dus à Süssmayr se rapportent visiblement aux notes laissées par Mozart. En plus de cela, des références à d'autres œuvres de Mozart ont été découvertes. C'est pourquoi on admet souvent que Süssmayr et d'autres participants à l'élaboration de l'ouvrage, surtout Eybler, mais aussi Freistädtler ont dû recourir à des indications écrites ou orales de Mozart lui-même (la veuve de Mozart a mentionné des « petits débris » — — ou plutôt des « bouts de papier »).
Les manuscrits capitaux, en particulier la « partition à livrer » et la « partition de travail », prirent entre 1830 et 1840 peu à peu le chemin de la Hofbibliothek de Vienne (aujourd'hui Österreichische Nationalbibliothek, ÖNB).
Un fac-similé des deux manuscrits, accompagné d'une introduction détaillée, est maintenant disponible (cf. la comparaison ci-dessous sur la droite des deux Dies Irae issus des deux manuscrits).
En plus d'Eybler, d'autres compositeurs ont apporté leur contribution à l'achèvement de l'œuvre, et Süssmayr aura profité de ces contributions. Ainsi Maximilian Stadler aurait manifestement réalisé au moins des ébauches de l'orchestration du Domine Jesu Christe. L'accompagnement du Kyrie, identique aux voix du chœur (colla parte : « avec la partie [vocale] »), est également d'une autre main. Leopold Nowak, éditeur du Requiem dans la Neue Mozart-Ausgabe, a envisagé Franz Jakob Freystädtler comme auteur possible, ce qui peut être vérifié de manière évidente à l'aide de l'analyse des écritures (cf paragraphe et illustration sur le Kyrie).
Constance Mozart dans une lettre du raconte sa , elle affirme que jamais Mozart n'aurait eu l'idée de composer une messe des morts si on ne la lui avait pas commandée à cette époque. Et qu'il était ravi puisque la musique d'église était . . Il faut dire que Mozart n'aimait pas beaucoup Süssmayr, il le trouvait bête et musicalement le pire de ses trois élèves de l'époque, dans une lettre à sa femme du Mozart écrit : . Süssmayr avait déjà aidé Mozart à écrire les récitatifs de La Clémence de Titus sous la dictée de Mozart, notamment lors du voyage à Prague d', il était donc une aide précieuse pour Mozart, mais ce dernier le considérait plus comme un secrétaire plutôt que comme un vrai compositeur. Tout le contraire avec Eybler que Mozart appréciait énormément. Constance dans cette même lettre : . Constance confia donc le requiem le à Eybler en échange d'un reçu écrit de la main de Sophie Haibel la sœur cadette de Constance. Ce reçu est conservé dans les archives de la Wiener Neustadt est ainsi formulé : . Par la suite, courant 1792, la partition de Mozart avec le travail excellent de Eybler retourna entre les mains de Süssmayr qui recopia complètement certains passages.
Analyse