Marie-Joséphine-Anatole-Louise-Élisabeth de Riquet, comtesse de Caraman-Chimay, comtesse Greffulhe par son mariageSelon George Painter, la haute société de l'époque aurait prononcé son nom comme Greffeuille, op. cité, . Cependant, cette prononciation n'est pas attestée à son époque si l'on en croit les témoignages de ses descendants et des contemporains qui connaissent sa famille et qui ont toujours prononcé « Greffulhe ». D'ailleurs, son cousin Robert de Montesquiou fait rimer « Greffulhe » avec « tulle » en décrivant sa cousine : . Toutefois, Caroline Weber indique aussi que Proust a appris dans les salons à prononcer les noms propres à la manière de l'aristocratie, qui disait « Broy » au lieu de « Broglie » ; « Bisac » au lieu de « Bisaccia » et « Greffoy » au lieu de « Greffulhe »(). Proust écrit ainsi que « Fitz-James » se prononce « Fitt-jam », dans La Prisonnière, p. 43., née le dans le de ParisActe de naissance (vue 22/31), registre des naissances du sur le site des Archives numérisées de la Ville de Paris. et morte le à Genève est une aristocrate et une personnalité du Tout-Paris de la Belle Époque, connue pour avoir été l'un des modèles d'inspiration de Marcel Proust pour le personnage de la duchesse de Guermantes dans À la recherche du temps perdu.
Biographie Enfance Fille aînée de Joseph de Riquet de Caraman (1836-1892), de Chimay, et de Marie de Montesquiou-Fezensac (1834-1884), Élisabeth de Riquet de Caraman-Chimay est issue à la fois de la noblesse belgeLes femmes portant le titre de « comtesse » et les hommes, celui de « prince ». Le baron de Rasse dans son ouvrage La noblesse belge en 1890, apporte des précisions à ce propos : .Par la suite, les futures filles de la lignée Riquet de Caraman-Chimay seront autorisées à porter le titre de princesse, au lieu de comtesse, dès leur naissance, honneur accordé par la couronne de Belgique en reconnaissance des services rendus par Ghislaine, sœur d'Élisabeth, à la reine Marie-Henriette. () et de la noblesse française.
Les Caraman-Chimay étaient une famille de mélomanes. Sa mère jouait du piano. Elle fut l'élève de Clara Schumann. et Franz Liszt, qui dédia au jeune ménage une messe en souvenir d'un concert donné chez eux, où la princesse Marie était au piano et le prince Joseph au violon.. Leurs enfants pratiquaient tous un instrument et Élisabeth se perfectionna au piano.
Mariage Elle se maria à l'âge de 18 ans dans le de Paris, le Acte de mariage (vue 6/31), registre des mariages du sur le site des Archives numérisées de la Ville de Paris. avec le comte Henry Greffulhe, seul héritier d'un empire financier et immobilier. Le mariage religieux fut célébré le lendemain en l'église Saint-Germain-des-Prés, paroisse des Caraman-Chimay qui possédaient un hôtel particulier, au , quai Malaquais. Elle porte alors le titre de vicomtesse Greffulhe et obtiendra celui de comtesse à la mort de son beau-père, Charles Greffulhe, en 1888.
De cette union naquit une fille unique, Hélène-Josèphe-Marie-Charlotte (dite Élaine), le dans le Acte de naissance (vue 16/31), registre des naissances du sur le site des Archives numérisées de la Ville de Paris. Elle mourut le 11 février 1958 dans le 16., laquelle épousa à Paris, le Le mariage religieux est célébré le lundi 14 novembre 1904, à l'église de la Madeleine., Armand de Gramont, alors duc de Guiche et ami de Proust..
Son époux, le comte Henry Greffulhe, personnage brutal et colérique, trompa sa femme dès avant leur mariage. Moins d'un mois après son mariage, Élisabeth découvre que son mari a une liaison avec Pauline d'Harcourt, ainsi qu'elle l'écrit dans son « Journal de mariage », le 23 octobre 1878. En fait, ce sont des douzaines de maîtresses qu'il entretient dans tout Paris et à qui il fait envoyer chaque jour un bouquet d'orchidées. Plus tard, elle confia à son ami l'abbé Mugnier : « Quelques amis que l'on voit de temps en temps tiennent plus de place […] que celui qui ronfle près de vous ».. Délaissée par son mari et contrôlée par sa belle-mère, qui se comportait à son égard en véritable Cerbère, elle se réfugiait dans la musique, l'écriture de son journal intime et sa correspondance avec sa famille.
Une étoile parisienne vignette|La comtesse en robe de bal, sous un grand manteau du soir,par Otto Wegener (Paris, 1887), collection du musée de la mode de la ville de Paris.|gauche vignette|Portrait de la comtesse Greffulhe par Jacques-Émile Blanche (1890).
Elle avait l'appui du flamboyant cousin de sa mère, Robert de Montesquiou, à peine plus âgé qu'elle et qu'elle appelait son oncle (à la mode de Bretagne), qui l'aida à s'ajuster à la vie parisienne et l'incita à donner libre cours à sa volonté d'être différente et à sa créativité en matière vestimentaire. Elle voulait être celle qui fait la mode plutôt que de la suivre. Cela lui était d'autant plus facile que, pour compenser ses infidélités, son mari lui allouait chaque année trois cent mille francs en frais de garde-robe, à une époque où le salaire mensuel d'une femme de chambre à Paris était de 140 francs.
Elle attire très vite l'attention de la société parisienne par sa beauté et sa suprême distinction. Ces atouts étaient démultipliés par une originalité qui relevait d'une stratégie d'auto-promotion bien réfléchie et pour laquelle elle cultivait des contacts avec la presse, notamment Arthur Meyer du Gaulois et Gaston Calmette du Figaro. Dès 1882, alors qu'elle n'a que 22 ans, un article la décrit comme « le type idéal de la patricienne au sang bleu » :
L'image de Diane lui vient de la façon dont elle s'était parée deux ans plus tôt, lors du premier bal costumé de la princesse de Sagan, suscitant cet éloge dans la presse : . Ce moment marqua, selon un autre témoin de l'évènement, l'apparition d'une nouvelle étoile dans l'horizon mondain. Aux bals qui suivirent, elle continua à surprendre et à éblouir par l'originalité et le symbolisme de ses parures, qui suscitaient encore des commentaires des années plus tard. En 1882, elle avait ainsi vivement impressionné le prince de Galles et futur Édouard VII en s'habillant d'une robe de velours rouge inspirée d'un portrait de son aïeule, la jeune reine Élisabeth . Elle-même jouissait des regards admiratifs qu'elle suscitait, écrivant dans son journal que « le regard des autres est la musique de la beauté ».
Elle avait parmi ses admirateurs Boson de Talleyrand-Périgord, prince de Sagan, qui lui vouait un amour platonique et avec qui elle aimait discuter de la mode et visiter des expositions en compagnie de Charles Haas. En 1884, elle ressentit une profonde attirance pour Don Giovanni Borghese et entreprit d'écrire avec lui un roman épistolaire, qu'ils abandonnèrent dix ans plus tard. En 1887-88, Georges de Porto-Riche tente de gagner son cœur par des poèmes qu'il lui fait parvenir sur le banc de son église, poèmes qu'il recueillera sous le titre Bonheur manqué (1889). En 1889, Robert Lytton, ambassadeur d'Angleterre à Paris, lui fait une cour assidue, à quoi elle met fin. Toutefois, son souvenir continuera à hanter ce dernier même s'il tente de sublimer son amour dans un long poème intitulé Marah. Ils se réconcilient temporairement à l'automne 1890, alors qu'elle organise un goûter en l'honneur de Guillaume II, en visite incognito à Paris, qu'elle souhaitait ajouter à la liste de ses admirateurs. À partir de 1888, elle se prend d'amitié pour Paul Hervieu, qu'elle voit comme son mentor pour ses ambitions littéraires. Dans les années 1890, elle a aussi parmi ses fréquents visiteurs Albert de Mun et Albert de Rochas, alors très versé dans le domaine du paranormal. Elle eut aussi une longue relation épistolaire avec Roffredo Caetani, compositeur italien.
Son beau-père lui fit cadeau en 1887 de sa villa La Case à Dieppe afin de la dédommager d'une humiliation que lui avait infligée son mari. Dieppe devint alors sa résidence estivale, chaque année, et son lieu d'indépendance. Elle y réunissait ses amis : musiciens, écrivains et peintres. Le comte Greffülhe, qui ne les appréciait guère et les appelait avec mépris (c'est-à-dire les esthètes), ne résida que très peu dans cette demeure dieppoise, préférant chasser à Bois-Boudran.
Elle éprouvait une sincère affection pour son cousin et lui dit un jour : . Montesquiou commente : ..
Opinions politiques vignette|Madame de Récamier était une salonnière célèbre, peinte par David (1800).|gauche
En politique, elle était d'opinion monarchiste, étant intimement convaincue que et que certains hommes et femmes possèdent, de par leur naissance, un droit naturel à commander aux autres.
En 1886, elle est invitée avec quelques aristocrates et têtes couronnées à une réception donnée par Philippe d'Orléans au château d'Eu pour marquer son départ en Angleterre à la suite de la loi d'exil qui venait d'être votée. Elle rencontre à cette occasion Laure de Chevigné, dont elle apprécie la complicité et l'habileté à naviguer dans les arcanes du protocole. Estimant qu'un retour de la monarchie avancerait la carrière de son mari, elle croit qu'un coup d'État mené par le général Boulanger restaurerait le roi Philippe VII. Elle recommande toutefois à son mari de ne pas s'impliquer dans cette conspiration, qui avorte en avril 1887. À la suite de cet échec, son mari se fait élire député en 1889 sous un programme à la fois conservateur et libéral , mais il se rallie bientôt au parti républicain pour éviter une enquête trop approfondie sur ses pratiques de corruption électorale. Il ne se représentera pas à l'élection suivante.
À partir de 1892, le pape Léon XIII ayant invité les catholiques français à se « rallier » à la République , elle se rapproche d'élus républicains afin d'acquérir un statut dans les centres de pouvoir. Elle est notamment liée avec Paul Deschanel, qui lui adresse des lettres enflammées avant de finalement conclure qu'elle est une moderne Madame de RécamierAu bal costumé de la princesse de Léon tenu en mai 1891, Élisabeth avait copié la robe que portait Madame de Récamier dans le portrait qu'en avait fait David en 1800 (). Celle-ci apparaissait dans le livre que Deschanel avait publié en 1889, intitulé Figures de femmes et qui pourrait avoir servi d'inspiration à Élisabeth pour son choix de toilette., célèbre pour livrer son esprit, mais jamais son corps.
Elle reçoit aussi Gabriel Hanotaux, Théophile Delcassé, Pierre Waldeck-Rousseau, Jules Roche et d'autres que l'on croisait aussi chez Arman de Caillavet (autre modèle de Verdurin), maîtresse d'Anatole France et mère du dramaturge Gaston Arman de Caillavet. Elle recevait aussi le général de Galliffet qui devint, en 1899, ministre de la Guerre. C'est sans doute sous l'influence des deux derniers, qu'elle prit le parti du capitaine Dreyfus et qu'elle serait intervenue en sa faveur.
Un salon remarquable
En tant qu'arrière-petite-fille de Madame Tallien, qui avait tenu un salon extrêmement réputé au début du siècle, Élisabeth ne manquait pas de modèle.
Elle recevait régulièrement chez elle quelques « cercleux » qu'on retrouvait aussi chez la comtesse de Chevigné (autre modèle de la duchesse de Guermantes) ou chez Lady Standish, tels que le comte Costa de Beauregard, le marquis du Lau, le comte Louis de Turenne, le comte Louis de Breteuil (ces deux derniers furent les modèles de Babal de Bréauté dans le roman de Proust). Elle invitait aussi Charles Haas, modèle de Swann, qui, à l'époque où Proust le rencontra, était déjà âgé, ainsi que le général de Galliffet, modèle du vaniteux général de Froberville.
Son salon se distingue surtout par l'accent qu'elle met sur les activités culturelles, invitant des musiciens, des peintres et des chercheurs scientifiques qui y trouvent un auditoire privilégié pour leurs créations et découvertes.
Peinture vignette|La comtesse avait dans son salon le tableau Salomé au jardin (1878) de Gustave Moreau, qui était un de ses amis.|gauche