L’ergotisme est une maladie affectant l'humain ou les animaux herbivores qui résulte d'une intoxication par ingestion d’alcaloïdes produits par l'ergot du seigle (Claviceps purpurea) ou d'autres espèces du genre Claviceps. Ces champignons parasitent notamment le seigle, mais aussi d’autres céréales, ainsi que des graminées fourragères.

L'ergotisme peut aussi être provoqué par un mauvais usage de certains médicaments (surdosage) dérivés de l’ergoline.

Au Moyen Âge, l'ergotisme est connu sous les noms de « feu de saint Antoine », « feu de saint Martial », « mal des ardents », « peste de feu », « feu sacré » ou encore « feu d'enfer », le malade ayant l'impression d'être dévoré de l'intérieur par d'intenses sensations de brûlures. Un tel malade, que la gangrène des extrémités tuait ou transformait en démembré, était spécialement pris en charge par l'ordre des Antonins.

L’ergotisme est l'une des explications possibles de phénomènes collectifs comme l'affaire des sorcières de Salem (Amérique du nord, 1692), la Grande Peur (France, 1789) et l'affaire du pain maudit (France, 1952).

De nos jours, l'ergotisme humain a disparu grâce aux techniques modernes de nettoyage des grains, mais reste une maladie dévastatrice dans le domaine vétérinaire.

Étymologie L'origine du mot ergot est obscure. En ancien français, il est attesté au sous la forme argoz pour désigner l'ergot du coq et sous la forme hérigote qui désigne aussi un éperon. Il serait issu d'une racine préromane arg- désignant les choses pointues et du latin argutus « pointu ».

Le terme ergot s'emploie en arboriculture et en agriculture à partir du , en 1676 pour désigner, par analogie de forme, une excroissance parasitaire de céréale. L'ergot de seigle est reconnu comme source d'intoxication au , et le terme ergotisme apparait comme terme médical français en 1818 pour désigner cette intoxication.

Ergot et ergotisme n'ont pas de rapport avec le terme ergoter qui vient du latin ergo « donc, en conséquence », utilisé pour « discutailler, pinailler » (pinailleur, ergoteur).

L'expression latine ignis sacer et ses équivalents « feu de saint Antoine », « mal des ardents » etc… ont été interprétées au comme des manifestations d'ergotisme dont la nature n'était pas comprise avant le .

En ancien français, le terme egroter signifiait être ou tomber malade, du latin aegrotare. Le mot « egrotans » (avant 1300) ou « égrotant » designait le malade, l'infirme Le terme égrotant(e) disparaît du français classique, il est repris dans la langue littéraire du pour désigner une personne en état maladif permanent. Il est de nouveau très rare en français contemporain.

Causes Alimentaires vignette|Ergot du seigle sur un épi de seigle.

Traditionnellement, l’absorption alimentaire de produits céréaliers contaminés par le champignon Claviceps purpurea, ou ergot du seigle, pouvait provoquer l’ergotisme. Lorsqu’il est écrasé par les meules, l'ergot, pourtant bien visible sur la plante en herbe, se transforme en poudre rouge, qui passe facilement inaperçue dans la farine de seigle de teinte foncée.

Dans les pays peu développés, l’ergotisme survient encore ; une épidémie a été rapportée en Éthiopie en 2001 à la suite de l'ingestion d’orge contaminée. Chaque fois qu'on trouve la combinaison d’un temps humide, de températures fraîches, d’un retard dans les moissons des cultures de plaine et une consommation de seigle, la survenue d'un foyer est possible. Durant le , la Russie a été particulièrement touchée en 1926 et 1944.

L'ergotisme alimentaire par céréale contaminée est devenu très rare dans les pays développés, où l'on trouve plus communément un ergotisme médicamenteux.

Médicamenteuses Des alcaloïdes de l'ergot du seigle sont utilisés en thérapeutique (vasoconstricteurs), par exemple contre la migraine ou les hémorragies de la délivrance. Ces produits sont ou étaient la méthylergométrine, l’ergotamine ou, auparavant, l’ergoline. Les alcaloïdes peuvent aussi passer de la mère à l'enfant par la lactation et provoquer l’ergotisme chez les nourrissons.

Les effets indésirables se produisent soit à haute dose, soit à dose moyenne avec une potentialisationaugmentation de l'effet d'un médicament par l'absorption d'un autre médicament (potentialisation). par d’autres produits comme l’azithromycineL'azithromycine, antibiotique de la famille des macrolides, est un inhibiteur enzymatique de l'isoenzyme CYP 3A4 du cytochrome P450. Ce dernier intervient dans la métabolisation des molécules provenant de l'ergot, d'où une augmentation de la concentration sanguine de ces molécules.. À l'inverse, les effets de l'ergotisme, notamment dans sa forme convulsive, peuvent être inhibés par la vitamine A.

Domaine vétérinaire L'ergotisme affecte principalement les bovins (vaches, taureaux), les ovins (moutons), les porcins (porcs) et les poulets, qui peuvent absorber des alcaloïdes toxiques soit en broutant des épis infectés au pâturage, soit en consommant des rations concentrées incluant des grains infectés.. Les signes cliniques de l'ergotisme chez les animaux sont notamment la gangrène des extrémités, l'avortement, les convulsions, l'agalactie et l'ataxie..

Domaine médical

L'ergotisme peut se présenter sous deux formes : une forme aigüe et convulsive, impliquant le système nerveux central, correspondant à une intoxication forte, et une forme plus lente évoluant vers la gangrène, touchant les tissus cutanés, correspondant à une intoxication plus faible mais prolongée.

Forme convulsive Les symptômes convulsifs comprennent des crises de convulsions et des spasmes douloureux, des diarrhées, des maux de tête, des nausées et des vomissements. Habituellement, les effets gastro-intestinaux précèdent les effets nerveux. Les symptômes convulsifs sont causés par des alcaloïdes comme l’ergoline.

En plus des convulsions, il peut exister des hallucinations ressemblant à celles déclenchées par le LSD (diéthylamide de l'acide lysergique, dont l’ergotamine, l’alcaloïde de l'ergot, est un précurseur immédiat avec lequel il partage certaines similitudes structurelles), et des troubles psychiatriques comme la manie ou la psychose.

Cette forme convulsive était la plus fréquente en Europe et en Amérique du Nord, de la fin du au .

Forme gangréneuse vignette|Détail du Retable d'Issenheim par Grünewald vers 1514 : homme atteint du mal des ardents, au ventre gonflé et couvert d'ulcères. Cette forme débute par des démangeaisons et des fourmillements (paresthésies) au niveau des pieds, puis des sensations de chaleur brûlante alternant avec des sensations de froid intense. Puis surviennent une perte de sensibilité, un affaiblissement des pouls périphériques, une desquamation. D'énormes vésicules remplies de sérosité se forment sous la peau, pour se rompre et former des ulcères. Les membres très douloureux se nécrosent avec gangrène sèche, le plus souvent, aboutissant à des mutilations.

Cette gangrène sèche est le résultat d'une vasoconstriction induite par des alcaloïdes comme l’ergotamine et l’ergocristine du champignon. Elle affecte les structures distales les plus mal vascularisées, telles que les doigts et les orteils. Elle entraîne un noircissement qui a fait supposer, dans le haut Moyen Âge, qu'un feu mystérieux carbonisait les membres de l'intérieur, d'où le nom de feu sacré.

Cette forme gangréneuse était la plus fréquente en Europe occidentale et centrale, du .

Règlementations Dans l'Union européenne, il existe une seule réglementation limitant à 1000 mg par kg (1 ‰ en masse) la présence de sclérotes de l'ergot du seigle dans les aliments pour animaux contenant des céréales non moulues (Directive 2002/32/CE du Parlement européen et du Conseil sur les substances indésirables dans les aliments pour animaux - annexe I)..

En alimentation humaine, le règlement européen 824/2000 du 19 avril 2000, fixant les procédures de prise en charge des céréales par les organismes d'intervention, limite à 500 mg par kg (0,05 %) la teneur de sclérotes dans le blé tendre et le blé dur, uniquement pour les lots destinés à l’exportation..

Histoire

Le seigle, principal vecteur de l’ergotisme, ne s’est pas beaucoup diffusé autour de la Méditerranée. Il s'agit d'une plante de climat continental, de type sec et froid, poussant en hiver et au printemps. Elle reste très secondaire dans l'Antiquité. Sa culture prend de l'importance vers le Haut Moyen Âge, avec de nouvelles techniques de récolte et l'extension des terres cultivées vers les zones montagneuses. Le seigle est plus facile à stocker que le blé et plus simple à préparer que l'épeautre.

Origines Des recherches archéologiques ont permis de retrouver une tablette assyrienne d'environ 600 faisant allusion à « une pustule nuisible dans des épis de céréales »Chimie thérapeutique (1968) A. Hofmann : Recherches sur les alcaloïdes peptidiques d'ergot semisynthétiques.

Il existerait des preuves selon lesquelles l’intoxication par l'ergot a eu une utilisation rituelle au cours de sacrifices humains pratiqués sur certains hommes des tourbièresTimothy Taylor, 2003, The Buried Soul: How Humans Invented Death, Fourth Estate Ltd.. L’homme de Grauballe et l’homme de Tollund (les deux datés de l'époque romaine), retrouvés dans des marais de tourbe, ont été si bien préservés que de grandes quantités de céréales et herbes putréfiées ont été extraites de leur estomac, indiquant clairement une ingestion forcée utilisée pour une forme primitive de sédation.

D'autres auteurs sont plus prudents, et se limitent à conclure que, sacrifié ou exécuté, l'homme a peu mâché au cours de son dernier repas, et qu'il a ingéré un bouillon de céréales et de plantes diverses (type gruau ou porridge), où l'on trouve en petite quantité de l'amidonnier sauvage (Triticum dicoccum), proche du seigle sauvage, sans en déduire un ergotisme ou une sédation.

Période médiévale Les premières manifestations d'ergotisme sont signalées dans les textes à partir du avec Grégoire de Tours. Cependant, c'est à compter du et , avec l'extension de la culture du seigle en Europe centrale et du nord que les manifestations d'ergotisme sont beaucoup plus mentionnées dans les manuscrits médiévaux.

Durant la période médiévale, on voit la « persécution ignée » (ignis sacer, ignis gehennae) réapparaître à chaque période de famine. Il s'agit d'ergotisme gangréneux, qui fera le maximum de ravages au et , pour reculer ensuite. Par exemple : en Champagne, en 1039, dans le Limousin, en 1070, en Lorraine, en 1089, dans la région de Cambrai en 1129 où personnes moururent. En France, la maladie sévit particulièrement dans le nord, laissant derrière elle, outre les morts, des dizaines de milliers d'estropiés. L'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre sont aussi touchées.

Si l'ergotisme gangréneux décline à partir du , des épidémies notables sont signalées au au Danemark, et au en Saxe et au Portugal. Il perdure, à très petite échelle, dans plusieurs régions jusqu'au , comme dans le Bourbonnais.

Chroniqueurs

Des chroniqueurs médiévaux enregistrent les retours épidémiques successifs. Les plus notables sont Flodoard de Reims, Adémar de Chabannes, Geoffroy du Breuil de Vigeois, Sigebert de Gembloux, Raoul Glaber. Toutes les descriptions concordent sur le feu interne douloureux qui consume le corps et en détache les parties gangrénées.