L'indo-européen commun, proto-indo-européen (PIE) ou indo-européen (IE) est une langue hypothétique considérée comme l'origine unique des langues indo-européennes actuelles. Cette possible protolangue est partiellement reconstruite par les linguistes à partir des similitudes entre langues souvent disparues mais réelles et connues et partiellement à partir des schémas de transformation notamment phonologiques bien identifiés. Le proto-indo-européen n'est pour le moment qu'une hypothèse tentant d'expliquer des ressemblances qui se manifestent avec régularité, sa principale contre-hypothèse étant le modèle de l'aire linguistique. Cependant, le consensus considère l’indo-européen comme une langue ayant réellement existé, . Il ne le considère pas comme un pur « artefact » de la recherche, construit par induction et déduction, qui tire toute sa valeur de cela.
La connaissance de l'indo-européen repose donc sur la linguistique comparée, notamment sur la morphologie et la phonétique étudiées dans leur perspective historique. On peut reconstruire quelques aspects, sinon vraisemblables, du moins puissamment explicatifs du point de vue de la linguistique historique, de sa phonologie, de son lexique et de sa morphologie. L’indo-européen connaît deux tendances.: les comparatistes philologues privilégient l'emploi de façon algébrique et mécanique de formules et de règles phonétiques alors que les comparatistes linguistes visent d'abord une proto-langue réaliste et acceptable, c'est-à-dire un état de langue possible. Les évolutions des études indo-européennes visent à concilier ces deux tendances, à la fois en améliorant l'efficacité de l'emploi de formules et de règles et en renforçant le réalisme. Des recherches actuelles tentent de reconstituer quelques traits de sa syntaxe.
Selon l'évolution supposée par la très grande majorité des linguistes, cette langue commune a ensuite connu un phénomène de dialectalisation expliquée notamment par la dispersion géographique des locuteurs donnant les différentes langues indo-européennes, comparable à la dialectalisation que connaîtra le latin bien des siècles plus tard.
Découverte et reconstruction vignette|Classification des langues indo-européennes.
Quand et où l'indo-européen a-t-il été parlé ? La localisation géographique et temporelle du « peuple indo-européen » a donné lieu à diverses hypothèses. L'hypothèse kourgane est le modèle le plus reconnu dans le monde universitaire : Ph. Strazny (éd.), Dictionary of Historical and Comparative Linguistics, Routledge, 2000, : . Il postule que la culture kourgane est celle des hypothétiques locuteurs de l'indo-européen reconstruit.
Le processus de « satemisation », à l'origine de la séparation entre langues satem et langues centum, a probablement commencé dès le Frederik Kortlandt, The Spread of the Indo-Europeans, 1989, : ., et la seule chose tenue pour sûre est que cette proto-langue a dû se diversifier en dialectes sans rapports directs les uns avec les autres vers la fin du
La plupart des linguistes estiment que l'intervalle entre la période où existait effectivement de l'indo-européen et les premiers textes attestés (autour du , voir les tablettes de Kültepe) varie entre et , avec des propositions extrêmes qui vont jusqu'à .
Plusieurs modèles de datation et de localisation existent : le (excluant la branche anatolienne), en Arménie moderne, selon l'hypothèse arménienne, proposée dans le cadre de la ; le ( en excluant la branche anatolienne) dans la steppe pontique, selon la prédominante hypothèse kourgane ; le ou plus tard en Europe du Nord, selon le modèle de Lothar Kilian et de Marek Zvelebil d'un « foyer large » ; le en Inde, selon Koenraad Elst () ; le en Anatolie (ou le , dans les Balkans, en excluant la branche anatolienne), pour Colin Renfrew, inventeur de la théorie anatolienne ; le (ou le en excluant la branche anatolienne), selon une étude de 2003 de glottochronologie. ; le Paléolithique supérieur, avant le , dans la thèse de la continuité paléolithique.
Historique de l'indo-européanisme
vignette|Marcus Zuerius van Boxhorn, gravure, collections de l'université de Leyde. vignette|Franz Bopp, l'un des pères des études indo-européennes. Dès la fin du , des savants constatent certaines ressemblances dans les langues européennes avec le persan ou le sanskrit. Dans les années 1640, deux professeurs de l'université de Leyde, Marcus Zuerius van Boxhorn. et Claude Saumaise Claude de Saumaise, De hellenestica commentarius contraversiam de lingua hellenestica decidens et plenissime pertractans origines et dialectos graecae linguae, Leyde, éd. Ioannis Maire, 1643., développent chacun la thèse selon laquelle toutes ces langues descendraient d'un ancêtre commun, qu'ils baptisent le « scythique »Bernard Sergent, Les Indo-européens. Histoire, langues, mythes, Paris, Payot, 1996, .. En 1686 Andreas Jäger, De lingua vetustissima Europae, Scytho-Celtica et Gothica, Wittenberg, 1686., le philologue suédois propose, sur fond de comparatisme, que la plus vieille langue de l’Europe proviendrait du Caucase.
L'idée de la parenté de ces langues est plusieurs fois reprise dans les temps qui suivent. Elle est notamment soutenue avec vigueur par l'Anglais William Jones qui, lors d'une conférence en 1786 Sir William Jones, Third anniversary discourse: on the Hindus [discours livré le 2 février 1786], Asiatick Researches, 1798, n⁰ 1, ., intègre le sanskrit à l'ensemble constitué par les langues européennes et le persan. Toutefois, c'est au début du que l'étude de la question connaît un tournant méthodologique. En particulier, le Danois Rasmus Rask Rasmus Rask, Undersøgelse om det gamle Nordiske eller Islandske Sprogs Oprindelse, Copenhague, Gyldendal, 1818. et l'Allemand Franz Bopp Franz Bopp, Über das Conjugationssystem der Sanskritsprache in Vergleichung mit jenem der griechischen, lateinischen, persischen und germanischen Sprache, Francfort-sur-le-Main, Andreäische Buchhandlung, 1816. mènent chacun des études plus approfondies et plus systématiques qui portent notamment sur les parentés structurelles et morphologiques entre les différentes languesSergent, , .. Dès lors, la linguistique historico-comparative prend un essor considérable, principalement en Allemagne.
Cependant, Nicolas Fréret récuse l’existence d'une « ancienne langue commune » postulée par Leibniz, au nom de la « différence essentielle et radicale » qui sépare les parlers européens. Par exemple, il indique que le nom de la « mère », dans les langues du nord, a été emprunté au latin mater. Fréret pense que les racines communes aux deux langues celtique et germanique viennent d'un mélange de population.
La phase « classique » du comparatisme indo-européen va donc de la Grammaire comparéeFranz Bopp, Grammaire comparée des langues sanscrite, zend, grecque, latine, lithuanienne, slave, gothique, et allemande, trad. par Michel Bréal, 1866 ; version allemande : Vergleichende Grammatik des Sanskrit, Zend, Griechischen, Lateinischen, Litauischen, Gotischen und Deutschen, 6 vol., Berlin, 1833–52 ; éd. 1868–71, en 3 vol. (1833-1849) de Franz Bopp au Compendium August Schleicher, Compendium der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen, 2 vol., Weimar, H. Böhlau, 1861–2. d'August Schleicher (1861), jusqu'aux années 1880, où commence la publication du Grundriss der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen Karl Brugmann, Grundriß der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen, 5 vol., Strasbourg, Trübner, 1886–1893. de Karl Brugmann. Néogrammairien, Brugmann réexamine le sujet surtout sous l'angle axiomatique de la régularité des lois phonétiques. Ensuite, l'élaboration de la théorie des laryngales de Ferdinand de SaussureFerdinand de Saussure, Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes, Leipzig, B. G. Treubner, 1879. peut être considérée comme le point de départ des études « contemporaines » sur l'indo-européen.
L'indo-européen commun, tel qu'on le décrivait au début des années 1900, est en général toujours accepté aujourd'hui. Les travaux ultérieurs sont pour la plupart des peaufinages et des systématisations, ou des incorporations de nouvelles informations, comme la découverte des langues anatoliennes et tokhariennes, inconnues du . Le contre-modèle que constituerait un Sprachbund (aire linguistique), c'est-à-dire un ensemble de langues originellement indépendantes qui auraient convergé par influence mutuelle, est écarté au vu de la nature des phénomènes observésMeier-Brügger E507.
La théorie laryngaliste notamment, dans sa formulation primitive, discutée depuis les années 1880, s'impose comme le courant dominant après 1927Jerzy Kuryłowicz, « ə indo-européen et ḫ hittite », in Symbolae grammaticae in honorem Ioannis Rozwadowski, t. 1, sous la dir. de W. Taszycki et W. Doroszewski, 1927, . où Jerzy Kuryłowicz annonce la découverte de la survivance de certains de ses phonèmes hypothétiques dans des langues anatoliennes. LIndogermanisches etymologisches Wörterbuch, de Julius Pokorny, paru en 1959, donne un aperçu des connaissances sur le lexique accumulées jusqu'au début du , mais néglige les tendances contemporaines de la morphologie et de la phonologie, et ignore en grande partie les groupes anatolien et tokharien. Le linguiste Arnaud Fournet constate que le dictionnaire étymologique de l’indo-européen de Pokorny est atomisé en une myriade d'entrées (c'est-à-dire de racines) de forme proche et de sens proche et que ces entrées pourraient être regroupées par une méthodologie d’analyse différente.
La génération d'indo-européanistes active dans le dernier tiers du (comme Calvert Watkins, et Helmut Rix) a approfondi la compréhension de la morphologie, et de l'alternance vocalique dans la vague de L'apophonie en indo-européenJerzy Kuryłowicz, L'apophonie en indo-européen, Wrocław, Zakład im. Ossolińskich, 1956, 430 p. de Kuryłowicz (1956). Depuis les années 1960, les connaissances sur le groupe anatolien sont suffisamment élargies pour établir sa filiation par rapport à l'indo-européen.
Méthode
Il n'existe aucune preuve directe de l'existence de l'indo-européen commun, parce qu'il n'a jamais été écrit. En conséquence, tous les sons et les mots indo-européens sont des reconstructions depuis les langues indo-européennes en utilisant la méthode comparative et la . Un astérisque est donc employé pour marquer le caractère reconstruit et non-attesté des mots — exemple avec , « eau ». Beaucoup de mots dans les langues indo-européennes modernes semblent être dérivés de « proto-mots », via des modifications phonétiques (comme la loi de Grimm).
Comme la langue proto-indo-européenne s'est divisée à un moment de son histoire, son système sonore a divergé également dans les « langues-filles », selon plusieurs lois phonétiques. Parmi elles, les plus notables sont les lois de Grimm et de Verner dans le proto-germanique, la perte du *p- prévocalique en proto-celtique, la réduction en [h] du *s- prévocalique en proto-grec, la loi de Brugmann et celle de Bartholomae en proto-indo-iranien, la loi de Grassman à la fois en proto-grec et en proto-indo-iranien, et la ou la en balto-slave.
D'une manière générale, toutes les concordances entre les langues sont régulières et toute exception apparente à la régularité établie exige une explication particulière. Elles obéissent à ce que les linguistes nomment le caractère régulier des changements phonétiques. C'est cette régularité qui rend possible une reconstruction de l'état antérieur de la langue.
Diachronie : lois phonétiques
Entre parenthèses : aire d'extension de la loi ; les lois non qualifiées s'appliquent à la totalité des langues indo-européennes.
L'alternance vocalique explique la mutation e/o de certains radicaux indo-européens. loi de réduction des vélaires ; loi des dentales en contact ;
loi de Lindeman ;
loi de Sievers ; loi de Szemerényi ; loi boukólos (langues satem) ;