Ode sur une urne grecque, en anglais , est un poème de John Keats composé en mai 1819 et publié anonymement en janvier 1820, dans le quinzième numéro de la revue . Elle a été traduite en français en 1968 par Albert Laffay dans un recueil de poèmes de Keats.

Il fait partie d'une série de six grandes odes écrites en quelques mois. Ne se satisfaisant plus des modes d'écriture poétique du passé et désireux de modifier le schéma traditionnel de l'ode, Keats se concentre sur l'urne grecque après avoir lu deux articles de Benjamin Haydon, peintre et écrivain. C'est une époque où il se plonge dans la culture grecque ancienne, d'autant plus enthousiaste que les frises du Parthénon sont arrivées à Londres en 1801 et 1802, expédiées par Lord Elgin, et sa réflexion le convainc peu à peu que l'art grec recèle toutes les vertus de son peuple, idée qui sous-tend son poème.

Divisée en cinq strophes de dix vers, lOde sur une urne grecque est une méditation dite par un narrateur sur les motifs ornant l'urne antique. Deux scènes en particulier retiennent l'attention du poète : dans l'une, un amant poursuit à jamais son amante sans parvenir à la rejoindre, dans l'autre, des villageois se préparent à un sacrifice. Les derniers vers énoncent, plus qu'ils ne chantent, la conclusion de l'ode :

La critique littéraire glose sur cette conclusion, sa signification, son apport esthétique. Elle s'interroge également sur le rôle du narrateur, la vertu inspiratrice des objets terrestres et la relation paradoxale existant entre le monde du poème et la réalité.

Du vivant de Keats, lOde sur une urne grecque n'a pas la faveur des commentateurs et ce n'est qu'au milieu du qu'elle connaît un début de notoriété. Elle est désormais considérée comme l'une des plus grandes odes écrites en langue anglaise.

Genèse et publication vignette|gauche|upright=0.8|alt=Jeune homme pâle, grands yeux bleus, livre sur la table, menton sur main gauche appuyée sur le coude ; cheveux blonds châtains broussailleux. Veste grise, gilet, cravate blanche peu serrée|John Keats en 1819, par son ami Joseph Severn. Au printemps 1819, John Keats quitte son poste d'assistant chirurgien au Guy's Hospital de Southwark à Londres, pour se consacrer à la poésie. À l'époque, il a vingt-trois ans et partage le logement de son ami Charles Armitage Brown, mais il est aux prises avec de grosses difficultés financières, d'autant aggravées que son frère cadet George sollicite son aide. D'après Bate, ces difficultés matérielles peuvent avoir contribué à sa décision d'écrire et de publier.

C'est ainsi qu'il compose six odes, Ode à Psyché, Ode sur une urne grecque, Ode sur l'indolence, Ode sur la mélancolie, Ode à un rossignol et Ode à l'automne, cette dernière par une belle soirée d'automne, transcrites par Brown, puis plus tard présentées à l'éditeur Richard Woodhouse. La date exacte de composition reste inconnue : seule la mention « mai 1819 » figure sur les cinq premières. Si l'ensemble partage la même structure formelle et la même thématique, rien au sein de cette unité ne laisse transpirer l'ordre dans lequel elles ont été accomplies.

Dans cette série poétique, Keats explore les relations existant entre l'âme, l'éternité, la nature et l'art. L'idée d'utiliser l'art grec ancien comme métaphore de ces interrogations lui est inspirée par deux articles publiés par Benjamin Haydon dans l les et . Dans le premier, Haydon décrit le rôle du sacrifice et le mode d'adoration des Grecs, alors que dans le second, il compare le style de Raphaël et de Michel-Ange tout en méditant sur la sculpture médiévale. De plus, Keats se familiarise avec l'art des urnes grecques en consultant des estampes dans le studio de Haydon, et c'est d'ailleurs là qu'il réalise, d'après le recueil Les Monuments antiques du musée Napoléon, l'estampe du cratère en marbre, dit vase de Sosibios, de style néo-attique et conservé au musée du Louvre., préalablement trouvé dans de Henry Moses.

Benjamin Haydon n'est pas le seul à avoir inspiré Keats. Sa fréquentation des frises du Parthénon a joué un rôle important, comme en témoigne ce sonnet :

De plus, il a connaissance de l'urne dite de Townley (du nom du collectionneur l'ayant achetée à son découvreur, William Hamilton), vase romain ovoïde de entreposé au British Museum depuis 1805. Cependant, Rosemary Hill conteste cette filiation, convaincue que l'inspiration de Keats est plus générique et s'appuie sur l'entière collection de Hamilton qui rejoint le musée à la même époque.

vignette|upright=0.8|Le vase Borghese, pastel par Hubert Robert (1775).|alt=Mise en scène fantaisiste montrant le Colisée en arrière-plan. Vase sur piédestal au milieu de ruines ; végétation poussant à l'intérieur ; deux silhouettes S'ajoutent à cette culture grecque la fréquentation du cratère antique monumental qu'est le vase Borghese, désormais au musée du Louvre, découvert en 1566 et ajouté à la collection Borghese en 1645, et aussi celle de la collection de (à la fois salon, galerie et laboratoire d'idées), sans compter la lecture de Robert Burton, dont l'ouvrage L'Anatomie de la mélancolie () traite entre autres de sujets antiques, et la toile du Lorrain intitulée Le Sacrifice à Apollon. Il est vrai que bien des essais ou articles critiques contemporains partagent les vues de Keats qui considère l'art grec comme résolument porteur de l'idéal et des vertus de son peuple. En somme, le poème s'attache à décrire un idéal artistique plus qu'un objet spécifique.

Selon Maurice Bowra, l'urne décrite par Keats, en marbre avec des personnages en relief (), est vraisemblablement néo-attique. Or ces urnes présentent toujours une seule scène qui fait le tour du vase, alors que le poète en décrit deux, distinctes l'une de l'autre, comme les poteries à silhouettes peintes, rouges ou noires, de l'époque classique : il s'agit bien d'une invention.

Bien que l'ode soit achevée en mai 1819, elle n'est publiée qu'en janvier 1820, avec lOde à un rossignol, dans les Annales des Beaux-Arts, revue promouvant des idées que partage le poète. Après cette première parution, lExaminer la reprend en joignant les deux articles de Haydon déjà publiés. Keats l'inclut dans son recueil de juillet 1820, .

Structure formelle En 1819, Keats s'essaie à écrire des sonnets, mais bien que ces œuvres soient reconnues comme des chefs-d'œuvre, cette forme poétique ne correspond pas vraiment à son dessein présent. C'est alors qu'il se tourne vers l'ode, mais n'emprunte pas le schéma pindarique qu'utilise John Dryden, par exemple dans la Fête d'Alexandre pour la Sainte-Cécile (mise en musique par Henry Purcell [Z 238], puis par Georg Friedrich Haendel [HWV 75]), impropre selon lui à traiter de sujets philosophiques. Aussi met-il au point, dès son Ode à Psyché, qui précède vraisemblablement lOde sur une urne grecque, son ton poétique élaboré selon ses idées esthétiques. Ce schéma évolue encore dans les deux odes qui suivent, lOde sur une urne grecque et lOde à un rossignol en insérant une seconde voix, ce qui permet un dialogue entre deux sujets.

Selon Agnès Rouveret, pour les Anciens, peinture et sculpture sont des activités techniques, des « arts » au sens classique du terme, que rien ne valorise au regard des autres pratiques artisanales. Le poème de Keats, lui, relève du procédé littéraire de l'ekphrasis (), soit la représentation poétique du résultat de l'un de ces « arts », ici une sculpture. Pour la déchiffrer , il faut un art d'une autre nature, dû à un interprète ou un exégète, qui peut prononcer ou retenir son jugement, rôle assumé en l'occurrence par le poète. Le modèle, dû à Théocrite, est qualifié, depuis la période romaine, d'« idylle » — en grec / (de / , « la forme »), c'est-à-dire des « formes brèves », composées pour la plupart en hexamètres dactyliques, qui rendent compte du motif représenté sur les flancs du vase. Cependant, alors que Théocrite s'attache aux mouvements sous-jacents et aussi au caractère des figures représentées, Keats remplace l'action ainsi reconstituée par des séries de questions et se concentre uniquement sur l'aspect extérieur des personnages.

LOde sur une urne grecque se présente sous la forme de quatre strophes de dix vers, avec un quatrain en ABAB et un sizain à la manière de Milton, soit dans les première et cinquième, CDEDCE, la deuxième, CDECED et les troisième et quatrième, CDECDE, rimes enlacées qui confèrent une unité prosodique au poème (répété pour les odes à la Mélancolie , à un Rossignol et à l'Indolence).

À l'origine, l'ode antique se compose d'une triade à la fois chantée et dansée, la « strophe » (un tour à gauche), l'« antistrophe » (un tour à droite) et l'« épode », chantée après coup (retour au point de départ). Au cours des siècles, ce schéma rigide tombe en désuétude, mais l'ode en tant que genre lyrique garde la faveur des poètes. Keats, poète romantique (le romantisme en poésie date de la publication des Ballades Lyriques en 1798 par Wordsworth et Coleridge), s'efforce de préserver ce que Swanson appelle « un équilibre de facture classique » () entre deux extrêmes, la symétrie de la littérature classique et l'asymétrie de la poésie romantique. Ainsi, le schéma ABAB du début de chaque strophe relève de la première, tandis que le sizain s'affranchit du style des odes gréco-latines.

Le poème vignette|upright=0.5|alt=texte manuscrit de 1820, strophes 1 et 2|Première copie du poème Ode sur une urne grecque. Le poème commence par une mise en silence de l'urne, appelée « épouse du repos », si bien que le narrateur a le champ libre pour laisser aller sa propre méditation. Devant cette relique du passé, il essaie d'en déchiffrer l'histoire, celle de l'œuvre en soi et celle qu'elle raconte.

Strophes I et II D'emblée, le narrateur s'adresse directement à l'urne par le pronom personnel (« tu »). Cette deuxième personne n'est pas un signe de familiarité, sa forme archaïque dénotant au contraire l'effroi du respect et de l'admiration ().. Pourquoi l'urne est-elle qualifiée d'« enfant nourrie par le silence et les lentes années » ? D'après Bloom, la réponse tient de son origine à la fois matérielle et artistique : faite de pierre et œuvre d'un sculpteur resté silencieux, le temps n'a eu de prise sur le matériau et l'épreuve du vieillissement s'étale sur une si longue période que l'art qu'elle recèle semble éternel. De plus, elle raconte une histoire ayant transcendé le temps de sa création, que seule sa beauté intrinsèque peut transmettre.

La strophe enchaine une série de questions, restées trop ambiguës pour que le mystère de leur réponse soit levé. Seuls quelques éléments de base se détachent , une poursuite avec un fort substrat sexuel, qu'accompagne une mélodie s'amplifiant d'une strophe à l'autre. Que quelqu'un puisse ressentir à ce point le désir charnel et qu'aussitôt l'âme se languisse pour une musique immobile et silencieuse relève, selon Bloom, du paradoxe, comme si une stase émanant de l'urne jetait un interdit à tout épanouissement. En témoigne la suite de la strophe, adressée au farouche amant (), figé dans l'éternel moment () et à jamais condamné à la frustration d'aimer, alors que la vierge garde, avec sa pureté, la jeunesse éternelle.

Ode sur une urne grecque O toi, vierge encore, épouse du repos Enfant nourrie par le silence et les lentes années, Sylvestre conteuse qui sait en ta langue exprimer Un récit tout fleuri plus suavement que nos poèmes : Quelle légende frangée de feuilles s'évoque à l'entour de tes flancs, Légende de dieux ou de mortels, ou des deux peut-être, À Tempé ou dans les vallons d'Arcadie ? Quels sont ces hommes ou bien ces dieux ? Et ces vierges rebelles ? Et cette folle poursuite ? Qui se débat pour s'échapper ? Quels sont ces pipeaux et ces tambourins ? Quelle est cette frénésie ?

Les mélodies qu'on entend sont douces ; mais inouïes, Plus douces encore ; aussi, tendres pipeaux, continuez de jouer : Non pour l'oreille charnelle, mais, plus séduisants, Jouez à l'âme des airs privés de voix :