Le mouvement Cần Vương (en vietnamien « Aider le Roi ») est un mouvement de résistance vietnamien composé en grande partie de paysans et dirigé par les lettrés, menant la lutte armée contre la domination française, au nom de l'empereur Hàm Nghi, et visant à maintenir la société et l'État vietnamien traditionnels.
Le Cần Vương apparaît aux lendemains du « guet-apens de Huế » survenu lors de la nuit du 4 au . Lancé à l'initiative du régent Tôn Thất Thuyết, le mouvement se forme à la suite de l'appel du jeune empereur Hàm Nghi, dans un édit proclamé le 13 juillet 1885.
Tout au long de son histoire, le Cần Vương rassemblera non seulement les Kinh des deltas, mais également une part non négligeable des ethnies minoritaires des régions montagneuses telles que les Mường, et où opéreront des résistants comme au Tonkin ou Phan Đình Phùng en Annam.
Malgré l'ampleur du mouvement, celui-ci ne fut pas régulier et se manifesta différemment selon les régions et les différentes ethnies vietnamiennes. Ce qui constitua la principale faiblesse du Cần Vương, malgré la détermination de ses combattants.
Contexte
Guerre franco-chinoise (1884-1885)
gauche|vignette|255x255px|Batailles de la campagne de 1884-1885 Après l'établissement des Français en Cochinchine, le delta du fleuve Rouge au Tonkin s'est très vite avéré une zone stratégique majeure. Le delta est une porte d’entrée directe vers le sud de la Chine, dans la région du Yunnan. Marchands et missionnaires sillonnent déjà cette riche contrée, jalonnée de montagnes forestières et de plaines rizicoles, mais ceux-ci sont en butte aux populations, hostiles à l’intrusion occidentale. En outre, cette ambition coloniale s’inscrit dans un contexte géopolitique tendu avec le Royaume-Uni, qui contrôle l’accès du Yangtsé, et qui, au sud-est de l’Asie, s’est emparé de la Birmanie, et par conséquent de l’Irrawaddy qui s’écoule près de la frontière chinoise. La rivalité entre les deux puissances incite la République française, isolée sur la scène européenne, à asseoir sa domination au nord du Đại Nam, dans cette région clef du Tonkin. Les représailles qui s’y déroulent à l’encontre des catholiques ne sont pas sans apporter un prétexte à une opinion publique française échaudée par la perte de l’Alsace-Lorraine. Dans ce contexte de fièvre nationaliste, il s’agit de justifier une conquête lointaine, de dissiper la méfiance des élus de droite, qui craignent qu’une expédition coloniale au Tonkin détourne la France de « la ligne bleue des Vosges » : « Nous préférons l’Alsace et la Lorraine au Tonkin et Strasbourg à Hanoï », s’écrie au parlement le duc de Broglie, qui refuse à Jules Ferry les crédits militaires pour cette expédition en Extrême-Orient. Le projet de Ferry est mis en danger, mais il trouve à la chambre des députés un soutien de taille auprès des catholiques de la droite monarchiste ; notamment auprès de monseigneur Freppel, évêque d’Angers, ardemment anti-socialiste, contre l’instruction laïque, et qui prend la défense de Ferry à la barbe de ses amis politiques.alt=Hàm Nghi|vignette|418x418px|Portrait de l'empereur Hàm NghiL’expédition du Tonkin est lancée officiellement pour mettre un terme aux « persécutions des catholiques » et lutter contre « l’impérialisme chinois ». Les souverains du Đại Nam et de plusieurs États voisins de la Chine, tels que la Corée, la Birmanie, le Siam, sont perçus comme des vassaux par la dynastie Qing. En conséquence, les Pavillons noirs ou jaunes, des bandes chinoises de combattants irréguliers, soutenus par les Qing, traversent la frontière sino-vietnamienne, pour venir harceler les troupes françaises. En découlent de brefs et violents engagements. Le corps expéditionnaire compte un officier prestigieux, Henri Laurent Rivière, capitaine de frégate. Ce dernier est connu pour ses écrits et les nombreuses campagnes militaires auxquelles il a participé : la guerre de Crimée, la campagne d’Italie, l’expédition du Mexique, la guerre de 1870 en mer Baltique puis en Nouvelle- Calédonie, pour avoir participé activement à la répression des Canaques lors de leur insurrection en 1878. En , le capitaine Rivière s’empare de la citadelle de Hanoï, chef-lieu du Tonkin, puis des principales villes du delta. Un an plus tard, en , il repousse les assauts des Pavillons noirs qui tentent de libérer Hanoï, mais meurt non loin du pont de Papier lors d’une escarmouche. Sa mort enflamme l’opinion publique. Des crédits sont immédiatement votés ; 4 000 hommes sont mis sur le pied de guerre ainsi qu’une flotte constituée de 29 bâtiments dont 4 cuirassés. L’amiral Courbet, commandant en chef des forces combinées navales et terrestres, totalise 9 000 hommes sous ses ordres. Tirailleurs algériens, légionnaires et soldats de l’infanterie de marine composent le gros des troupes d’invasion. En , l’amiral Courbet arrive devant l’estuaire de la rivière de Huê. Un ultimatum est adressé à la Cour d’Annam, qui le repousse. Les redoutes vietnamiennes sont bombardées, réduites au silence, laissant la voie libre aux canonnières qui remontent la rivière jusqu’à la capitale. Le , la cour vietnamienne signe, sous la menace, le traité de Huê instaurant le protectorat de la FranceCe traité sera toutefois remplacé en juin 1884 par le traité Patenôtre, qui deviendra la base juridique de la domination française en Annam et au Tonkin.. Or, la Chine, se considérant comme suzeraine du Đại Nam, rejette le traité et fait entrer ses troupes régulières au Tonkin, au secours de la dynastie Nguyễn. Mais les armées chinoises sont rapidement battues, en moins de trois semaines. Cette défaite cinglante amène l’impératrice douairière Cixi à traiter avec les Français. La convention Li-Fournier, prévoyant des indemnités de guerre et le retrait des troupes chinoises du Tonkin, est signée le . Dominée militairement par le corps expéditionnaire français, la Chine ne peut sauver les Nguyễn de leur sort, et se voit obliger le mois suivant d’accepter le protectorat de la France. C’est alors qu’un évènement inattendu relance le les hostilités. Une colonne française envoyée pour occuper Lang Son fait face aux troupes régulières chinoises de l’Armée du Guangxi. Bien que les généraux chinois soient au courant de la convention Li-Fournier (accord de Tientsin), ceux-ci refusent l’accès aux Français, arguant qu’ils n’ont pas reçu l’ordre de se retirer. La colonne française continue malgré tout son avancée. Un affrontement a lieu, le « guet-apens de Bac Le ». Ce sursaut chinois compromet de nouveau l’expansion coloniale au Tonkin. Jules Ferry, alors président du Conseil des ministres, ordonne une vaste offensive navale sur les côtes de l’Empire chinois, et exige des Qing une forte indemnité de guerre, qui lui permettra de couvrir les frais de l’expédition du Tonkin, sans faire appel aux crédits du parlement. S’ensuit dès lors toute une série d’opérations navales : la marine française détruit la base de Fuzhou et coule sa flotte, occupe Keelung à Taïwan et les îles Pescadores, situées au large de la côte occidentale de Taïwan, puis impose le blocus du riz sur le Yangtsé et au golfe de Bohai.
Situation géopolitique en Extrême-Orient
vignette|366x366px|Carte illustrant la répartition relative du christianisme (rouge) et de l'islam (vert) à l'époque contemporaine|gauche Dans le même temps le chaos dynastique qui s’installe à la cour des Nguyễn n’est pas sans détériorer une situation déjà critique. L'année 1883 est une période sombre pour la dynastie Nguyễn, car sans héritier direct, le long règne de Tự Đức laisse place à l’agitation et au désordre. En 1883, pas moins de trois empereurs se succèdent : après trois jours de règne, Dục Đức est destitué par les ministres régents, nommés quelques mois plus tôt par Tự Đức ; à savoir Trân Tiên Thanh, Nguyễn Văn Tường et Tôn Thất Thuyết, respectivement les premier, deuxième et troisième régents du Đại NamTrân Tiên Thanh étant assassiné en octobre 1883, Nguyễn Văn Tường devient le premier régent de l'Empire et Tôn Thất Thuyết le second.. Hiệp Hoà, qui succède à Dục Đức, est déposé quatre mois plus tard et se suicide. Arrive l’empereur Kiên Phuc qui meurt de la variole ou d’empoisonnement le . C’est dans ce contexte politique désastreux que Hàm Nghi accède au trône en .
Enfin, les dissensions au sein de la cour viennent aggraver davantage la crise dynastique. Intrigues et complots se fomentent dans les arcanes de la Cité pourpre interdite de Huê. Le trône est l’enjeu d’affrontements à la fois idéologiques, géopolitiques et diplomatiques, ainsi que de ressentiments personnels. Les régents de l’empire, Nguyễn Văn Tường et Tôn Thất Thuyết, bien que tous deux opposés à la République française semblent en désaccord sur les moyens de mener la résistance. Aussi est-ce par la peur, les menaces et les assassinats qu’ils parviennent à dominer une cour effervescente, ébranlée par les querelles personnelles, les intrigues et les oppositions de vues entre les réformistes et les conservateurs. Mais, malgré le chaos ambiant, la cour des Nguyễn fait preuve d’une certaine résilience. La question qui se pose réside davantage dans le fait de savoir s’il faille résister à visage découvert ou clandestinement, en daignant accepter les traités que souhaite passer la France ; ce que semble privilégier le régent Tường. La « politique de la canonnière », les coups de force des militaires français ne sont pas sans inspirer la peur de représailles, alors monnaie courante. La vindicte populaire à l’égard des missionnaires catholiques et des convertis vietnamiens est en effet prétexte à des opérations coloniales toujours plus audacieuses, s’enfonçant davantage dans les terres et mettant en péril l’existence culturelle et politique même du Vietnam. La cour essayant tant bien que mal de résister fait donc face à un dilemme : s'engager dans une guerre dont la défaite est courue d'avance et aboutirait à une annexion pure et simple du Đại Nam, ou bien lutter clandestinement mais en laissant alors le champ libre à la France pour étendre son emprise sur la cour et la société vietnamiennes. Le représentant de la République française dépêché à Huê n’aurait plus qu’à mettre à exécution les traités visant à asseoir la domination française, à favoriser tel ou tel ministre transfuge de la cour, sinon à superviser l’intronisation du prochain empereur ; comme ce sera le cas avec Đồng Khánh. vignette|Mise à mort de Pierre Dumoulin-Borie le 24 novembre 1838 au Tonkin