Rudolf Bultmann, né le à Wiefelstede et mort le à Marbourg, est un théologien allemand de tradition luthérienne. Fils d'un pasteur luthérien, il est devenu professeur d'études néotestamentaires à Marbourg. C'est dans cette université qu'il marqua d'une profonde influence nombre d'étudiants en théologie et en philosophie, parmi lesquels Gerhard Krüger et Hans Jonas. Dépassant le cadre du luthéranisme, Bultmann est aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands théologiens du , à la fois controversé et admiré, « scandale et signe de contradiction à l'intérieur même du protestantisme »René Marlé, sj, Bultmann et l'interprétation du Nouveau Testament, Aubier-Montaigne, 1956, ..

Biographie

Lors de ses humanités à l' (1895-1903), il fut membre du club étudiant Camera obscura. Après l'Abitur (baccalauréat ou maturité), il étudie la théologie à Tübingen, Berlin et Marbourg, où il soutint sa thèse de doctorat sur Paul de Tarse en 1910. Deux ans plus tard, il y devint Privatdozent, puis enseigna à Breslau de 1916 à 1920, et ensuite à Giessen. Il revint enseigner à Marbourg en 1921, où il atteignit l'éméritat en 1951.

Bultmann épousa en 1917 Helene Feldmann, dont il eut trois filles. Il était membre de l'Église confessante, s'opposant dès 1933 au nazisme tout en se jugeant incapable de le réfuter sur le plan philosophique.

Il a développé la « démythologisation » du Nouveau TestamentR. Bultmann, "Neues Testament und Mythologie" (1941), repris dans L'interprétation du Nouveau Testament, trad., Aubier-Montaigne, 1955, p. 139-183. en cherchant à replacer la prédication de Jésus-Christ dans son contexte historique pour en dégager le noyau intentionnel. Comme l'a répété Bultmann, « la démythologisation est une méthode herméneutique »Par exemple dans .. Elle consiste à dégager la « conception fondamentale », en termes existentiels, qui structure le discours religieux, en deçà de ses expressions mythiques.

Le philosophe André Malet souligne qu'il faut distinguer l'historien et le théologien chez Bultmann. Il écrit : ; il est en tout cas le plus radical. Son originalité n'est pas d'avoir formulé la règle d'or de tous les historiens : , mais de l'avoir appliquée, avec une honnêteté que Karl Jaspers a pu qualifier d'absolue »Encyclopædia Universalis, article « Rudolf Bultmann » par André Malet. ». Bultmann a en effet étudié la question des sources orales et écrites des Évangiles, composés de strates successives et d'unités littéraires qu'il analyse en étant l'un des fondateurs de la Formgeschichte, ou « critique des formes ».

Lors des obsèques de Bultmann, le dans l'église Saint-Matthieu de Marbourg, des textes bibliques exprimant la foi en Dieu ont été lus sans commentaire théologique, selon la volonté du défunt.

Les catégories bultmanniennes Pour Bultmann, il n’y a pas de sens à parler de Dieu si l’on ne parle pas en même temps de l’existence humaine. Théologie et anthropologie sont solidaires, comme l'avait souligné Jean Calvin : « la connaissance de Dieu et de nous sont choses conjointes ».

Durant les années 1920, Bultmann est en contact suivi avec Heidegger, et il tient séminaire avec lui après sa nomination à Marbourg. Dans ce séminaire le philosophe Heidegger donna une conférence remarquée intitulée « le problème du péché chez Luther »S.-J .Arrien, S.Camilleri (éd.), Le jeune Heidegger 1909-1926, Vrin, coll. « Problèmes et controverses », 2011, page 259 sqq.. Les catégories bultmanniennes détaillées par André Malet respirent une atmosphère heideggerienne que l'on retrouvera plus tard dans l'analytique existentiale d'Être et Temps.

Dans son projet de relecture du Nouveau Testament, Bultmann se propose d'abandonner l'ontologie classique afin de construire une nouvelle anthropologie pour un homme mieux à même de comprendre le sens des Évangiles. Il le fait en critiquant l'extension de la connaissance rationnelle aux domaines des relations humaines et de la foi, entrant de ce fait en conflit avec la tradition scolastique comme avec la critique théologique du et l'école de l'histoire des religions

Heidegger et Bultmann Les sources chrétiennes et l'existentialisme Dans ses cours de la première période, regroupés sous le titre Phénoménologie de la vie religieuse, Heidegger fait directement appel à deux sources patristiques : les épîtres pauliniennes et les Confessions de saint Augustin, sources complétées ultérieurement par des références à la compréhension propre du Nouveau Testament par Martin Luther.

Dans les années 1920, Heidegger cherche à mettre en évidence l'autonomie du , comme ressenti concret du croyant, saisi par la foi. Ce vécu du croyant parce qu'il est historiquement la manifestation la plus explicite du « souci pour son être » va servir de paradigme pour l'étude de la vie facticielle du . Parallèlement ce retour au « vécu » va autoriser une nouvelle approche de la théologie du Nouveau Testament entreprise par Rudolf Bultmann. Les deux chercheurs se rejoignent dans une commune vision de l'objet de la théologie défini par Rudolf Bultmann bien avant l'arrivée de Heidegger : rappelle Jean-Yves Lacoste.

Heidegger note que dans les épîtres, la vie du Chrétien est tout entière dominée par l'attente inquiète du « seigneur qui arrivera comme un voleur » (1Th, 5,2-3).Vigilance et inquiétude aussi devant l'indétermination de la Parousie, du jugement. Le croyant vit dans l'insécurité, il doit se tenir constamment prêt et se maintenir dans un temps « kairologie » sans prise sur un futur, qui échappe au pouvoir de l'homme. Ce qui est décisif, c'est pour le Soi et c'est ce qui sera retenu et élargi ontologiquement par Heidegger comme première forme du « Souci » ou , que Heidegger distinguera comme constitution fondamentale du . Avec saint Augustin (Confessions), Heidegger découvre les périls auxquels se confronte la préoccupation soucieuse pour le Soi.Il relève trois modes de l'existence qui peuvent causer sa perte : la dispersion, les tentations du monde, l'orgueil. La dispersion dans le multiple, à l'opposé du retour sur soi, est une tendance fatale de la vie. La tentation qui comporte la concupiscence et la curiosité effrénée pour le nouveau. L'orgueil qui manifeste un souci de Soi mal placé et inauthentique.

Si sous le terme de tentation on reprend l'ensemble de ces thèmes, l'homme apparait selon l'expression de saint Augustin comme , il n'y a plus de transparence réflexive possible, plus d'auto-suffisance de la vie (au sens de l'auto-satisfaction), . Heidegger ontologise le concept de Souci dégagé, en en faisant, non plus seulement un rapport de Soi à Soi, mais le mode originaire du rapport de l'homme au mondeÀ ce sujet, voir .

Heidegger n'abandonnera jamais complètement le « souci-inquiétude » qui refera une apparition sous la forme de l'angoisse qui, pour lui, possèdera seule le pouvoir de révéler le à lui-même.

Enfin, de Martin Luther, Heidegger retiendra l'analyse de l'abyssale vacuité (nihilité) de l'être humain. Le exposé à l'Être n'a pas plus de consistance que le chrétien devant la face de Dieu, aucune de ses œuvres n'est capable de lui donner une once de densité.

Existentialisme et théologie Au sein du protestantisme, l'analyse existentiale de Être et Temps exerça une influence « décisive », selon l'expression employée par le rédacteur de l'Encyclopédie du Protestantisme, sur la formulation du programme théologique de Rudolf Bultmann. écrit Jean-Claude Gens. Par ailleurs on peut dire que l'entreprise de démythologisation du Nouveau Testament qui est sa marque, répond à la « destruction » phénoménologique telle que l'a thématisée Heidegger. Par la suite, à travers ses élèves (Ernst Fuchs, Gerhard Ebeling, Hans-Georg Gadamer), l'influence de Heidegger continuera de s'exercer y compris avec ses derniers travaux.

D'abord l'arbre généalogique de l'existentialisme est clair et avoué : Kierkegaard, Luther, Paul.

Les affinités doctrinales qui sautent aux yeux proviennent du fait que l'existentialisme découle d'une compréhension de soi-même propre au proto-christianisme, ainsi dans les deux cas, l'homme, sans le condamner absolument, tient le monde en suspicion à côté ou au-delà duquel se trouve la vraie vie.

Les deux prônent un usage du monde dans un certain détachement. Par delà la commune description d'une vie concrète misérable et aliénée, le philosophe invoquera une existence « authentique » possible qui entrera en résonance avec l'existence « eschatologique » que Rudolf Bultmann dégagera du Nouveau Testament.

Selon Bultmann, la compréhension de la révélation, de la foi, et de la théologie a été obscurcie par une ontologie inadaptée (aristotélisme) ; la nouvelle phénoménologie de l'existence et plus précisément la phénoménologie de la vie religieuse avec Heidegger offre l'occasion d'une meilleure approche : « la signification de l'analyse existentiale de Heidegger consiste pour moi en ceci qu'elle offre la conceptualité adéquate pour l'interprétation du Nouveau Testament et de la foi chrétienne », écrit-il à André Malet.

Une nouvelle interprétation de l'Évangile Bultmann comprend la démythologisation, à ne pas confondre avec la démythisation, comme une réinterprétation pour rendre l’Évangile recevable et compréhensible aux contemporains. Pour lui, il s'agit de garder l'intention du mythe tout en rejetant son expression objectivante. Ce n'est pas seulement une question d'intelligibilité du message évangélique dans le monde actuel. Car le mythe parle de ce qui constitue la transcendance (« ce qui n’est pas de ce monde ») en des termes utilisés pour parler des « choses de ce monde », comme si l’au-delà était dicible dans les catégories de l’ici-bas. L'expression du mythe trahit sa juste intention.

Ce qui s'exprime dans le mythe n'est pas une image objective du monde mais bien plutôt la manière dont l'homme se comprend lui-même, le mythe veut être interprété, non d'une façon cosmologique, mais anthropologique ou mieux, suivant les termes de la philosophie moderne, existentiellement.

Le problème de la démythologisation du nouveau Testament forme la trame de toute la critique théologique du , elle se présente sous deux formes au : La théologie libérale qui pense dégager l'essence impérissable de l’Évangile des représentations apocalyptiques juives qui la recouvraient en ramenant le message de Jésus à ses valeurs morales et religieuses en oubliant que le Nouveau Testament parle d'un événement de « salut ». L'école de l'histoire des religions en fait, à l'inverse, une mystique collective mais qui est en définitive tout aussi temporelle.

L'entreprise de démythologisation est précédée d'un intense travail d'exégèse.

Bultmann exégète de Paul Points essentiels : L'exigence absolue de la prédication, c'est l'identification du moment présent et du moment eschatologique, le kairos l'instant de la décision. Jésus rencontre l'homme dans son historicité personnelle. La communauté palestinienne interprète Jésus selon les mythes apocalyptiques juifs, la Diaspora selon les catégories des mythes gnostiques. Il n'y a pas de véritable théologie paulinienne mais une anthropologie. Tout énoncé sur le Christ est un énoncé sur l'homme. Le corps, la chair et l'âme chez Paul n'ont aucun sens dualiste ; ils se rapportent tous, sous un certain rapport, à l'homme dans sa totalité. Le monde de Paul n'est que le monde de l'homme, il n'est pas un contenant mais l'ensemble des conditions de vie et des possibilités de l'homme. En vers le monde (le monde du « On » dirait Heidegger), l'homme en prend les mœurs et le laisse devenir son maître. Après la Révélation, la nouvelle situation de l'homme c'est d'être dans et par sa foi justifié. La foi en la résurrection n'est rien d'autre que la foi en la croix comme événement salutaire. Dans la prédication s'accomplit l'instant eschatologique, se manifeste le « temps favorable », le kairos pour la décision salutaire.