La Pharmacopée des dogmatiques réformée est un ouvrage publié en 1607, par Joseph du Chesne un médecin français, célèbre pour avoir défendu une forme conciliante du paracelsisme face à l'orthodoxie intransigeante de la Faculté de médecine de Paris.

Deux ans avant son décès, Joseph du Chesne publie un ouvrage de pharmacopée rassemblant les principales recettes médicamenteuses hippocrato-galéniques qu'il avait sélectionnées au cours de sa vie. Sous le couvert d'un appel aux autorités de l'Antiquité, à Hippocrate et à Hermès, il entend tenir compte de toutes les innovations apportées par la médecine byzantine et arabe aux et des remèdes distillés, issus de la vogue des techniques de distillation auprès des apothicaires et médecins du .

Du Chesne propose donc un ouvrage d'une grande orthodoxie scolastique tout en insistant sur l'idée que la doctrine médicale ne doit pas rester figée mais doit progresser et s'enrichir des innovations venant aussi bien des médecins alchimistes arabes que des apothicaires distillateurs du siècle passé. Bien qu'il se soit interdit dans la très grande majorité des cas de proposer des remèdes chimiques ou spagyriquesAu , les termes de chimie, chymie et alchimie renvoient à la même chose, le terme de spagyrie fut introduit par Paracelse pour désigner la technique alchimique de décomposition des substances « en rétrogradant à la première de toute chose » qu'il réserve pour un autre ouvrage à venir, la Pharmacopée spagyrique, il se permet dans les derniers chapitres quelques exceptions.

Origine

Joseph du Chesne publia une première fois en Suisse en 1603, un ensemble de recettes de préparations médicamenteuses sélectionnées au cours de sa vie, sous le titre de Préparation des médecines dogmatiques en association avec De Priscorum Philosophorum. En 1607, il reprend et augmente l'ouvrage qu'il publie à Paris sous le titre de Pharmacopaea Dogmaticum restituta, traduit en Pharmacopée des dogmatiques réformée. Par réformée, il faut entendre « renouvelée, corrigée », et par dogmatique l'école « hippocratique et galénique ». Il propose donc une pharmacopée hippocrato-galénique débarrassée des remèdes anciens inutiles et enrichie par les idées nouvelles pour rendre les médicaments plus efficaces et faciles à utiliser, car dit-il . Comme il l'a fait toute sa vie, il défend l'idée moderne qu'il faut contribuer au progrès de la connaissance scientifique plutôt que de ressasser indéfiniment le savoir des Anciens, censé avoir atteint la perfection ultime.

L'ouvrage connaitra un beau succès de librairie puisqu'il sera réédité plus de 25 fois en latin et en français jusqu'en 1648.

Dans les premiers chapitres, du Chesne présente les techniques alchimiques de préparations des remèdes, avec un rôle central dévolu à la distillation (p. 17). Car dit-il, la connaissance de l'Art chymique est nécessaire non seulement aux apothicaires mais aussi aux médecins qui désirent se faire un nom (p. 14).

Le reste de l'ouvrage est une longue liste de formes médicamenteuses, regroupés en chapitres soit suivant la forme physique finale du remède (décoctions, vins, sirops, baume...) soit suivant les indications (vomitoires, purgatifs...). Une grande partie des préparations provient de confrères, fournies lors de voyages à l'étranger, ou lui sont personnelles.

Contenu

Les eaux distillées (distillats), provenant de l'art distillatoire du

La technique de la distillation qui n'est apparue dans le monde gréco-romain que vers le (avec l'alchimiste Zosime de Panopolis et donc après Galien), fut oubliée en Europe durant le Haut Moyen Âge. Elle revint en Europe occidentale aux , grâce aux traductions en latin des ouvrages des médecins alchimistes de langue arabe (comme Rhazès et Avicenne), qui l'avaient appliquée à la médecine.

À partir du Livre de distillation publié en 1500, de l'apothicaire strasbourgeois Hieronymus Brunschwig (1450-1512), de nombreux traités de distillation ont proposé durant tout le , de concentrer les principes actifs des plantes médicinales par la distillationcomme les ouvrages de Philipp Ulsted, Conrad Gesner, Jacques Besson, Caspar Wolf, Jean Liébault ou Giambattista della Porta.

Ces nouveaux remèdes des humanistes (al)chimistes de la Renaissance, étaient proposés à l'intérieur du galénisme. Le remplacement des certaines formes galéniques de la matière médicale par des formes distillées ne posa pas de problème tant qu'elles se firent hors du système de pensée de Paracelse. Par contre, vers la fin du , la doctrine de Paracelse commença à se diffuser et malgré des ré-interprétations l'expurgeant de ses élucubrations magiques les plus sulfureuses, elle suscita de très vifs débats et pour certains un refus catégorique de toute compromission avec un « sorcier associé au diable ».

Joseph du Chesne, le défenseur attitré d'une forme très adoucie du paracelsisme, va grâce à sa pharmacopée dogmatique réformée créer les conditions de l'intégration de quelques remèdes chimiques dans la médecine galénique de la Faculté, en proposant des recettes de fabrication d'un grand nombre de plantes médicinale par distillation - une technique pourtant totalement inconnue d'Hippocrate et Galien et comme il le dit lui-même, étiquetée comme une « invention Spagirique qu'il serait plus à propos de traiter dans la Pharmacie Spagirique » (p.16). Or le succès des techniques de distillation auprès des apothicaires fut tel au qu'avant même que la doctrine spagyrique de Paracelse (étroitement associée à cette technique) ne soit connue, la plupart des boutiques d'apothicaires possédaient déjà des alambics. Du Chesne exploite cette pénétration méconnue de l'Art chimique en médecine, pour faire valoir son intérêt et essayer d'obtenir beaucoup plus.

Des diverses opérations de l'Alchimie (ou Spagyrie), calcination, digestion, fermentation, distillation, circulation, sublimation et fixation, la distillation est dit-il, (p. 17). On ne peut s'appuyer sur les écrits des Anciens, pour savoir quelles substances on peut distiller mais sur la dit-il (p. 20).

Il donne une longue liste, de 118 de plantes . Le produit liquide obtenu par distillation, appelé actuellement « distillat », possédait à cette époque l'appellation générique d' « eau » (comme eau de rose, eau florale, eau-de-vie etc.). Il classe ces eaux thérapeutiques suivant les qualités hippocratiques du chaud et du froid.

Pour- les eaux chaudes (p. 36-38), il s'agit de l' eau d'aneth, d'ail, d'ambroisie, de camomille, de chélidoine, d'iris, de lavande, de pouliot, de rue etc.- pour les eaux froides (p. 38-39): eau d'oseille, de bourrache, de concombre, de fraises, de melon, de plantain, de pavot rouge, de roses, de joubarbe, de violettes etc.- Et entre les deux, les eaux tempérées (p. 39-40): eaux d'aigremoine, d'asperges, d’alkékenge, de cerfeuil, de coings, de fumeterre, de mauve, de mercuriale etc.

Il donne ensuite des indications spécifiques de chaque eau. Par exemple: (p. 41).

Il présente aussi des remèdes complexes (un de ses thèmes favoris), fait d'un assemblage compliqué de plusieurs dizaines de racines, bois, fleurs et fruits de plantes. Parfois il rajoute une version simplifiée de la préparation. Voici par exemple, une recette d'Élixir de vie bien plus facile (p. 61)

{| style="border:2px solid #7ba05b;" cellspacing="2" cellpadding="2" align="center"

|colspan="3"| (p. 61-62)

|align="left" |Prends des racines de gentianes coupées par tranches & seichées Les racines du petit centaure, de chacun oz iy.Le galange, Le canelle, Fleurs de muscade, Et cloux de girofle, de chacun oz j.Les fleurs de sauge,Le mille pertuis,Le romarin, de chacun deux pincées,Six pintes de tres-bon vin blanc. ||

|colspan="3"|Que cela soit macéré dans un matras de verre bien bouché, par l'espace de huit jours, au feu lent du bain marie puis bien fort exprimé & distillé à sec dans un alambic de verre sur les cendres...Il faut donner de cet élixir la quatrième partie d'une cuillère d'argent tout seul, ou avec une liqueur convenable & long-temps. C'est un spécifique remède pour toutes cachexies, imbécilités d'estomach, qui purge des humeurs spécifiques visqueuses & mucilagineuses qui s'y attachent...On peut en prendre deux fois la semaine, mais par un long espace de temps.

Renouvellement de certaines formes médicamenteuses grecques et arabes

Après les eaux (distillats), inconnues des Anciens, sont présentés les formules plus classiques des décoctions, vins, oxymels & hydromels, syrops, purgatifs, vomitoires, clystères, confitures, opiates etc. Il s'agit de formes galéniques améliorées, revisitées dirait-on aujourd'hui. Toutes ne venaient d'ailleurs pas de l'Antiquité, puisque bon nombre de juleps, sirops, conserves et poudres venaient directement des Arabes et celles dont l'origine remontait à l'Antiquité, avaient subies des adaptations lors de leur passage par la médecine byzantine et arabe. La médecine antique étant revenue en Europe occidentale, via le passage par l'empire byzantin et l'empire islamique aux , les innovations alchimiques des médecins de langue arabe, comme Rhazès et Avicenne, passèrent en Europe, intégrées à la doctrine galénique. En ce , la pharmacopée de référence pour la Faculté, était d'ailleurs celle du Byzantin, Nicolas Myrepsos, Antidotum Nicolai, qui datait du , et dont beaucoup de remèdes venaient de la pharmacopée arabe. Du Chesne reconnait plusieurs fois sa dette à Nicolas (et à Mésué et Avicenne), mais une fois, il se permet de dire que son remède distillé est préférable à celui de Nicolas.

Recettes galéniques gréco-romaines

Le chapitre que du Chesne consacre aux vins médicinaux est tout à fait orthodoxe. Depuis l'Antiquité, les vins médicinaux ont été prescrits par les médecins. Quatorze siècles après Dioscoride, on trouve dans un ouvrage intitulé Le Livre des vins (Liber de vinis, vers 1322-1328), un inventaire des vins thérapeutiques produits avec des plantes, soit en les mettant à fermenter dans du moût de raisin, soit en effectuant une décoction dans du vin. Du Chesne reprend ces techniques classiques, mais en proposant en général des compositions complexes faites à partir de plusieurs plantes, avec des indications originales. Ainsi un grand classique, l' Hippocras commun (p. 198) est obtenu en laissant macérer de la cannelle, de la girofle, de la cardamone, des grains de Paradis et du gingembre dans du vin blanc avec du sucre.

Comme pour la médecine galénique, la surabondance d'une humeur était à l'origine de la plupart des maladies, il fallait pour l'évacuer disposer de clystères ou de médicaments purgatifs et vomitifs.

Le clystère (ou lavement), prescrit par Galien et Celse, qui après avoir été banni durant le Haut Moyen Âge, réapparaît aux . Il sera très en vogue aux . Prescrit par les médecins, il est préparé par les apothicaires et administré par les garçons apothicaires ou les serviteurs. Du Chesne qui lui consacre le chapitre XVII (p.376 à 389), décrit une multitude de clystères. Ainsi (p. 378).

Du Chesne consacre ensuite un chapitre aux Purgatifs, remèdes hautement prisés depuis Galien, qui (Chap. XIII, p. 300). Du Chesne, d'une parfaite orthodoxie galénique, invoque donc l'antique théorie des humeurs, pour justifier l'usage d'une foule de traitements, comme l'électuaire de suc de rose de Nicolas ou l'électuaire de roses de Mésué pour les maladies qui procèdent de la bile jaune.