La marche sur Rome () est une marche paramilitaire menée par les faisceaux italiens de Mussolini vers la capitale de l'Italie le , dont le but premier était d'impressionner le gouvernement libéral alors encore en place et de faire pression sur la classe politique.

Le contexte de crise dans l'Italie d'après-guerre (les tensions entre classes sociales, le sentiment d'une victoire mutilée, un État libéral affaibli) est l'un des facteurs de la montée du fascisme et de sa conquête du pouvoir avec la marche sur Rome, mais les fascistes ont su aussi s'assurer le soutien de mouvements d'anciens combattants comme celui des Arditi d'Italia (appelés les « patriotes » par Ernst Nolte).

Même si cette marche n'est, initialement, qu'un instrument de pression illégal sur le gouvernement, elle assure à Mussolini un accès facilité au pouvoir politique : mais elle constitue surtout un tournant symbolique pour les faisceaux italiens : ce n'est pas directement par elle que Mussolini accède au pouvoir, mais ce sont les dirigeants du gouvernement en place qui le lui confient. Cette victoire politique des fascistes entraîne de fortes répercussions sur l'organisation de l'État italien avec l'instauration de la dictature fasciste en 1925.

Contexte Pays en crise

Les conséquences de la Grande Guerre engendrent une crise de l'immédiat après-guerre en Italie, ce qui crée des conditions favorables à la naissance du fascisme. En effet, même si l'Italie fait partie des vainqueurs de la guerre, elle se considère comme une vaincue de la paix. Le thème de la « victoire mutilée » se développe à cette époque, l'Italie étant déçue par les conclusions du traité de Versailles : ainsi, les territoires promis par les Alliés à l'Italie en 1915 à son entrée en guerre ne lui sont pas attribués en 1919. Cette frustration liée à l'irrédentisme italienL'irrédentisme italien évoque l'ensemble des revendications des Italiens quant à leurs terres irrédentes (principalement l'Istrie, la Dalmatie, le Trentin et Trieste ainsi que quelques possessions turques), terres qui leur reviendraient de droit (la Vénétie, le Trentin, l'Istrie, la Dalmatie…) puisque peuplées d'italophones. se retrouve chez les petits paysans, soumis au pouvoir écrasant des propriétaires de latifundiasLe système de latifundias se retrouve surtout dans le Sud de l'Italie, les latifundias étant les grandes propriétés agricoles : les grands propriétaires sont peu nombreux mais possèdent la plupart des hectares de terres agricoles, ainsi sur 5 millions de propriétaires, 4,5 millions disposent de moins d'un hectare ()., qui espéraient obtenir de nouvelles terres. Par conséquent, ce thème de la victoire mutilée est largement exploité par les mouvements nationalistes italiens, en plein essor à la fin de la guerre : ces mouvements nationalistes s'incarnent dans les anciens combattants italiens (les Arditi d'Italia) avec à leur tête Gabriele d'Annunzio, sacré héros national et admiré en tant que chef charismatique. Ces Arditi poussent l'opinion italienne à s'insurger contre cette paix qui spolie l'Italie selon eux.

Cette frustration collective s'inscrit de surcroît dans un contexte de crise économique et sociale, puisque l'Italie d'après-guerre est marquée par de graves difficultés économiques et des tensions sociales qui se renforcent entre les classes. Le pays est sorti de la guerre ruiné matériellement et économiquement, puisque le déficit budgétaire, sous la pression de l'effort de guerre, est multiplié par cent entre 1914 et 1918. Cette situation d'instabilité économique fait ressentir ses effets sur la population italienne, complètement ruinée, qui souffre de l'inflation croissante, de la hausse vertigineuse du taux de chômage et des impôts. Les bracciantibraccianti = mot italien pour désigner tous ceux qui possèdent seulement leur bras, leur force physique, pour travailler, et qui occupent un emploi pour la journée (ce terme englobe ouvriers industriels et ouvriers agricoles). vivent dans la misère et les classes moyennes subissent la dégradation de leur épargne. Voilà pourquoi les tensions sociales entre classes s'accroissent, entre grands propriétaires des latifundias et petits paysans déçus, faute d'avoir eu accès aux nouvelles terres promises mais non reçues.

Par conséquent, dans ce contexte de difficultés économiques et financières, de misère sociale, les masses commencent à s'agiter dès 1919. . Ainsi l'agitation « sauvage » des masses se transforme en actes révolutionnaires dès 1920, année pendant laquelle les mouvements protestataires ouvriers et paysans sont à leur apogée. Cette période de l'Italie est connue sous le nom de « biennio rosso » (littéralement « les deux années rouges »).

Forces politiques fascistes

Le mouvement fasciste prend son essor dans l'Italie d'après-guerre. Cependant, juste après la fin de la guerre, ce mouvement reste très marginal et peu influent, et il est difficile de le distinguer des autres mouvements nationalistes qui s'imposent. En effet, les Arditi d'Italia de Gabriele d'Annunzio, auréolés par leur conquête triomphante de la ville de Fiume, concurrencent le mouvement fasciste émergeant. Ainsi, malgré la création par Benito Mussolini des fasci italiani di combattimento (ou faisceaux italiens), qui sont des groupes paramilitaires réunissant tous les déçus de la « paix de Versailles » (comme quelques anciens combattants, des patriotes, des anarchistes, des bourgeois, des patrons et de jeunes nationalistes), les débuts du fascisme sont difficiles jusqu'à la fin de l'année 1920.

Cependant, les fascistes ont su utiliser le contexte de crise dans leur intérêt en instrumentalisant les mouvements contestataires du biennio rosso. Les bourgeois et les patrons s'inquiètent d'une possible révolution bolchevique italienne. Cette peur du bolchevisme les conduit alors à se rapprocher de l'idéologie fasciste. En effet, les fascistes se présentent comme les acteurs de la « contre-révolution préventive » et assurent qu'ils peuvent calmer la situation, au nom de la « lutte contre le bolchevisme ». Sont alors créées à cette période les squadre d'azioneLes squadre d'azione signifient littéralement les escouades d'action : ils représentent la branche armée paramilitaire des fasci de Mussolini et s'organisent donc sur le modèle des milices. des faisceaux italiens, aussi appelés squadristes. Ces milices sont à l'origine de la répression violente des mouvements du biennio rosso puisqu'ils ont pour but de briser les grèves et d'intimider les socialistes. Ainsi en 1921, toute l'organisation syndicale et ouvrière est en décomposition et les fascistes ne rencontrent presque plus de résistances lors de leur victoire aux élections du , élections qui marquent l'entrée de 35 députés fascistes (dont Mussolini) à la Chambre.

L'essor du fascisme doit aussi beaucoup à son chef de file et à ses influences idéologiques et politiques. Dans ses débuts politiques, Mussolini milite dans l'aile radicale du socialisme, au Parti socialiste italien (PSI). Cependant, à l'approche du conflit mondial, Mussolini se détache des idéologies socialistes en revendiquant l'intervention et en luttant contre les neutralistes. Après être revenu du front en 1917 et après la signature de la paix, Mussolini ne parvient pas à imposer son mouvement fasciste (qui s'incarne dans les fasci dès 1919), ne bénéficiant pas du prestige de Gabriele D'Annunzio. Mais alors que le démarrage du fascisme est lent, Mussolini finit par imposer progressivement son mouvement au début des années 1920. Les fascistes de Mussolini s'inspirent alors des idées et des pratiques des Arditi de Gabriele D'Annunzio (à la fois concurrent et source d'inspiration pour Mussolini) : ils en récupèrent les symboles (tels que les chemises noires des légionnaires de Gabriele D'Annunzio qui deviennent celles des squadristi), le saluto romano ou bras tendu, le cri guerrier eja eja alala, les chants nationalistes qui prônent la jeunesse…).

Ainsi, le mouvement fasciste finit par s'imposer sur la scène politique, et après l'échec des Arditi, les fascistes sont considérés comme les seuls capables de défendre l'irrédentisme italien. Afin d'encadrer et de maîtriser son mouvement, qui compte alors et , et de soumettre les rasLes « ras » sont les chefs des groupes locaux fascistes : installés dans de villes et campagnes d'Italie qu'ils contrôlent depuis la répression qu'ils ont mené contre la vague d'agitation ouvrière et paysanne, ils continuent de semer la terreur et refusent de se soumettre au Comité central. Cependant, après la création du Grand Conseil du fascisme et de la MVSN, les ras se soumettent à l'autorité centrale qui leur confère toutefois une autorité absolue au niveau local.()., Mussolini crée le Parti national fasciste (PNF) lors du congrès de Rome le . Cette fondation marque un tournant dans le mouvement fasciste qui s'institutionnalise tout en s'assurant une assise politique stable, ce qui finit par l'amener au pouvoir.

Décomposition de l'État libéral et fragilité de l'opposition Le mouvement fasciste s'impose progressivement sur la scène politique face à un État libéral instable et en crise. L'Italie d'après-guerre est marquée par une instabilité gouvernementale : de 1919 à 1922 quatre gouvernements libéraux se succèdent et aucun ne parvient à faire reculer la force fasciste émergente. À l'arrivée d'Ivanoe Bonomi à la tête du gouvernement, l'État libéral se délite complètement : les décisions prises à l'échelon national ne sont pas suivies à l'échelon local. Ainsi, lorsque Bonomi souhaite enrayer la vague de violence qui frappe le pays et interdit, dans ce but, toutes les organisations armées, les autorités locales ne respectent pas cette décision et se servent des fascistes pour calmer la situation révolutionnaire de l'époque. De plus, Mussolini sait manipuler ce gouvernement libéral affaibli : il fusionne les squadristi et les du PNF pour empêcher la suppression de ses squadre estimant que « le parti ne fait qu'un avec ses escouades ». Face à l'influence grandissante des fascistes et de leur parti, le gouvernement de Bonomi ne peut aller jusqu'à la dissolution du parti lui-même et se trouve donc obligé de reculer. Lorsque le gouvernement d'Ivanoe Bonomi est renversé en et que Luigi Facta est désigné à sa place, l'État libéral italien ne contrôle plus rien.

Les forces d'opposition, étant affaiblies à cette époque, ne parviennent pas non plus à empêcher la victoire fasciste sur la scène politique. Ainsi, le Parti socialiste italien (PSI) a vu ses membres se réduire de moitié après la fondation du Parti communiste italien (PCI) en lors du Congrès de Livourne : cette scission entre communistes et socialistes affaiblit ces partis, les communistes n'ayant eux-mêmes pas vraiment profité du déclin du PSI. Ces forces politiques, composant l'État libéral, n'ont pas réussi à s'unir en temps voulu pour repousser l'avancée fasciste. Don Sturzo (Parti populaire) et Giovanni Giolitti (démocrate-libéral) entretiennent même des relations tendues et les populaires refusent l'idée d'une alliance avec les socialistes. Ainsi ils ne participent pas à la « grève légalitaire » lancée par les socialistes (et par TuratiFilippo Turati est un journaliste italien, sympathisant et militant du PSI, qui a créé son propre courant au sein du parti : le courant réformiste qui agit, non par la révolution mais par la solution parlementaire et syndicale. Il tente, par le lancement d'une « grève légalitaire », c'est-à-dire d'une grève, appuyée par les syndicats (donc « légale ») qui s'oppose au fascisme, de faire reculer la poussée fasciste et de montrer la puissance des forces populaires en formant un gouvernement antifasciste (). Ce gouvernement ne voit pas le jour et sa tentative est vouée à l'échec. en particulier). Mais cette grève est vouée à l'échec face aux fascistes qui s'imposent dans les villes et campagnes.